J'avais rafistolé le côté de ma chaussure en l'enroulant plusieurs fois au niveau du coup de pied avec un scotch en plastique. C'est finalement le bout de la semelle qui a lâché et s'est décollé du reste de la chaussure. J'ai demandé mon changement, le coach m'a dit: "Ça va pas?" Ça n'allait pas, non. "Regarde ma chaussure béante, le résultat minable et ces demi-glands avec qui je suis censé combiner", j'ai failli dire. Mais j'ai plutôt fait un signe de décapitation en regardant mon adducteur et il a su quoi faire.
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J'avais rafistolé le côté de ma chaussure en l'enroulant plusieurs fois au niveau du coup de pied avec un scotch en plastique. C'est finalement le bout de la semelle qui a lâché et s'est décollé du reste de la chaussure. J'ai demandé mon changement, le coach m'a dit: "Ça va pas?" Ça n'allait pas, non. "Regarde ma chaussure béante, le résultat minable et ces demi-glands avec qui je suis censé combiner", j'ai failli dire. Mais j'ai plutôt fait un signe de décapitation en regardant mon adducteur et il a su quoi faire. Me voilà chez Decathlon à devoir choisir entre des Kipsta bon marché aux origines asiatiques et à l'éthique de conception douteuses, et des Adidas pas très bon marché aux origines asiatiques et à l'éthique de conception douteuses. Je reste devant le rayon sans bouger pendant de longues minutes. Quand je m'en rends compte, je décide que je dois trancher, ce qui est doublement plus compliqué que de devoir trancher tout court, "décider" de devoir "trancher". J'opte pour la paire non-éthique la plus chère. Parce que quitte à ce que mon achat soit irresponsable, autant qu'il y ait trois bandes dessus, n'est-ce pas? En me dirigeant vers la caisse avec mes 80 balles dans une main et le résultat de l'exploitation infantile dans l'autre, j'essaye de comprendre pourquoi il n'existe pas encore de chaussures fabriquées de manière éthique pour les footeux un peu bobos. Et comme je me dis que la réponse, c'est sans doute que le marché des footeux un peu bobos est pour le moins une niche, je me demande pourquoi les footeux s'en cognent de se chausser de pompes d'une durée de vie limitée et dont les lacets ou les studs sont partiellement constitués d'ongles d'enfants chinois sous-payés. Puis je me dis que c'est mal barré, le boycott du prochain mondial. C'est où déjà? Je n'arrive soudain plus à me souvenir de quel pays violant les droits humains fondamentaux il s'agit. Boh, il en existe tant. Je passe au self-scan, non sans songer à partir avec les pompes sans les payer, parce que fin du mois et que " Hasta la Revolución, à mort le système et les grosses boîtes, tous des pourris" ou quelque chose comme ça. Je me dis que personne ne m'inquiétera, car j'ai un livre qui dépasse de ma poche et que j'estime cette image inoffensive voire réconfortante. Alors que c'est peut-être tout l'inverse. Je décide finalement de demander au vendeur de me retirer l'anti-vol et de payer. Le mec me répond: "OK, mais d'abord: Barça ou Real?" et je suis, si pas simplement décontenancé, consterné par la teneur de cette question. Je réponds: "Aucun des deux, rien à branler". Je rajoute ce "rien à branler" qui le plonge dans une détresse désolante. Je lui demande pourquoi, et il me répond: "Non, rien", un brin boudeur. J'ai plombé sa journée, je suis désolé, mais n'a t-il pas plombé la mienne? C'est quoi cette question? Elle ressemble de trop près à Ronaldo ou Messi? Rouche ou Mauve? Pro ou antivax? Vegan ou viandard? Bleu ou rose? Comme si rien d'autre n'existait. Le Barça est endetté jusqu'à la glotte, oui, le Real s'est fait planter contre des Moldaves, tout à fait. Je m'en cogne, est-ce grave? Non. Dois-je m'émouvoir du déclin des grands? Pas vraiment. Ça ne me fait ni chaud ni froid. Je ne m'émeus pas plus de Sarko qui prend du ferme, d' Armstrong qui tombe quand on découvre qu'il se fout de l'EPO par tous les trous ou de la boue sur le col de Van Holsbeeck. Si tu abuses, tu payes et tu laisses ta place aux autres qui auront le choix entre reproduire et faire autrement. Alors je reviens sur mes pas, j'appelle le vendeur et de loin, je lui crie: "Union! Allez l'Union!". Je m'en cogne de l'Union, je ne sais pas pourquoi je dis ça et lui non plus, mais je ressors du magasin un peu plus léger et je me souhaite une bonne journée.