C'était le 1er février 1984. David Stern, jeune quadragénaireretranché derrière de grandes lunettes et une bacchante de saison pose sa main droite sur le règlement de la NationalBasketballAssociation, lève la main gauche et jure de respecter d'obéir aux règles et de rester fidèle aux préceptes de la ligue. Bien que tenue devant une poignée de témoins, la cérémonie n'a rien d'officiel. Au contraire, c'est un " mock up ". Un clin d'oeil à ce qui se fait ailleurs en haut lieu. Une moquerie. Bien dans le ton badin de ce que la NBA est à cette époque : une petite association sportive bien gentille, sans beaucoup d'importance ni de visibilité, gérée par une équipe d'une vingtaine de personnes qui préside vaille que vaille aux destinées de 23 équipes éparpillées dans un pays à la taille d'un continent. Plutôt que de gestion, c'est de " damage control " qu'il convient de parler. L'image de la ligue, dégommée par le base-ball, le football américain et le hockey, est déplorable, principalement en raison de l'abus de drogues par les joueurs.
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C'était le 1er février 1984. David Stern, jeune quadragénaireretranché derrière de grandes lunettes et une bacchante de saison pose sa main droite sur le règlement de la NationalBasketballAssociation, lève la main gauche et jure de respecter d'obéir aux règles et de rester fidèle aux préceptes de la ligue. Bien que tenue devant une poignée de témoins, la cérémonie n'a rien d'officiel. Au contraire, c'est un " mock up ". Un clin d'oeil à ce qui se fait ailleurs en haut lieu. Une moquerie. Bien dans le ton badin de ce que la NBA est à cette époque : une petite association sportive bien gentille, sans beaucoup d'importance ni de visibilité, gérée par une équipe d'une vingtaine de personnes qui préside vaille que vaille aux destinées de 23 équipes éparpillées dans un pays à la taille d'un continent. Plutôt que de gestion, c'est de " damage control " qu'il convient de parler. L'image de la ligue, dégommée par le base-ball, le football américain et le hockey, est déplorable, principalement en raison de l'abus de drogues par les joueurs. C'est l'ère de la cocaïne. Le " low point " surviendra en 86, quand LenBiais, le premier choix du draft des Boston Celtics, décède d'une overdose deux jours après avoir été sélectionné ! La NBA souffre aussi d'être essentiellement l'affaire de joueurs noirs. Il convient de se replacer dans le contexte historique. Les années 60 ne sont pas si loin que cela et l'Amérique n'est pas vraiment une société intégrée. A posteriori, Stern reconnaît que cette période ne valait pas tripette : " Notre reconnaissance en tant que produit était virtuellement inexistante, le sponsoring proche du zéro absolu et notre système de licence infinitésimal. Quant à notre stratégie budgétaire, elle était risible. On prenait les chiffres de l'année écoulée et on les augmentait de 5 % en priant le ciel qu'aucun imprévu ne vienne faire tout capoter. C'était du micromanagement intuitif et rien d'autre. " À l'époque, les chiffres étaient modestes. Dérisoires même comparés - même après la conversion en dollars actuels - aux montants échangés de nos jours. On pouvait acheter un club, une " franchise " comme on dit - pour 15 millions de dollars. Il en faut actuellement, au bas mot, trente fois plus. La dernière équipe à avoir changé de mains est Sacramento la saison dernière. Les Kings ont été vendus pour une somme... royale : 534 millions de dollars ! Et que dire alors de la couverture télévisée en ces temps préhistoriques ? La finale de l'exercice 79-80 par exemple, entre les Los Angeles Lakers et les Philadelphia 76ers, n'a même pas été retransmise en direct ! Lors de l'exercice 83-84, seules 5 rencontres du championnat ont été télévisées. En qualité d'avocat sans peur et sans trop de scrupules tombé six ans plus tôt dans le guêpier, Stern avait pris des décisions fortes. En 83, il avait négocié - certains disent imposé - un pacte plutôt culotté avec les joueurs : le premier de tous les sports professionnels à établir un plafond salarial. Le message aux joueurs était clair : " Messieurs, vous n'êtes rien sans la viabilité des clubs ! " Il avait aussi soumis les joueurs à des tests de dopage assortis à la possibilité d'un bannissement à vie en cas de problème. Jouissant de coudées encore plus franches en qualité de commissaire émoulu, Stern pousse plus loin encore la réhabilitation de la NBA. C'est d'abord et avant tout l'image qu'il travaille. " Aux yeux des parraineurs, nous étions considérés entre le catch dans la boue et les concours de traction par des engins agricoles " confesse-t-il en riant. Grand travailleur, enthousiaste, dynamique, tour à tour businessman, gendarme, investisseur, séducteur... Stern se montre convaincant. Les sponsors entrent progressivement dans la danse. Il faut dire que le boss joue de chance et profite d'un timing exceptionnel. C'est en 84 en effet que celui qui deviendra le phénomène par excellence, MichaelJordan, signe avec les Chicago Bulls. Quelques années plus tôt, ce sont deux autres superstars, MagicJohnson et LarryBird qui avaient intégré la NBA, le premier chez les Lakers et le second au sein des Celtics. Deux joueurs exceptionnels, charismatiques dans deux clubs prestigieux. Les ingrédients étaient réunis pour concocter un cocktail marketing explosif : une rivalité qui allait culminer dans pas moins de cinq finales de playoffs. En rusé renard, Stern joue admirablement sur toute la gamme de cette émulation. Et dévore goulûment le pain bénit qu'elle constitue. Les joutes entre Boston et Los Angeles passionnent. Les sponsors tendent l'oreille et les stations de télévision... la main. Non pas pour recevoir, mais bien pour aider. " Si je devais pointer une date pivot au cours de ces trente dernières années, explique Stern, ce serait 1989. L'année où nous avons signé un nouveau contrat télévisé avec NBC qui a arraché le deal des mains de CBS pour 600 millions de dollars. Une somme colossale à l'époque. " C'est à ce moment que la NBA devient véritablement crédible et prend un envol magistral. Stern a remis la NBA sur de bons rails, mais il n'en perd pas sa vigilance pour autant. Au contraire : son sens des affaires et surtout sa capacité à changer les choses lui confèrent une autorité incontestable et incontestée. Une main de fer dans un gant de... métal. Voilà comment ceux qui le connaissent bien aiment à le décrire. Ce qui ne l'empêche pas de manier le sourire, l'humour, les finesses... mais toujours dans le but de faire avancer les choses. " C'est l'homme-orchestre ", comme le rappelle AdamSilver (51 ans) ; son fidèle lieutenant qui lui a succédé en date du 1er février. " À la fois le protecteur de l'image de la ligue et de son intégrité. " De son expansion et de son succès aussi. La NBA emploie à présent 1.100 personnes réparties dans une quinzaine de bureaux dans douze pays. Elle affiche des revenus annuels de 5,5 milliards de dollars - c'est 40 fois plus qu'il y a 30 ans - grâce à une grande variété de contrats publicitaires et télévisés (930 Millions de. $ par an avec ESPN et Turner Sports jusqu'en 2016) ainsi qu'un merchandising intransigeant. Tout ce qui porte le nom NBA ou le logo d'une des 30 équipes doit nécessairement être approuvé par la ligue. Et dûment dédommagé, n'en doutons pas un seul instant ! Avec une valeur marchande estimée à plus de 19 milliards et des millions de fans de par le monde - les images des rencontres sont diffusées dans plus de 200 pays - la NBA possède toutes les caractéristiques d'une grande multinationale. Mieux encore : comme il s'agit d'une entreprise privée, détenue par les clubs eux-mêmes, elle n'est pas astreinte aux exigences et aux attentes des actionnaires et ne doit pas se torturer pour atteindre une rentabilité trimestrielle. Elle peut - luxe suprême - baser sa stratégie sur le long terme. Sous le règne de Stern, le nombre des protagonistes a atteint la trentaine. Charlotte, New Orleans, Miami, Orlando, Minnesota, Vancouver (puis Memphis) et Toronto, qui reste le seul club " étranger " ont rejoint le groupe. La plupart des clubs sont florissants. Surtout les grands marchés bien entendu avec dans l'ordre une valorisation de 1,4 milliard de dollars pour les New York Knicks, 1,35 pour les Los Angeles Lakers et 1 milliard pour les Chicago Bulls. Comme par hasard les trois plus grandes métropoles U.S. Pas un club n'enregistre une moyenne de spectateurs inférieure à 75 % de la capacité du stade. Et on parle ici de 41 matches minimum par saison. Les plus populaires, les Bulls, se produisent devant 21,653 spectateurs en moyenne (taux d'occupation de 97,8 %). Assurés de revenus confortables grâce au contrat TV de la NBA, les clubs ont de surcroît le loisir de négocier leurs propres droits de retransmission en fonction de leur sex appeal. C'est ainsi que les Lakers ont apposé leur signature pour un deal de 20 ans avec la Time Warner Cable qui leur rapporte annuellement 200 millions de dollars. Soit 3,5 fois plus que sa part " NBA " avec ESPN/ABC et TNT ! Il n'y a pas que les clubs qui soient heureux. Les individus aussi ont le sourire. Surtout les grandes stars comme KobeBryant au salaire annuel de 30,5 millions et aux revenus connexes de 64,5 millions de dollars. Ou LeBronJames. Même si comparaison n'est pas raison, mentionnons qu'en 1984, l'année où il a débarqué en NBA, Michael Jordan recevait 500.000 $ de Nike. Cette saison, LeBron James reçoit 42 millions du même équipementier. Les " petits " joueurs (à supposer qu'il y en ait) ne sont pas à plaindre puisque le SMIG en ligue professionnelle frôle le demi-million de dollars et que la paie moyenne chatouille les 5 millions de dollars (3,698 Mo. €). C'est 45.000 $ par match, soit encore près de 1000 $ la minute de jeu. Un des faits d'armes du commissaire fut d'ouvrir la grande porte au basket féminin professionnel en facilitant la naissance de la WNBA. Huit équipes lors de la saison initiale en 97 et 12 maintenant. A défaut d'être profitable, la ligue grandit lentement mais sûrement. Le règne de David Stern et l'ascension de la NBA vers les sommets ne furent pas une simple formalité. Ils ont connu leur lot de ralentissements, d'épreuves et de... temps morts. Avec notamment quatre lockouts, tous en raison de divergences salariales avec les joueurs. Des paralysies qui ont directement affecté le championnat. Celle de la saison 98-99 reste dans les mémoires, car elle a amputé la compétition de 6 mois et de 32 rencontres. Le dernier lockout, en 2011, a débouché sur une convention collective qui arrange tout le monde : la NBA, les propriétaires des clubs et les joueurs. Bien que ces derniers doivent désormais se contenter de 50 % - au lieu de 57 % - des revenus des clubs, ils restent, de tous les athlètes professionnels américains émargeant aux sports d'équipe, les plus grassement payés. Outre les problèmes de drogue déjà mentionnés, la NBA a dû composer avec d'autres avatars. Celui de l'agressivité notamment. Même si elle est inhérente à tout sport de contact, elle ne peut pas pour autant être tolérée. Le " sommet " fut atteint il y a une dizaine d'années lors d'un match à Auburn Hills (Détroit) entre les Pistons et les Pacers. Un pugilat mémorable, long et violent, qui a jeté un discrédit sur les joueurs, traités de mauvaises graines dans la presse. Après une journée de réflexion passée à ruminer en solitaire dans son appartement new-yorkais, Stern cogne dur : 9 joueurs sont... frappés de suspensions et d'amendes pimentées. Le plus durement touché est RonArtest (86 matches sur la touche et 5 millions de dollars de pénalité) qui n'avait rien trouvé de plus tendre que de monter dans les tribunes pour y tabasser un spectateur. Les critiques systématiques envers les arbitres sont un autre fléau. À ce sujet, Stern se montrait intransigeant. Il savait que sans les hommes zébrés, le sport partirait en vrille. C'est donc la tolérance zéro. Tout écart envers les referees est lourdement taxé. Demandez à MarkCuban, le volubile propriétaire des Dallas Mavericks depuis 2000 : son compteur-contredanses approche les 2 millions de dollars ! Dans sa volonté d'être irréprochable et donc inattaquable, la NBA à la mode Stern a exercé un contrôle et une pression sévères envers ses arbitres. Certains ont pourtant tenté le diable. Dont TimDonaghy qui, en 2007 a finalement plaidé coupable d'avoir truqué des rencontres sur lesquelles il avait misé pas mal d'argent. Un épisode qui a énormément affecté David Stern. " Peut-être le pire de mon mandat ", avoue-t-il. L'omnipotent patron s'est aussi attaché à imposer un comportement, un langage et une présentation dignes. Sa décision d'imposer un code vestimentaire plutôt " classique " avant, pendant et après les matches aux joueurs traditionnellement excentriques n'a pas plu. Mais elle est passée au forceps et l'image du sport ne s'en porte pas plus mal. Au tendre âge de 72 ans, David Stern va enfin pouvoir respirer. " Je vais passer un peu de temps avec mon épouse, Dianne (NDLR : elle aussi une fanatique de basketball). Je vais prendre un peu de recul et de repos. Je reste officieusement à la disposition de la ligue. Mais, rassurez-vous, je ne serai pas une belle-mère. Par contre, je ne me vois pas rester longtemps inactif. Je m'investirai sans doute bientôt dans une autre aventure. " Le patron part en toute confiance et toute sérénité. Après tout, c'est lui qui, depuis 22 ans, a formé et informé son chief of staff, Adam Silver. Son successeur. Homme de loi lui aussi, le lieutenant est prêt à endosser l'uniforme de général. Avec une bénédiction urbietorbi puisque le 25 octobre 2012, les propriétaires des clubs ont unanimement (30 voix pour et 0 contre) accepté qu'il soit le prochain commissioner. Il en a toutes les qualités. Mais, si Adam est d'argent, David, lui, était d'or... ?PAR BERNARD GEENENA l'arrivée au pouvoir de David Stern, en 1984, une franchise valait 15 millions de dollars. A présent, elle se négocie 30 fois plus. La première star de la NBA, Michael Jordan, recevait 500.000 dollars par an, en 1984, de Nike. LeBron James touche de nos jours 42 millions de dollars du même équipementier. Au beau milieu des années 80, le basket était le 4e sport US derrière le base-ball, le football américain et le hockey. Aujourd'hui, ses joueurs sont les mieux rémunérés de tous les sports d'équipe américains.