C'était le 8 janvier 2011, un samedi soir. Rudolf Vanmoerkerke, le fondateur du BC Ostende, était invité pour la première fois par la direction, dix ans après son départ. Il allait être honoré et recevoir une place dans le tout nouveau Hall of Icons. Après avoir un peu hésité, il a fini par accepter l'invitation. Il a regardé autour de lui et a constaté que tout allait bien. Le public l'a remercié avec une standing ovation. Au toit de la nouvelle arène, un fanion avec son nom a été accroché aux côtés de ceux de Rik Samaey et Jon Heath.
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C'était le 8 janvier 2011, un samedi soir. Rudolf Vanmoerkerke, le fondateur du BC Ostende, était invité pour la première fois par la direction, dix ans après son départ. Il allait être honoré et recevoir une place dans le tout nouveau Hall of Icons. Après avoir un peu hésité, il a fini par accepter l'invitation. Il a regardé autour de lui et a constaté que tout allait bien. Le public l'a remercié avec une standing ovation. Au toit de la nouvelle arène, un fanion avec son nom a été accroché aux côtés de ceux de Rik Samaey et Jon Heath. Les trois icônes ont posé pour la photo, qui sentait bon la nostalgie. Un fier octogénaire aux cheveux gris. Un basketteur élu à dix reprises Joueur de l'Année et également originaire d'Ostende. Et un Américain, l'une des premières vedettes de ce qui s'appelait, à l'époque, Sunair Ostende. Leur passé et leur parcours étaient très différents, mais au printemps 1981, ils se trouvaient bras dessus bras dessous lorsque la brigade jaune a remporté son premier titre au centre sportif des Écuries Royales, Avenue de la Reine à Ostende. " Les portes se sont ouvertes à 18h30 et, cinq minutes plus tard, elles se sont refermées, car la salle était pleine ", se souvient Samaey. Quatre ans plus tôt, alors qu'il avait 17 ans, il s'était affilié au Sunair, après que le délégué d'équipe Georges Wauters l'eut repéré lors d'un stage de vacances au Fort Napoléon, en train de jouer au... football. Ce grand rouquin serait plus à l'aise sur un terrain de basket, non ? Et de fait... " Rik est le seul Belge qui était capable de rappeler des Américains à l'ordre pendant un match ", a un jour raconté Vanmoerkerke. C'était nécessaire, surtout avec des personnages comme Jon Heath. Il a grandi dans un quartier défavorisé d'Atlanta, a été deux fois champion de Belgique avec le Royal Fresh Air (en 1978 et 1979) et avait déménagé à la Côte durant l'été 1980, où il gagnait 43.000 dollars (35.000 euros) par saison. Un joueur polyvalent qui a continué à fréquenter les boîtes de nuit bruxelloises, mais qui se donnait à fond sur le terrain. Mark Browne, lui, était arrivé de l'Avanti Bruges durant l'été qui précédait le titre. Un tueur sous l'anneau. Le long de la ligne de touche, on trouvait Roger Dutremble, encore un Américain. Le gérant du café Coach Corner au Petit Paris ( un lieu-dit situé près des Écuries Royales, ndlr) est un coach qui soignait le spectacle, mais peu fréquentable en dehors du terrain. " Un bandit. On ne peut pas lui faire confiance ", a raconté Vanmoerkerke dans le livre Hoe ik basket zie, door Mister V, écrit par Koen Meulenaere. " Il faisait tout ce qui était interdit par Dieu et l'Église. Et combien de femmes n'entretenait-il pas ? J'ai arrêté de compter. " Mais le président était prêt à tout lui pardonner, jusqu'à ce que le coach eut un problème avec Bernard Vanmoerkerke - le fils de - et posa un ultimatum à son patron : c'était Bernard ou lui. Dutremble, qui avait réalisé le premier doublé dans l'histoire du club, a pu faire ses valises. Après deux journées. Cela dit tout sur la relation que Vanmoerkerke avait avec ses coaches. " Il doit s'adapter à la philosophie de la direction du club, le président en tête. " Car : " Celui qui apporte l'argent, a le droit de décider " confiait l'homme fort du club. Président. Mister V. Mécène. Parrain. Et : Un type qui marche sur des cadavres... Le Roi Soleil. Ou, comme il s'appelait lui-même pendant ses 31 années de présidence (1970-2001) : esclave. " Avec le basket, on n'a parfois que des problèmes. " The American Dream, mais à la Mer du Nord. C'est ainsi que l'on pourrait décrire la vie de Rudolf Vanmoerkerke, né en 1924. Employé, puis secrétaire de la Fédération des Autocaristes, fondateur en 1954 de la West Belgium Coach Company, une agence pour les voyages en autocar. Comme intermédiaire, il gagnait... 1 franc par kilomètre (2 cents), mais il a fait fortune de cette manière et il a acheté en 1963 la firme Sunair qui battait de l'aile. Lorsque la société était au bord de la faillite, le pionnier du tourisme de masse a acheté toutes les actions et a fait monter le chiffre d'affaires à... 17 milliards de francs (425 millions d'euros). Il ne s'intéressait pas au basket. Jusqu'à ce que Mark, son fils aîné, commence à pratiquer ce sport à l'AS Ostende et s'adresse à son père pour combler un déficit de 35.000 francs (870 euros). Ce jour-là, le paternel a pris une décision drastique. " Je donne 100.000 francs ( 2.480 euros, ndlr), mais alors je prends la direction du club. " Personne ne s'y est opposé. Pas plus qu'on ne s'est opposé à sa décision, prise en 1970, d'effacer les dettes du VG Ostende, club de D1 et vainqueur de la Coupe en 1962, pour fusionner les deux clubs. Le BC Ostende était né. Un an après sa naissance, il a été... relégué en D2. Il a alors pris deux autres décisions : investir davantage et exercer un contrôle plus strict. Après une saison, le BCO est remonté en D1. Les coaches et les joueurs se succédaient, mais après le doublé de 1981, personne ne pouvait suivre le rythme imposé par la machine jaune. Heath a offert trois titres et est parti à Pérouse, Browne a été naturalisé belge, ce qui a permis au BCO d'engager un Américain supplémentaire. Samaey dominait alors sous les anneaux et le club a conquis cinq titres et quatre doublés en cinq ans : 9 sur 10. Presque la perfection. Si elle n'a pas été atteinte, c'est en raison d' Al Loonin, un coach américain qui ignorait que la différence de points comptait en Coupe. Exit BCO et Loonin. Durant cette période, on a aussi vu débarquer Ed Rains, actif durant deux saisons aux San Antonio Spurs. De loin le meilleur joueur de l'histoire du club, sur base de ses qualités intrinsèques, selon Vanmoerkerke, mais très attiré par la gent feminine et la drogue. " Quand je le pouvais, j'optais pour des joueurs américains qui étaient mariés. Ils apportaient leur gendarme avec eux " ajoutait l'ancien président. Rains était marié, mais après trois semaines, sa femme a repris l'avion en direction des États-Unis. " On ne pouvait pas garder ce garçon à la maison, c'était plus fort que lui. " Mais en 1986, avec l'aide du magicienCarl Nicks, Rains a conduit Ostende vers un sixième titre d'affilée alors que l'équipe n'avait terminé qu'en 4e position de la saison régulière. Le premier titre conquis sans le concours de Samaey, que Théo Maes avait acheté pour faire de Malines une nouvelle puissance. Vanmoerkerke ne voulait pas laisser partir Samaey et avait fixé une somme de transfert " absurde ", mais une semaine plus tard, un chèque de 9 millions de francs (223.000 euros) atterrissait sur son bureau. Le premier gros transfert de l'histoire du basket belge a permis au Racing Maes Pils Malines de remporter le titre en 1987 - avec entre autres Ronny Bayer, Rick Ravio et Dan Hartshorne - mais sous la houlette du coach Terry Kunze, le BCO a répliqué après une saison blanche. Le septième titre des années '80 était dans la poche, mais le trône du BCO commençait à vaciller. Malines a remporté six titres d'affilée, même si Ronny Bayer avait effectué le chemin inverse de Samaey et était parti à la Côte. En novembre 1990, le club a déménagé à l'Arena Mister V, tout juste achevée pour l'ouverture de la saison. Les vestiaires n'ont été terminés que le jour du match. L'équipe a à peine pu s'y entraîner, car des ouvriers étaient encore occupés à placer le parquet. Mais, sur celui-ci, Dexter Shouse a réalisé un show incroyable. Encore un joueur d'exception qui a donné des maux de tête au président. Il a joué une saison aux 76ers de Philadelphie en NBA, mais à Ostende, il a créé un... groupe de musiciens qui s'est produit dans les dancings. Et, lorsqu'il n'avait pas envie de s'entraîner, Shouse allait s'asseoir dans l'un des business-seats bleus du nouveau temple du basket. Lorsque le coach Tony Van den Bosch infligeait des amendes, il allait constamment se plaindre auprès du patron, en inventant toutes sortes d'excuses : sa mère était sur son lit de mort, il avait dû conduire un voisin à l'hôpital... " Il n'y avait rien de vrai dans ce qu'il racontait, mais il savait se montrer tellement convaincant qu'il repartait toujours de mon bureau sans devoir payer l'amende. Et parfois même, avec un petit supplément dans ses poches. Parce qu'il n'avait pas mangé depuis trois jours : aujourd'hui, demain et après-demain... " racontait Vanmoerkerke. Ce ne sont pas les histoires rocambolesques qui manquent à la Côte. L'Américain Bob Rose avait dû fuir la Belgique parce qu'il ne pouvait pas payer sa facture de téléphone (12.400 euros). Brian Shorter avait atterri en prison pour une histoire de femmes. Une série de coaches américains a fait long feu : Jim Parks, Don Beck, Kevin Wall... Ton Boot figurait depuis longtemps sur les tablettes de Mister V. L'Amstellodamois, qui n'avait pas sa langue en poche, a directement rétabli la discipline dès son arrivée en 1994, et le jeune joueur ostendais Mathias Desaever l'a appris à ses dépens. Dans les équipes de jeunes, il survolait tout, mais Boot l'a ramené les pieds sur terre. " Lors du premier entraînement, il m'a demandé si je trouvais que j'étais un bon joueur. Bien sûr, ai-je répondu, mais Boot m'a réveillé. 'Que tu es stupide ! ' En trois saisons, je n'ai jamais osé le regarder droit dans les yeux, mais il m'a formé le caractère " confiait l'ancien joueur côtier. Ronny et Paul Bayer, Desaever, le fougueux Jean-Marc Jaumin : de bons joueurs, mais ils formaient surtout une équipe, sous la houlette d'un Barry Mitchell Coeur-de-Lion. Il pouvait rester au comptoir d'un bar jusque tard dans la nuit mais le lendemain matin, il était le premier à l'entraînement et se donnait à fond. En trois saisons avec Boot, Ostende a remporté un titre et une Coupe. Trois autres trophées sont revenus au Spirou Charleroi, qui commençait à asseoir sa suprématie dans le sud du pays. Dirk Bauermann a hissé le club en demi-finale de la Coupe Korac en 1999 mais Lucien Van Kersschaever - ex-assistant d'Ostende mais surtout longtemps coach du rival malinois - lui a succédé. Il a beaucoup travaillé avec le jeune Tomas Van Den Spiegel et a lancé une série de jeunes talents issus de l'Ajax-school, le centre de formation ostendais. " Nous étions les meilleurs mais nous n'avons rien gagné. Un échec que je porte au compte du coaching, sorry Lucien " dit Mister V. Le citoyen de Blankenberge a tout de même pu commencer la saison suivante et a hissé l'équipe à la première place du classement, mais a été remercié après un match... gagné à Ypres. Détail piquant : il était encore dans le bus des joueurs lorsque le capo Vanmoerkerke a téléphoné. Aaron McCarthy, qui avait perdu sa fille quelques mois plus tôt, a pris le relais et a conduit l'équipe vers un nouveau titre (et une nouvelle Coupe) qui ne pouvait plus échapper au BCO. Une super équipe avec Christophe Beghin, Ralph Biggs, JR Holden, Gerrit Major, Virginijus Praskevicius (MVP de la saison) et Van Den Spiegel (Joueur de l'Année), qui a remporté un dixième titre national avec Eddy Casteels comme coach. Vanmoerkerke a quitté la présidence en 2001, parce qu'il sentait que Johan Vande Lanotte avait pris le pouvoir au sein de la direction. " On ne peut pas avoir deux coqs dans la même basse-cour. " Et : " Le courant ne passait pas très bien entre nous. " Le club a poursuivi sa route, sous des noms différents : Orange, Telindus, Base, Telenet et - depuis cette saison - BC Ostende. L'Arena Mister V a laissé la place à l'imposante Sea'rena, rebaptisée plus tard Sleuyter Arena et désormais Versluys Dôme. Les joueurs et les coaches se sont succédés mais les trophées se faisaient attendre. Deux titres et deux Coupes seulement entre 2002 et 2011, beaucoup trop peu pour la capitale du basket belge. Des Américains trop limités, trop peu de patience, de la panique... Vanmoerkerke, en 2011, à Hugo Camps : " Sportivement, Vande Lanotte n'a pas réalisé grand-chose. Il a aussi fait du BCO une sorte de Club Med : un Prussien par-ci, un Yougoslave par-là, et encore un demi-Américain. Ce n'est pas ainsi que cela fonctionne. Un Chinois aurait aussi pu débarquer, pourvu qu'il reste le patron. " Le chaos. L'inquiétude. L'instabilité. Jusqu'au 30 novembre 2011, lorsque Jaumin - le énième coach de l'équipe - a été remplacé par Dario Gjergja. Dario qui ? Gjergja ! Un universitaire du basket, assistant du Cibona Zagreb à 26 ans et formé à l'école de Drazen Anzulovic en Croatie, en Russie et à... Charleroi. À Liège, son premier job comme coach principal, il a fait forte impression : Supercoupe, premier à l'issue de la phase classique du championnat, finaliste des Play-Offs et Final 16 de l'EuroChallenge. Il a finalement démissionné et a atterri quelques mois plus tard, alors qu'il n'avait que 36 ans, à Ostende. " Parce qu'il était libre ", a expliqué le manager sportif Philip Debaere. Il a fait mieux que ce qu'on lui avait demandé (" Limiter les dégâts jusqu'au Nouvel An ") et a directement conduit le BCO vers un 13e titre. Puis vers un 14e, un 15e, un 16e, un 17e et un 18e. En passant, il a aussi remporté cinq Coupes. Cette saison-ci, après 19 journées, Ostende est toujours invaincu et a atteint une nouvelle finale de Coupe de Belgique, même si le budget a été revu à la baisse et si l'équipe a été chamboulée et rajeunie. Gjergja, au tempérament explosif, n'a pas cherché d'excuses et s'est remis au travail. " Pour moi, mes joueurs sont les meilleurs du monde. Nous serons prêts. " Et : " On nous juge sur les résultats, mais je trouve encore plus important de faire de mes joueurs des hommes, armés pour la vie. " Des propos qui seraient allés droit au coeur de Mister V, décédé en 2014 et qui reste, pour toujours, l'architecte du BCO.