Il est 22 heures. San José, la capitale du Costa Rica, est plongée dans l'obscurité. C'est l'hiver mais le mercure flirte avec les vingt degrés. " Nous ne connaissons que deux saisons, caballero. L'été dure de décembre à avril, l'hiver de mai à novembre. Nous avons eu de la chance ces deux derniers jours : il n'a pas plu. Normalement, en hiver, il pleut l'après-midi mais le soleil brille toujours au lever ". Le chauffeur de taxi adore présenter son pays.
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Il est 22 heures. San José, la capitale du Costa Rica, est plongée dans l'obscurité. C'est l'hiver mais le mercure flirte avec les vingt degrés. " Nous ne connaissons que deux saisons, caballero. L'été dure de décembre à avril, l'hiver de mai à novembre. Nous avons eu de la chance ces deux derniers jours : il n'a pas plu. Normalement, en hiver, il pleut l'après-midi mais le soleil brille toujours au lever ". Le chauffeur de taxi adore présenter son pays. Le lendemain, je lis dans La Nación, le principal quotidien du Costa Rica, que BryanRuiz a reçu une mauvaise note pour son match international. Los Ticos, comme on surnomme l'équipe nationale, a été décevante contre la Grenade, cette petite île de 110.000 âmes. L'ancien international Hernán Medford, le sélectionneur, est la tête de turc du pays. Agé de 39 ans, il dirige l'équipe depuis un an et demi, sans progresser, d'après la presse. Tiens... " Je ne sais pas ce qui a foiré au match aller contre Grenade. Les lignes étaient trop écartées. Nous avons sous-estimé notre adversaire ", explique Ruiz alors qu'il slalome habilement dans les rues de San José. L'après-midi, il est venu me chercher à l'hôtel Kekoldi, au centre, en compagnie de sa femme Jocelyn Vega et de son grand-père Rubén González Morales, alias Papi. Il se dirige vers Alajuela et la maison familiale. " Nous roulons moins vite qu'en Belgique. Nous respectons aussi les feux rouges, comme vous voyez ", sourit le jeune Costaricain de Gand, en désignant les voitures qui franchissent allègrement le carrefour, en dépit du feu. Le 15 juin est le jour de la fête des pères au Costa Rica. La mère de Bryan nous attend pour le dîner. Pour la première fois, Bryan, âgé de 22 ans, est aussi fêté, puisqu'il est l'heureux papa de Mathyas, huit mois : " Mon fils est toute ma vie. Il l'a bouleversée. Je ne peux plus me passer de lui. Il m'aide à tout relativiser. Je suis un jeune père, même selon les normes costaricaines, mais cela ne me dérange pas, que du contraire. Ainsi, nous partagerons encore de nombreuses années ". Ruiz s'exprime d'un ton monocorde, apparemment dépourvu d'émotion, mais chaque mot vient du c£ur et est pensé. Le silence s'installe. Papi (71 ans), assis à la place du passager, en profite pour prendre la parole : " Voilà le Monte de la Cruz, une montagne surmontée d'une croix, placée là par les Espagnols il y a très longtemps. On ne la voit pas pour l'instant à cause du brouillard mais dans le temps, j'emmenais Bryan là au-dessus. Quand il n'en pouvait plus, il grimpait sur mon dos ". Son regard est embué de nostalgie. Nous voilà arrivés à destination mais Bryan pilote sa voiture familiale cent mètres plus loin, pour montrer le terrain où il a passé tant d'heures jadis. " Je venais souvent jouer au football avec mes frères et mes amis. On m'a surnommé la Belette. A la maison, on m'appelait Yi ou Yito, les diminutifs de Bryan ". La maison est un bloc de style bungalow peint en bleu pimpant, au coin de la rue. Le foyer de Ruiz est un dédale de petites pièces, toutes occupées par une ou plusieurs personnes, tous membres de la famille. Partout, on entend les sifflements d'oiseaux exotiques sans jamais en apercevoir un seul. Des quinze personnes que je dénombre, les principales sont Rosa González, la mère, les trois frères Yendrick, Rolbin et Anthony, le cousin Alexander, et naturellement le petit Mathyas. A table m'attend une assiette de viande, de riz et de carottes avec des... chips. Pour étancher la soif, un délicieux verre de jugo de cas, un jus de cas, un fruit rond et jaune empli d'une tendre chair blanche. " Nous avons de nombreuses sortes de fruits et de légumes inconnus en Belgique ", sourit Jocelyn. " Parfois, je trouve des espèces de chez nous dans un magasin africain de Gand ; mais le problème est qu'il vend aussi du poisson séché, dont l'odeur s'incruste dans tous les produits ". Que pense-t-elle de la cuisine belge ? " Je n'en raffole pas. Vous vous contentez de saler et poivrer la viande. Au Costa Rica, nous l'assaisonnons avec toutes sortes d'épices et d'herbes, qui lui donnent plus de goût. Je prépare souvent une salsa lizano pour Bryan. C'est une sauce à base d'oignons, de carottes, de chou-fleur et de concombre, entre autres. C'est sa préférée. J'ai plus de problèmes avec Mathyas : il a un bon coup de fourchette mais en Belgique, rien ne passe ". Après le repas, la grand-mère Moremia, la femme de Papi, sert un véritable café costaricain. Avec les bananes et les ananas, le café est le principal produit d'exportation du Costa Rica. La boisson est délicieuse. " Ah, vous aimez le café ", rit Papi. " Avant, quand j'étais chauffeur de taxi, j'en buvais des litres. Du jour au lendemain, j'ai tout arrêté : café, cigarettes, alcool. Plus rien. Basta ". Mama Rosa, très discrète à table, s'est éclipsée à la fin du repas. Elle revient avec une farde épaisse remplie d'articles de presse sur Bryan. Fièrement, elle dépose le dossier, d'une épaisseur de quinze centimètres, devant moi. " Vous devez lire ça ". Elle a soigneusement conservé chaque mot à propos de Bryan. En sirotant le café, je feuillette l'album. Papi vient s'asseoir à côté de moi. " Regardez cet article : Un jeune de douze ans marque son centième but. C'est grâce à moi qu'on en a parlé. Bryan a inscrit son premier goal officiel à sept ans. C'était le 26 novembre 1992. Eh oui, je retiens tout. A douze ans, son compteur était à cent goals. J'ai téléphoné à La Nación, qui a dépêché un journaliste ". Le reste de la famille quitte la pièce. Papi entame un monologue sur son petit-fils. En guise de fond musical, le pépiement des oiseaux. " Il a été sacré champion pour la première fois à neuf ans. Il était le meilleur buteur de l'équipe. Je me souviens que Bryan et son frère Yendrick, qui évoluaient dans la même équipe, ont été champions ensemble alors que j'étais cloué au lit, après une opération à la prostate. Toute l'équipe a débarqué ici, dans un camion sans bâche. C'est un souvenir inoubliable. Je considère un peu Bryan comme mon propre fils. Son père Ricardo Ruiz a abandonné sa famille alors que Bryan avait un an. Il paraît qu'il vit aux Etats-Unis mais nous n'avons plus eu de ses nouvelles depuis des années. J'imagine qu'il ne sait pas que son fils joue maintenant en Belgique et qu'il rencontre un tel succès ". Le téléphone sonne. Papi fait signe à la grand-mère Moremia, qui vient d'entrer, de décrocher. " Bryan ressemble beaucoup à son père physiquement. Ricardo avait aussi de longs cheveux noirs. Il était un très bon basketteur mais il ne savait pas jouer au football. Je me suis consacré à l'éducation de Bryan après son départ. Il a toujours été très timide. Parfois, j'ai craint que cette retenue ne constitue un handicap. Quand il était petit, il lui était difficile de parler, de s'exprimer. Il était très renfermé mais les membres de son entourage lui ont insufflé de l'assurance et il a surmonté sa timidité. Il ne s'est jamais battu et il ne connaît pas le sens du mot dispute. Il s'est fâché deux ou trois fois dans sa vie, mais là, il était vraiment furieux. Sur moi. Parce que je trouvais qu'il n'était pas assez discipliné. Il fuyait pour se calmer. Nous allions jouer au football tous les jours. Nous répétions toujours les mêmes exercices. J'ai toujours mis l'accent sur la discipline. Pas seulement sur le terrain mais en dehors. Bryan écoutait bien et il assimilait ce que je lui expliquais. Il n'est pas seulement devenu un grand footballeur mais aussi un homme bien. Je suis tellement fier de lui... "Il se tait, les larmes aux yeux, puis se racle la gorge et se reprend : " Le docteur dit que je dois vivre tranquillement, me ménager. Je souffre du c£ur. Je cultive un rêve : prendre l'avion pour l'Espagne. J'espère en être encore capable. Bryan m'a promis de concrétiser mon rêve ! "Le jeune père joue à la PlayStation avec un de ses neveux. Il interrompt la partie. " Pura vida ? "C'est une expression costaricaine qui, traduite littéralement, signifie : vie pure, mais qui est employée pour demander comment ça va. Je confirme : " Pura vida ". On va faire un tour ? Oui ! Papi, Jocelyn et Alexander s'installent sur le siège arrière de l'auto de Bryan. Mathyas prend place sur les genoux de sa mère. Première halte, l'école où Bryan a passé ses deux premières années de primaire. Les bâtiments bleu pâle sont en assez bon état. Les écoliers jouaient au football sur la pelouse située juste à côté. Bryan : " J'ai toujours aimé l'école. Le football n'est pas éternel. Il faut avoir un diplôme. J'ai achevé mes humanités mais j'espère obtenir un diplôme universitaire en informatique, au terme de ma carrière sportive. Si je n'y parviens pas, j'étudierai l'éducation physique, pour devenir entraîneur ou plutôt une sorte d'entraîneur professeur. Mais bon, il est bien trop tôt pour approfondir ce thème ". Nous poursuivons notre route. Papi me tape sur l'épaule : " Voyez-vous cette maison blanche, là ? Un gamin de l'âge de Bryan y habitait. Il était aussi gaucher. Ce qu'il réussissait avec un ballon... Fantastique. Mais il n'avait pas la moindre discipline et on n'a plus jamais entendu parler de lui ". Peu après, nous arrivons aux terrains des équipes de jeunes d'Alajuela, où Bryan a joué dès l'âge de sept ans. Papi descend aussi. Le terrain est plus carré que rectangulaire et on a l'impression qu'un troupeau de buffles vient d'y passer. " Le club n'a pas assez d'argent pour tout entretenir ", s'énerve Papi. " Et de toute façon, les dirigeants n'y connaissent rien ". Bryan écoute en souriant mais avec respect. Pour la énième fois, il pose patiemment pour quelques photos. Papi est remonté en voiture. Alors que nous y revenons, Bryan confie, le regard voilé : " Vous voyez que Papi est en mauvais état. Je redoute quelque peu le moment, proche, où je retournerai en Belgique. Nous n'aurons qu'une semaine de vacances pendant la trêve hivernale. Revenir au Costa Rica n'en vaut presque pas la peine mais je le ferai peut-être car je ne sais pas combien de temps Papi vivra encore. Je veux passer le plus de temps possible avec lui ". L'horloge biologique de Mathyas se manifeste : il a faim. Vite, nous allons visiter l'église où Jocelyn et Bryan se sont unis le 23 décembre 2006. La nef de l'imposant édifice est étonnamment grande. Bryan : " Dieu occupe une place importante dans ma vie. Il est le début de tout. Sans Lui, nous ne sommes rien. J'ai reçu une éducation très catholique ". Nous nous dirigeons vers l'autel. " D'emblée, j'ai su que j'aimais Jocelyn. Je lui suis profondément attaché. L'amour est un sentiment merveilleux, qu'on ne peut exprimer en mots. Je pense que chacun, à un moment de sa vie, fait l'expérience de ce sentiment ". Pour le moment, l'amour de Mathyas passe par son estomac, ce qu'il manifeste très clairement. Nous retournons à la maison familiale. Papi prend le bébé que Mama Rosa attend déjà sur le seuil, les bras tendus. " Il faut chauffer le lait vingt secondes ", crie Jocelyn. Rolbin, un des frères de Bryan, prend la place de Papi dans l'auto. Il vient d'achever ses études et a un poste de technicien dans une entreprise de communication. Il aime le football mais sans avoir le talent de ses deux frères aînés, Yendrick et Brian.. Alors que nous retournons à mon hôtel, Alexander émet une remarque : " L'année dernière, j'ai rendu visite à Bryan en Belgique. Vous avez une culture merveilleuse mais les gens sont... différents ". Jocelyn enchaîne : " Les Belges sont d'un abord plus froid et sont bien plus égocentriques, ils s'occupent plus de leur personne que les Costaricains. J'ai pourtant rencontré des tas de gens vraiment charmants en Belgique. C'est peut-être lié au climat. Début mai, pendant les dix jours de délicieuse chaleur qui ont envahi le pays, j'ai eu l'impression de me trouver ailleurs. Tout le monde était dehors et riait. C'était fantastique. Mis à part, quand il fait clair jusqu'à 22 heures, le Belge n'en profite pas. Je le regrette parfois ". Alors que les autos nous dépassent par la gauche et par la droite, Bryan ajoute tranquillement : " Les Belges nous traitent bien. J'ai eu quelques problèmes au début mais maintenant, je me sens bien en Belgique. Les gens nous consacrent du temps. La langue reste une barrière. J'ai cependant appris quelques mots de néerlandais. Lesquels ? (il éclate de rire). Euh... alstublieft, dank u wel, hallo, smakelijk, een klein beetje... " Bryan arrête la voiture devant l'hôtel Kekoldi. Nous prenons congé. A ce moment, mama Rosa téléphone : ses enfants peuvent-ils faire quelques commissions ? " Okay ", répond Bryan. Il est 18 heures, le crépuscule tombe sur San Jose. par steve van herpe