Samedi 11 juillet 2015, 22 heures. C'est légèrement irrité et frustré que Yannick Ferrera marche vers sa voiture. Saint-Trond vient de partager (1-1) face à Lokeren en match amical à Tirlemont. Son véhicule est garé sur le parking de l'Aldi, à un jet de pierre de la célèbre sucrerie de la ville brabançonne.
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Samedi 11 juillet 2015, 22 heures. C'est légèrement irrité et frustré que Yannick Ferrera marche vers sa voiture. Saint-Trond vient de partager (1-1) face à Lokeren en match amical à Tirlemont. Son véhicule est garé sur le parking de l'Aldi, à un jet de pierre de la célèbre sucrerie de la ville brabançonne. Ce n'est pas tellement le match qui l'a énervé, ce sont les circonstances. Ou plutôt : les managers qui, une fois la rencontre terminée, tournaient autour des joueurs comme des abeilles autour d'un pot de miel. Sur les cinq minutes qui le séparent de sa voiture, Ferrera est arrêté à trois reprises. A chaque fois, c'est le même scénario. La vitre s'abaisse, une bouche qui s'ouvre sur deux rangées de dents blanches et la phrase cliché parmi les clichés qui retentit : " Coach, j'ai quelque chose pour vous ". Ça le rend complètement fou. " Rien que ce soir, j'ai au moins remballé douze agents. Ils me proposaient tous les meilleurs joueurs. Comme nous n'avons pas de directeur technique, ils s'adressent tous à moi, à Bart (Lammens, le président ndlr) ou à Philippe (Bormans, le manager, ndlr). " Il soupire. Son regard est serein. Il se dit que tout cela fait partie du jeu. Les clubs qui viennent de monter sont des proies pour les agents intermédiaires, selon le nouveau jargon de la FIFA. Pour se maintenir en Jupiler Pro League, Saint-Trond aura besoin de renfort. Ferrera le sait, les marchands de joueurs aussi. Le sympathique coach peut pourtant être satisfait de ce qu'il a vu ce soir-là sur le terrain. Face à un adversaire rompu à la D1, son équipe a fait preuve d'homogénéité et de présence. Avant le repos, son pressing haut a gêné Lokeren. De plus, St-Trond a marqué sur une phase répétée à l'entraînement, ce qui est toujours intéressant. L'essai d'Alfonso Artabe au poste de médian défensif aux côtés du capitaine Rob Schoofs s'est avéré concluant également. C'est un joueur que Ferrera a trouvé en D3 espagnole... sur les conseils d'un agent. Parfois, un intermédiaire peut être un ami. Surtout pour un club qui n'a pas de cellule de scouting. Mais St-Trond n'a-t-il pas de recruteurs ? Sur le site du club, le nom de Harold Meyssen figure pourtant sous la rubrique scouting. Hasard ou pas, l'ancien joueur du Standard était présent à Tirlemont. Nous lui demandons comment il va mais, une bière à la main, il n'a manifestement pas envie de discuter. Deux jours plus tard, nous rencontrons le président BartLammens au Grand Café du Stayen. " Harold était responsable de la cellule de scouting ", dit-il en savourant une Karmeliet et quelques boulettes. " Jusqu'au 30 juin, il travaillait pour Fulham. Il avait reçu leur accord pour nous aider mais la direction du club anglais a changé et il n'a plus de boulot. " On dit qu'il va travailler pour l'agent Jacques Liechtenstein. " Et je ne peux pas faire appel à un agent pour remplir cette mission ", dit Lammens qui, avant même qu'on lui pose la question, est formel : Meyssen ne sera pas remplacé. " Yannick est en train d'établir l'organigramme sportif. Avoir des scouts, c'est insensé. J'ai supprimé la cellule. Des noms ne cessent d'arriver, il faut juste faire le tri. J'envoie les profils que nous recherchons aux grandes agences de management. Mais bien souvent, elles ont déjà pris contact avec moi... " Un coup d'oeil rapide au site internet du club nous apprend que le nom de Meyssen figure toujours en bonne place. " Nous devons l'enlever ", sourit le manager, Philippe Bormans. " Mais je n'ai personne qui puisse faire cela. Tout le monde est très occupé. " Chaque année, en début de saison, tout le monde rêve. Parfois, les objectifs sont atteints. Mais souvent, c'est l'échec. Jérôme Phojo, un Français en test, s'en aperçoit à ses dépens. A Tirlemont, aussitôt le match terminé, ses deux agents se précipitent sur le terrain à la rencontre de Ferrera. Celui-ci est bien moins enthousiaste qu'eux quant à la prestation de l'arrière droit. Les deux hommes ne s'en émeuvent pas : leur objectif, c'est le championnat belge. " C'est l'idéal pour relancer sa carrière ", disent-il. Contrairement à Ferrera, Bormans suit tout cela d'un oeil amusé. Trois des quatre arrières alignés face à Lokeren étaient en test. Ce genre de situation est donc inévitable. " Nous cherchons avant tout de la qualité ", dit-il. " Et de préférence des joueurs belges. Mais ceux-ci sont tellement bien cotés en ce moment qu'ils sont impayables. Nous sommes victimes du succès des Diables Rouges. Donc, par rapport aux autres années, l'équipe est un peu plus exotique. " Jusqu'à présent, cela ne dérange pas les supporters. Ils sont venus nombreux à Tirlemont, qui n'est pas très loin, et ils arborent fièrement leur T-shirt spécial champion. Dans la tribune, il y a du beau monde. Comme Edmilson Sr, ex-joueur de Seraing et du Standard. Son fils est extérieur gauche à Saint-Trond et il le suit de près. A côté de lui, son frère, Edson Erivelton, ex-professionnel également. Le gamin ne joue pas très bien mais papa ne se tracasse pas. " La D1 lui conviendra mieux que la D2 ", dit-il. " J'ai toujours rêvé de le voir évoluer au plus haut niveau. Je suis donc très heureux que ce soit le cas désormais. " Un peu plus loin, la clique bruxelloise de Jordan Lukaku rigole et fait beaucoup de bruit. Les joueurs d'Ostende ont congé ce jour-là et, à Saint-Trond, on pense que l'ex-Anderlechtois en a profité pour venir voir son ami Lamisha Musonda. Le frère aîné de Charly (Chelsea) est en test à Saint-Trond. Ferrera a accepté parce qu'il l'a connu en équipes d'âge à Anderlecht mais Musonda est blessé et personne n'est réellement satisfait. Malines et Waasland Beveren n'ont pas voulu de lui non plus et ses rêves de carrière s'estompent de plus en plus. Cela se voit d'ailleurs à son regard triste. Lukaku dit être venu à Saint-Trond pour voir un autre ami, Yannis Mbombo. Le Bruxellois prêté par le Standard n'entre en jeu qu'au repos. Les propos de Lukaku sont cohérents car, en entrant dans le stade, il est directement allé saluer chaleureusement Bernard Malanda. Le père de Junior, décédé en janvier, n'aimait pas les agents mais il semble qu'il fait de plus en plus partie de leur monde. Il est venu à Tirlemont afin de parler de Mbombo avec Bormans. Celui-ci observe toujours cela d'un oeil amusé, Lukaku grimace et se réjouit d'arriver à la troisième journée de championnat. Ce jour-là, Ostende se déplace au Stayen. " Sur le terrain synthétique, on va bien s'amuser ", sourit-il. Pour le spectacle, à Saint-Trond, il faut surtout observer Jean-Luc Dompé. " Lui, il est trop bon pour la Belgique ", dit Bart Lammens. " Nous avons déjà des propositions pour lui ". Le jeune Français avait été repéré par les scouts de Roland Duchâtelet. Lui-même pensait avoir été acquis par le Standard et prêté à Saint-Trond. C'est, du moins, ce qu'il avait tweeté, ce qui avait de nouveau alimenté les suspicions de partenariat entre le club de Sclessin et les Canaris. Un malentendu, dit-on à Saint-Trond, où on prétend ne pas savoir d'où Dompé a sorti cela. " Moi je sais ", dit Lammens derrière sa Karmeliet. " C'est moi qui lui avais dit ça ! " Le président et propriétaire de Saint-Trond nous ramène quelques mois en arrière. Dompé avait été repéré par le Standard mais Christophe Henrotay, son agent, ne s'entendait pas avec Roland Duchâtelet, qui détenait encore le pouvoir à Sclessin. Axel Lawarée avait donc renseigné le joyau à St-Trond. " C'est un petit Yoeri Dequevy : jeune, fougueux, irrévérent ", poursuit Lammens. " Je lui ai dit que s'il faisait ses preuves ici, il irait au Standard. " Au moment même où Lammens expliquait au joueur que le propriétaire du Standard était aussi le propriétaire du Stayen, Duchâtelet faisait son entrée dans le Grand Café. " Regarde, le voilà ! " Dompé n'avait rien compris et trompait le monde entier. " Je lui avais juste dit que s'il était bon, il irait au Standard. A cause de son tweet, tout le monde a dit que Roland Duchâtelet était toujours le boss à Saint-Trond. Ça m'a bien fait rire. " En attendant, Duchâtelet n'est plus le patron à Sclessin mais Lammens s'en fiche. " Dompé intéresse déjà Marseille. Le Standard n'est donc plus qu'un deuxième choix pour lui. Il sait qu'il peut aller n'importe où. S'il marque quinze buts, il s'en ira. Et il va les marquer, c'est sûr. " Le nom de Roland Duchâtelet est tombé. Avant même que celui-ci ne quitte Sclessin, Lammens avait dit que son ami ne reviendrait pas au bercail. Il reconnaissait ainsi implicitement lui avoir posé la question. " A deux reprises même ", reconnaît-il. " Il y a deux ans, après la révolte des supporters dans son bureau, il m'avait annoncé qu'il allait vendre le Standard. Le lendemain, je lui ai immédiatement proposé de revenir à Saint-Trond mais il m'a dit que cela n'arriverait jamais. Il y a un an, on a de nouveau dit que le Standard était à vendre. Mon personnel m'a demandé de parler à Roland. Je leur ai dit que je connaissais la réponse mais que j'allais tout de même lui poser la question. Une fois de plus, il m'a répondu : plus jamais ! Ce n'est pas dans sa logique. Le jour où il changera d'avis, je serai le premier à dérouler le tapis rouge et m'asseoir à sa table. Mais plus jamais je ne lui poserai la question. Je pense d'ailleurs que ce jour n'arrivera pas. " Après trois ans en D2, Saint-Trond était au bord du gouffre. La montée était indispensable. " Je ne pouvais plus assumer la D2 seul. Si nous n'étions pas montés, j'aurais dû demander de l'aide. Jusqu'ici, j'ai tout financé. J'ai économisé partout où c'était possible et j'ai investi quatre millions d'euros en trois ans. De l'argent de mon compte personnel qui est passé sur celui de St-Trond. Et j'anticipe votre question : la provenance de cet argent ne regarde personne. La commission des licences était sûre à 100 % que nous n'obtiendrions pas la licence. Mais nous l'avons eue. " La nouveauté c'est que, depuis le retour de Saint-Trond en D1, les repreneurs potentiels se bousculent. Mais Lammens ne bronche pas. " Depuis l'interdiction des tierces parties, des tas de gens cherchent à racheter des clubs afin d'en faire des vitrines pour leurs joueurs. J'ai été approché par des Arméniens, des Londoniens et des Allemands. Les négociations ont chaque fois capoté car ils ne cherchaient pas à faire de St-Trond un club stable. Il est impensable de jouer au football sans investisseur mais je n'ai pas envie de vendre le club au premier Russe venu. " Ce n'est pas tellement l'âme du club qui est en jeu. " La D2, c'est le désert ", dit Alain Coninx, porte-parole et administrateur du club. " Dites-moi ce que représente une âme dans le désert. " Lammens rappelle que, lorsqu'il a racheté St-Trond, le club était en crise. " Nous avons joué devant moins de 4.000 personnes. C'était dur. Je peux vous assurer que les réunions du lundi étaient tristes, surtout après une défaite. Le tournant, ce fut la défaite contre Mouscron qui nous a coûté le retour en D1 après un an en D2. C'est à ce moment-là que le club a retrouvé une âme. 10.000 spectateurs avaient pleuré avec nous mais ils ne nous en voulaient pas : la saison suivante, ils étaient à nouveau là. Aujourd'hui, nous battons tous les records en matière de vente de tickets et d'abonnements. Ce sont les résultats qui font l'âme. Avec notre petit budget, nous tentons de mettre en place une équipe capable de se maintenir en D1. Mais à long terme, je crois en l'adage You play as you pay :à force d'avoir le plus petit budget pendant des années, on finit par terminer dernier. " PAR JAN HAUSPIE ET MATTHIAS STOCKMANS" Tout le monde disait que Roland Duchâtelet continuait à diriger St-Trond : ça me faisait bien rire. " Bart Lammens, président " La D2, c'est le désert. Et dites-moi : que vaut l'âme d'un club dans le désert ? " Alain Coninx, porte-parole