Certains événements sportifs étaient encore plus mythiques à l'époque où il y avait peu de retransmissions en direct et quasiment aucune transatlantique. En 1962, la réputation primait sur les images. Il fallait deux jours pour que la bande d'enregistrement de Chili-Italie franchisse l'océan et puisse être diffusée sur le Vieux Continent. Elle était précédée d'un avertissement, comme le raconte le journaliste britannique Frank McGhee au Mirror : " Envoyez les enfants au lit avant de regarder ce match. Il mérite le label de film d'horreur. "
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Certains événements sportifs étaient encore plus mythiques à l'époque où il y avait peu de retransmissions en direct et quasiment aucune transatlantique. En 1962, la réputation primait sur les images. Il fallait deux jours pour que la bande d'enregistrement de Chili-Italie franchisse l'océan et puisse être diffusée sur le Vieux Continent. Elle était précédée d'un avertissement, comme le raconte le journaliste britannique Frank McGhee au Mirror : " Envoyez les enfants au lit avant de regarder ce match. Il mérite le label de film d'horreur. " Sur la BBC, David Coleman annonce le match en des termes aussi sévères : " Le match que vous allez voir est le plus scandaleux, le plus vicieux de l'histoire du football. C'était la première fois que ces deux pays se rencontraient et espérons que c'était la dernière. La devise du Chili est " par la parole ou la violence ". Eh bien, aujourd'hui, les Chiliens ont été tout sauf bavards et les Italiens n'ont usé que de violence. Le résultat ? Un drame pour la Coupe du monde. " Dès le début, cette Coupe du Monde a connu des fausses notes. Les huit premiers matches du tournoi - la première journée des quatre groupes - ont été très agressifs. Le triste bilan : trois jambes cassées et plusieurs côtes froissées. Un quotidien chilien a dit que c'était une guerre et non un championnat du monde. Les comptes rendus ressemblent d'ailleurs à des reportages de guerre. Les Italiens se sont déjà mal comportés dans leur premier match contre l'Allemagne de l'Ouest mais ils passent à la vitesse supérieure contre le Chili. Ayant concédé un nul blanc lors du premier match, les Azzurri sont obligés de gagner contre le pays hôte. Les joueurs affûtent leurs couteaux dans les quotidiens italiens La Nazione et le Corriere della Sera. Ils qualifient la capitale, Santiago, de trou perdu, arriéré, où les téléphones ne fonctionnent pas, où les taxis sont aussi rares que les époux fidèles, où il faut attendre cinq jours l'arrivée d'une lettre tandis qu'une communication avec l'Europe coûte la peau des fesses. La presse chilienne répond, décrivant les Italiens comme des fascistes et des maffiosi avides de sexe. Redoutant que le match ne dégénère, la FIFA a remplacé l'arbitre espagnol initialement prévu par le chevronné Anglais Ken Aston mais à peine le coup d'envoi donné, le brave homme se demande ce qui lui tombe dessus. Aston siffle la première faute après douze secondes. Il s'ensuit une série de fautes toutes plus méchantes les unes que les autres. Ça n'en reste pas là : aux fautes succèdent les coups, les revanches, les crachats. La première bataille en règle survient après quatre minutes. Un Italien colle une baffe à un Chilien mais l'arbitre ne le voit pas. Une minute plus tard, l'Italien Giorgio Ferrini, rudement repoussé par un adversaire, donne un coup délibéré à celui-ci, sous le nez de l'arbitre. Aston n'hésite pas et renvoie Ferrini. L'Italien refuse de quitter le terrain. Il faut cinq minutes pour que des agents armés en trench-coats l'escortent dans les catacombes. Le match s'affole et tout dérape peut avant le repos. L'ailier gauche chilien Leonel Sanchez chute. Le ballon est toujours entre ses jambes et son adversaire direct, Humberto Maschio, lui assène quelques coups de pied. Piqué au vif, Sanchez, fils d'un boxeur professionnel, se relève d'un bond et met Maschio ko d'un solide coup du gauche. Maschio a le nez brisé mais l'arbitre ne le sanctionne pas. Les Italiens fulminent. Deux minutes plus tard, Mario David fait justice lui-même. Il frappe la tête de Sanchez d'un joli coup de karaté. Aston l'exclut immédiatement. L'Italie est réduite à neuf avant même le repos. Ce pitoyable spectacle se poursuit en deuxième mi-temps. Sanchez se permet encore un coup sans être puni. La police déploye des forces impressionnantes tout autour du terrain. Le football semble devenu accessoire. Étonnamment, l'Italie parvienne à préserver ses filets. À un quart d'heure de la fin, elle finit par céder. Le gardien Carlo Mattrel dégage le ballon sur coup franc et Jaime Ramirez le remet de la tête. Le ballon échoue dans les filets, surplombant deux Italiens. Le match est plié. Dans les dernières minutes, Jorge Toro double le score d'un long tir. Le match suscite un fameux émoi. Quelques journalistes italiens en sont réduits à fuir le Chili. Un Argentin, qu'on a pris par malheur pour un reporter italien, est tabassé et doit être hospitalisé. Les Italiens en voient de toutes les couleurs dans tout le pays. Ça grenouille à Rome aussi. L'armée doit même protéger l'ambassade chilienne. Ken Aston est très critiqué, surtout dans la Botte. Nul ne comprend que Sanchez ait pu disputer l'intégralité du match. Mais Aston a été laissé en plan par ses assistants, un Mexicain et un Américain. Ce dernier, un certain Leo Goldstein, n'a dû sa désignation pour le Mondial qu'à ses origines. Juif, il n'a survécu au camp de concentration que parce qu'il a arbitré un match de football entre les gardes. " Le juge de touche a certainement vu le coup de Sanchez ", déclare plus tard Aston. " Mais il n'a pas voulu me le signaler. J'ai fait ce que j'ai pu. Je m'attendais à un match difficile, pas à une mission impossible. J'ai envisagé d'arrêter le match mais j'ai craint pour la sécurité des joueurs italiens. " Plus tard, Aston a intégré la commission des arbitres de la FIFA. Le traumatisme du match de Santiago lui a inspiré plusieurs modifications au règlement. C'est lui qui a introduit les cartes jaunes et rouges. Il en aurait eu bien besoin en 1962.