H ilde Maes avait 25 ans et était enceinte de quatre mois lorsque son mari, Dirk Daeninckx (27 ans), est monté à bord d'un bus de supporters à Tielt pour se rendre à Bruxelles et assister à la finale de la Coupe d'Europe. Hilde assistait parfois à des matches de Courtrai avec Dirk, qui était laborantin. Son mari n'avait pas d'affinités particulières pour Liverpool ou la Juventus, mais assister à une finale de Coupe des Champions en Belgique pour 300 francs (7,5 euros) en place debout, c'était une occasion qui ne se refusait pas.
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H ilde Maes avait 25 ans et était enceinte de quatre mois lorsque son mari, Dirk Daeninckx (27 ans), est monté à bord d'un bus de supporters à Tielt pour se rendre à Bruxelles et assister à la finale de la Coupe d'Europe. Hilde assistait parfois à des matches de Courtrai avec Dirk, qui était laborantin. Son mari n'avait pas d'affinités particulières pour Liverpool ou la Juventus, mais assister à une finale de Coupe des Champions en Belgique pour 300 francs (7,5 euros) en place debout, c'était une occasion qui ne se refusait pas. Mais peu après 19 heures, cette belle journée de printemps tournait au cauchemar. Les fans de Liverpool se trouvaient dans les blocs X et Y. Juste après, c'était le bloc Z, un bloc neutre destiné aux Belges. Mais comme ceux-ci n'étaient pas suffisamment nombreux et que des Italiens de Belgique avaient acheté des tickets pour leur famille et leurs amis en Italie, où la demande dépassait largement les 14.000 places disponibles, le bloc Z était surtout rempli de fans de la Juventus. Les supporters de Liverpool voyaient rouge. En l'absence de policiers dans les blocs et entre ceux-ci, ils chargeaient. Le grillage volait en éclats et le bloc Z était envahi. A 19h15, les Anglais lançaient les premières pierres. A 19h24, ils chargeaient et la panique s'installait. A 19h27, tout était fini. Bilan : 38 morts et 455 blessés, dont un allait décéder quelques jours plus tard. En voyant les images avant le match, Hilde Maes avait un mauvais présage. Elle savait que Dirk avait un ticket pour le bloc Z et ne fut pas surprise lorsque, pendant la nuit, deux policiers vinrent la réveiller chez elle à Ruiselede. " Je me souviens encore de leur avoir dit : Ne me racontez pas des salades, je sais qu'il est mort. "On lui déconseilla vivement d'identifier le corps, une tâche dont son père et son beau-père se chargèrent. Cinq mois plus tard, sa fille Dymphna voyait le jour. Plus tard, Hilde refit sa vie. Aujourd'hui, elle a trois autres enfants avec Marc, son mari actuel. L'an dernier, son regard fut capté par une photo dans un vieux Sport Foot Magazine qui évoquait le drame du Heysel. La photo montrait un homme en train de pleurer, consolé par un ami. Sur le sol gisaient des corps sans vie. La ressemblance entre l'homme qui pleurait et Dirk est frappante. L'histoire a ressurgi au moment où Dymphna, la fille de Dirk, est devenue maman, et Hilde, grand-mère. Finalement, après avoir vu une version agrandie de la photo, elle en a conclu que l'homme n'était pas son mari de l'époque. Ni elle, ni ses parents ni ses beaux-parents n'ont jamais pu consulter de rapport d'autopsie. Rudy Chielens ne se doutait de rien en regardant en direct la retransmission de la finale, le 29 mai 1985. Ni lui ni ses parents n'imaginaient que son frère aîné, Willy (41 ans), figurait parmi les victimes. Ils n'étaient même pas sûrs qu'il était au stade. " Il m'avait bien dit que si j'en avais envie, je pouvais l'accompagner à Bruxelles, mais j'étais trop occupé. " Willy, qui habitait encore chez ses parents à Roulers, travaillait dans une carrosserie locale. Le week-end, avec son frère, il suivait son club favori, le Club Bruges. " Willy était président du club de supporters de Bruges à Roulers. C'est comme ça qu'il avait obtenu des tickets pour la finale. " Le soir, la famille recevait un coup de téléphone de Bruxelles mais elle ne savait pas encore si Willy était toujours en vie. Le lendemain à midi, la police lui apprenait son décès. " Notre cousin était militaire à Bruxelles. Nous lui avons demandé d'aller voir s'il reconnaissait Willy grâce à un détail à un pied. Il nous a confirmé la terrible nouvelle. " Rudy n'a plus jamais remis les pieds dans un stade. Ni au Club, ni en provinciale, alors qu'il avait joué à De Ruiter Roulers. " Je ne regarde plus les matches qu'à la télévision. Hormis une couronne mortuaire du ministre de l'Enseignement de l'époque, Daniel Coens, nous n'avons plus jamais eu de nouvelles de personnes. Comme si tout le monde nous avait oubliés. " La troisième victime belge, Alfons Bos (35 ans), avait demandé à son meilleur ami, Harry Crommen, de l'accompagner. Alfons avait remporté des tickets pour la finale grâce à la radio libre pour laquelle il travaillait. " Il était passionné par le football et les grands événements ", dit Harry, qui vit désormais en France. " Lorsqu'il était caserné en Allemagne, il était abonné au FC Cologne. Il était partout où il se passait quelque chose. Il adorait la guitare et jouait dans plusieurs orchestres. Cette finale à Bruxelles, il voulait y être. Il était parti de Ramsel, où il habitait. Je devais partir de Jambes et nous devions nous retrouver à Bruxelles mais c'était trop compliqué. A l'époque, il n'y avait pas de GSM ni de GPS. Alors, il est parti avec un ami du club de pêcheurs dont sa femme, Delphine, exploitait la cafétéria. " Alfons a laissé une épouse et deux jeunes enfants derrière lui. Le quatrième Belge était Jean Michel Wala (32 ans), de Hensies, dans le Hainaut, près de Mons. Il a laissé derrière lui une femme et un fils de deux ans qui, aujourd'hui, préfèrent ne plus parler de cette histoire. L'Italien Andrea Casula (11 ans) fut la victime la plus jeune. Sa famille était venue de Cagliari, en Sardaigne. Après le match, elle aurait dû fêter l'anniversaire de mariage des parents en Belgique mais Anna, la maman, avait décidé de rester à la maison car Emanuela, la soeur d'Andrea, avait des examens. Andrea était donc parti avec Giovanni, son papa, auquel il a tenté de s'accrocher mais avec son mètre quarante-six, il a été piétiné. Roberto Lorentini, un médecin qui, le 29 mai, aurait dû être engagé à l'hôpital d'Arrezzo, en Toscane, s'était entendu dire par l'agence de voyage que les tickets qu'il avait commandés n'étaient pas disponibles. Avec son père Otello, il avait acheté des tickets moins chers dans le bloc Z, un bloc neutre. Il allait y laisser la vie. Après le drame, Otello a fondé l'association pour les victimes qui s'est portée partie civile lors du procès. Après le décès d'Otello, c'est Andrea, le fils aîné de Roberto, qui a repris la direction de l'association. Il avait trois ans lorsque son père est mort tandis que son frère Stefano n'avait que quelques mois. Les deux victimes françaises étaient Claude Robert (30 ans), un cheminot de Sègre, et Jacques François (45 ans), un facteur de La Chapelle-d'Armentières, près de Lille. La victime nord-irlandaise était Patrick Radcliffe (38 ans), originaire de Belfast et qui n'était même pas fan de football. Il était archiviste à la Communauté Européenne à Bruxelles et vivait à Hoeilaart avec son épouse, Sarah. Son meilleur ami, un Hollandais, lui avait demandé de l'accompagner à la finale, pour laquelle il avait deux places. Comme tant d'autres ce jour-là, il était au mauvais endroit au mauvais moment.