Parfois, les livres d'histoire annoncent le succès. Revenons par exemple en automne 2009. Le Nigeria a accueilli le Mondial U17 du 24 octobre au 25 novembre cette année-là. Seuls les footballeurs nés après le 1er janvier 1992 pouvaient y participer. C'était un peu osé dans certains pays pas trop regardants sur les dates de naissance, comme le géant africain, mais soit, c'était le règlement.
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Parfois, les livres d'histoire annoncent le succès. Revenons par exemple en automne 2009. Le Nigeria a accueilli le Mondial U17 du 24 octobre au 25 novembre cette année-là. Seuls les footballeurs nés après le 1er janvier 1992 pouvaient y participer. C'était un peu osé dans certains pays pas trop regardants sur les dates de naissance, comme le géant africain, mais soit, c'était le règlement. Savez-vous qui a gagné la finale après avoir successivement pris la mesure du Mexique, du Japon, du Brésil, de l'Allemagne, de l'Italie, de la Colombie et du pays-hôte ? La Suisse ! Quelle série ! Et savez-vous qui a inscrit le seul but de la finale ? Haris Seferovic. Oui, celui-là même qui a permis à la Suisse de battre l'Equateur dans les ultimes secondes de jeu. Seferovic a été le meilleur buteur ex-aequo du tournoi nigérian avec cinq goals. Trois représentants de cette équipe Championne du Monde sont au Brésil : outre Seferovic, qui joue à la Real Sociedad, il y a aussi Ricardo Rodriguez (Wolfsbourg) et Granit Xhaka (Borussia Mönchengladbach). Les trois hommes ont en commun leur talent mais aussi leurs racines, même s'ils sont nés en Suisse. Seferovic est d'origine bosnienne, Xhaka a des parents kosovars tandis que l'arrière gauche Rodriguez est d'origine hispano-chilienne. La semaine dernière, nous avons rencontré trois supporters suisses à l'aéroport de Guarulhos, Sao Paulo. Teva, Kevin et Matthias. Supporters de la Nati, ils se rendaient au match contre l'Equateur. Nous avons parlé de nos deux équipes nationales, qui sont des véritables melting pots, essentiellement composées de fils d'immigrés. Lors de sa dernière participation en Coupe du Monde, la Belgique n'alignait qu'un homme de couleur, Mbo Mpenza, mais douze ans plus tard, la Belgique en est un mélange. Il y a vingt ans, en Amérique, la Suisse alignait le mélange traditionnel à cette nation au sein de l'Union européenne : Chapuisat, Sutter et Sforza, un peu de la France, de l'Allemagne et de l'Italie. Maintenant, les Suisses applaudissent des joueurs répondant au nom de Behrami, Dzemaili, Shaqiri, Drmic, Xhaka, Gavranovic, Seferovic. Le phénomène est particulièrement marqué en attaque. Les supporters : " Ils ont quelque chose de spécial, du talent et l'instinct du but, notamment. Avant, c'était notre point faible. " Lukaku, Origi, Benteke... Le refrain est connu. Même s'ils trouvent eux-mêmes la formule déplacée, les Suisses ont profité de la guerre des Balkans, qui a éclaté dans les années 90, et morcelé la Yougoslavie. De nombreuses familles ont alors pris la fuite et certaines se sont installées en Suisse. Elles y ont trimé pour se reconstruire. Ce sont leurs fils, généralement nés en Suisse au début des années 90, qui s'imposent aujourd'hui en football. Leur origine pose-t-elle problème ? Pas aux yeux de nos trois supporters. Teva connaît un proche de la famille Xhaka. " La situation des joueurs n'est pas toujours évidente. Ils subissent la pression de leur famille, qui préférerait qu'ils se produisent pour leur pays d'origine car les parents sont souvent moins bien intégrés que leurs enfants. Il paraît que ça provoque des tensions. " On l'a constaté pendant la campagne de qualification. La Suisse était versée dans le même groupe que l'Albanie. " Nous avons gagné les deux matches et Shaqiri a marqué les deux fois. Les joueurs qui avaient préféré la Suisse ont été hués. " Xhaka, qui est un pion important de l'entrejeu malgré son jeune âge, a pourtant tout mis en oeuvre pour placer son pays et lui-même sous le meilleur jour possible. Dans les interviews accordées avant les matches contre l'Albanie, il a expliqué être conscient de son rôle de modèle, y compris pour faire honneur à l'Albanie. Il soutient aussi la lutte du Kosovo pour sa reconnaissance mais il est également suisse et il veut se distinguer sous le maillot de son nouveau pays. Nos amis suisses ajoutent qu'il n'en va pas toujours ainsi. Leurs regards se tournent vers la Croatie et les performances d'Ivan Rakitic, le nouveau médian de Barcelone. Teva : " Il est né en Suisse, il a été formé par Bâle, il a joué pour les U17, 19 et 21 suisses avant d'opter pour la Croatie. Je ne puis accepter que sa famille ait alors été menacée par des Suisses mais je ne suis quand même pas d'accord avec sa décision. " Il n'est pas le seul. D'autres Suisses ont remis en question cette possibilité de choix tardif. 23 % de la population suisse est d'origine étrangère. Cela suscite de la prospérité mais aussi des tensions. C'est peut-être une bénédiction pour l'équipe nationale mais certains partis politiques la considèrent comme une malédiction, au point que le SchweizerischeVolkspartei (SVP) est parvenu à organiser un referendum à ce sujet. Une courte majorité de 50,3 % s'est prononcée pour une politique d'immigration plus sévère. La Suisse et la Belgique sont sans doute les exemples les plus significatifs, avec la France, dont le passé colonial joue un grand rôle. Jouer pour un pays autre que celui où on est né n'est pas un phénomène neuf. L'immigration sportive existe depuis les années 40. Certains immigrés se sont produits pour l'équipe nationale de leur pays d'adoption. Au début, la FIFA ne s'en est pas trop inquiétée. Alfredo di Stefano, un natif d'Argentine, a disputé ses premiers matches internationaux pour son pays tant qu'il y jouait en club. Puis les footballeurs argentins ont fait grève afin d'être rémunérés et il s'est tourné vers la Colombie, qui se moquait des règlements de la FIFA et payait royalement les joueurs. Di Stefano a disputé quatre matches pour sa nouvelle patrie, même s'ils n'ont jamais été officialisés à cause de la dispute avec la FIFA. Ensuite, il s'est produit pour l'Espagne quand il portait le maillot du Real. Il a même participé à la Coupe du Monde 1962 avec l'Espagne. C'était alors permis. Ferenc Puskas, un autre grand nom, a enfilé le maillot de la Hongrie à 85 reprises. Pendant la révolution de 1956, il a profité d'un match de Coupe d'Europe d'Honved à Bilbao pour se réfugier en Espagne. Celle-ci allait devenir sa nouvelle patrie footballistique. L'Amérique du Sud est un continent de migration, ce qui a parfois avantagé le pays d'origine. L'équipe italienne championne du monde en 1934 comptait trois Argentins et un Brésilien. L'un d'eux, Monti, avait même disputé la finale du premier Mondial avec l'Argentine quatre ans plus tôt. Le sélectionneur d'alors, Vittorio Pozzo, avait tenu des propos devenus légendaires : " S'ils peuvent mourir pour l'Italie (ils devaient effectuer leur service militaire, ndlr), ils peuvent aussi jouer pour l'Italie. " Josip Weber est un exemple belge bien connu. En 1992, il a disputé quatre matches pour la Croatie et a marqué un but. Deux ans plus tard, il était en pointe de l'attaque belge au Mondial américain, au grand déplaisir de Marc Wilmots. La migration et la discussion sur la qualification des joueurs prenant de l'ampleur, la FIFA a modifié ses règlements. Depuis janvier 2004, on effectue une différence entre les matches internationaux pour jeunes et ceux disputés pour une équipe-fanion. Il n'était plus nécessaire de jouer pour le même pays à condition d'introduire une demande officielle avant l'âge de 21 ans et le choix ne devenait définitif qu'après avoir joué un match à enjeu. Antar Yahia a été le premier à avoir recours à cette règle. International français en catégories d'âge, il a décidé de participer aux qualifications pour les Jeux d'Athènes avec l'Algérie. Deux mois plus tard, le règlement était revu : il fallait pouvoir prouver un lien avec le nouveau pays. Le Qatar et le Togo étaient en train de naturaliser des Brésiliens pour renforcer leurs équipes. Les frères Boateng, opposés samedi en Coupe du Monde, constituent des exemples frappants. Michael Horeni, qui travaille pour le Frankfurter Algemeine, a écrit un livre à ce sujet. Ils ont le même père mais ont grandi dans des conditions radicalement différentes, à quelques kilomètres l'un de l'autre, à Berlin. Leur jeunesse a eu un impact sur leur caractère et leur choix. Kevin-Prince est l'aîné, le plus exubérant. Son père a abandonné sa femme et ses enfants. Il a connu une jeunesse turbulente dans le quartier de Wedding, un endroit plutôt problématique. Jérôme, lui, a grandi à Wilmersdorf, où la vie était meilleure et où il a bénéficié de l'attention de son père. Il est risqué de lier les deux phénomènes mais Horeni a franchi le pas. Il explique comment l'un, le méchant garçon, a dû se battre pour sa survie et comme cela a formé son caractère : il est plus impulsif et il a préféré le Ghana, son pays d'origine, parce que l'Allemagne, dont il avait porté le maillot en catégories d'âge, ne l'avait pas repris pour l'EURO U21 en Suède. Jérôme, Khedira, Neuer, Özil en étaient mais pas lui. Sur un coup de tête, il a donc changé de pays. Jérôme est resté fidèle à l'Allemagne. Les Allemands que j'ai rencontrés ici et qui le connaissent le disent plus calme, plus introverti. C'est l'avant contre le défenseur, l'impulsif contre le rationnel, même si les journalistes allemands qui l'ont rencontré à Schalke 04 disent qu'il s'est calmé. Les frères Boateng ne sont pas des cas uniques. La Bosnie-Herzégovine aligne Sead Kolasinac. Il a parcouru les équipes d'âge allemandes avant de préférer le pays de ses ancêtres. Sofiane Feghouli, le cauchemar de Jan Vertonghen, a joué pour les U21 français mais a choisi l'Algérie ensuite. Certains choix relèvent de l'opportunisme pur. En 2008, l'Australien Dario Vidosic, déçu que Graeme Arnold ne le sélectionne pas pour les Jeux olympiques, a voulu rejoindre l'équipe croate mais il avait dépassé de quelques mois l'âge fatidique de 21 ans et la FIFA a annulé son choix. Un Américain joue pour... l'Iran. Steven Beitashour est né en Californie, il a joué pour San José puis pour les Vancouver Whitecaps. En 2012, il était performant et la presse américaine s'est intéressée à lui. Il estimait chouette d'avoir deux options. Il rêvait de disputer le Mondial brésilien et il allait tout mettre en oeuvre pour parvenir à ses fins. Les Américains ont été les premiers à réagir. Jürgen Klinsmann a convoqué Beitashour pour un match amical mais sans l'aligner. Le sélectionneur iranien, Carlos Queiroz, est intervenu. Il était déjà en quête de talents au sein de la diaspora iranienne : on estime à 4 ou 5 millions le nombre d'Iraniens vivant en exil. Le 5 octobre 2013, Beitashour a été invité à participer au match de qualification contre la Thaïlande. S'il acceptait, ça rendait son choix définitif. Il a dit oui après deux jours de réflexion. Il a expliqué au New York Times que c'était sa seule chance de participer au Mondial. Un supporter a réagi : " Il vend son âme pour la Coupe du Monde. " Par ailleurs, l'équipe iranienne emploie également un soigneur américain alors que les deux pays n'entretiennent plus de relations diplomatiques. Ici, sport et politique font deux. Les Chiliens ont aussi leur cas, d'après un collègue de La Tercera. Miiko Albornoz ne décolle pas du banc mais son histoire est intéressante. Il est né de père chilien et de mère finlandaise en Suède. Il a vécu là-bas toute sa vie et a été repris en U21 suédois. C'est à ce moment-là que le Chili a pensé à lui. Lors de la conférence de presse précédant son premier match, en janvier contre le Costa Rica, il a eu du mal à trouver ses mots en espagnol et a dû avoir recours à un interprète. Il s'est empressé d'apprendre l'hymne chilien avant la Coupe du Monde... Le monde est devenu un grand village, que les footballeurs parcourent à leur gré. L'immigration va croître à chaque Coupe du Monde. Certains joueurs ne l'acceptent pas. Quand Adnan Januzaj a commencé à faire fureur à Manchester United, la presse anglaise s'est penchée sur son statut. Januzaj est né à Bruxelles de parents albano-kosovars mais grâce à ses liens familiaux, il pouvait aussi être candidat international en Serbie et en Turquie. Enfin, après cinq ans en Angleterre, il pouvait également obtenir un passeport britannique... Jack Wilshere, le médian d'Arsenal, n'était pas de cet avis : " Ce n'est pas parce qu'on vit en Angleterre depuis cinq ans qu'on est anglais. Seuls les Anglais peuvent représenter l'Angleterre. " La presse croate s'est attaquée à un des naturalisés. Pas à Eduardo mais à Sammir, le deuxième Brésilien croate. Selon elle, Sammir ne mérite pas de sélection. Il n'est que l'illustration de la puissance de Zdravko Mamic, le président du Dinamo Zagreb, au sein de l'équipe nationale. Il voulait que Sammir soit international pour pouvoir tirer plus de profit de son transfert. Il y est parvenu : Sammir joue pour Getafe depuis janvier. Enfin, il y est engagé car il joue peu, ce qui ne relève pas du hasard selon les Croates car Sammir est un bon vivant. Les Français connaissent le sujet, avec leur slogan black, blanc, beur. Quand tout va bien, comme en 1998, l'immigration est une bénédiction. Dans le cas contraire, comme en Afrique du Sud, après le fiasco de Knysna, c'est la faute des joueurs de couleur. Anelka et Evra ont été pointés du doigt comme meneurs de la révolte et de la grève. Ce n'est pas un hasard, selon Stéphane Beaud, un sociologue, qui a rédigé un éditorial pour Libération au début de ce tournoi. La plupart des footballeurs français sont issus de la banlieue parisienne ou de familles d'immigrés. Quand ça ne va pas bien, la population les considère comme " de mauvais Français, qui ne chantent pas la Marseillaise et ne veulent pas mouiller leur maillot pour défendre leur patrie. " Elle commence alors à se moquer de leurs limites, de leur mauvais français, des fautes d'orthographe dont ils parsèment leurs tweets... Le sport est une chose, la société une autre. Prenez les récentes élections et la victoire du Front National. Karim Benzema, le héros du premier match de la France au Brésil, est d'origine algérienne. Depuis deux ans, il est le footballeur français le plus critiqué. Benzema estime que le respect qu'on lui porte dépend des résultats. " Si je marque trois buts, personne ne voit de problème à ce que je ne chante pas l'hymne national mais malheur à moi si je ne marque pas... " PAR PETER T'KINT À SALVADOR, FORTALEZA, BRASILIA ET BELO HORIZONTE - PHOTOS: BELGAIMAGEDans la sélection suisse, Seferovic est d'origine bosnienne, Xhaka a des parents kosovars et Rodriguez a une ascendance hispano-chilienne.