Paris, 23 novembre 2006, quelques minutes après la débâcle (2-4) du PSG face au Hapoël Tel-Aviv en Coupe de L'UEFA, le drame survient : Julien Quemener, sympathisant parisien et membre du groupe ultra les Boulogne Boys, est abattu par un policier à l'intérieur du McDonald's de la porte de Saint-Cloud. Un autre supporter, touché au poumon par une deuxième balle, s'en sortira à l'arrivée des secours.
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Paris, 23 novembre 2006, quelques minutes après la débâcle (2-4) du PSG face au Hapoël Tel-Aviv en Coupe de L'UEFA, le drame survient : Julien Quemener, sympathisant parisien et membre du groupe ultra les Boulogne Boys, est abattu par un policier à l'intérieur du McDonald's de la porte de Saint-Cloud. Un autre supporter, touché au poumon par une deuxième balle, s'en sortira à l'arrivée des secours. Comment en est-on arrivé là ? Comment expliquer que la mort d'un individu soit directement liée à une simple rencontre de football ? Le gardien de la paix qui a tiré, d'origine antillaise (eh oui, la précision est importante), s'était réfugié dans le fast-food en compagnie d'un supporter juif de l'Hapoël Tel-Aviv . Quelques instants auparavant, ce dernier avait été pris pour cible par une horde de supporters déchaînés, certains témoins parlant de plus d'une centaine. Le lynchage battait son plein quand le policier en civil, qui ne faisait pas partie du service d'ordre mobilisé pour la rencontre, est venu le secourir. Au-delà du débat sur la question de la légitime défense, cet événement dramatique secoue le monde du ballon rond français et les pouvoirs publics. Députés, dirigeants de club ou de la fédération, membres de groupes de supporters, tous montent au créneau pour afficher leur indignation. Deux jours après le drame, le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy annonce la mise en place de mesures telles que la dissolution des groupes violents, l'aggravation des sanctions disciplinaires ou encore la réunion obligatoire entre la police et les associations avant chaque match. Cela dit, ce fait divers gravissime n'a pas surpris grand monde. Le malaise qui entoure le PSG en matière de racisme ne date pas d'hier. Dans ce cas précis, xénophobie et antisémitisme se sont clairement déchaînés. Le procureur de la République de Paris, Jean-Claude Marin, confirmera le lendemain du match, les insultes " sale juif, sale nègre " proférées, les cris de singe, les saluts nazis ou encore les " Le Pen Président ! ". Ce déversement de haine, les supporters de la tribune Boulogne du Parc des Princes s'en sont fait une spécialité depuis maintenant plus de vingt ans. Si l'afflux de jeunes supporters débute vers la fin des années 70, cette tribune commence à se faire remarquer au milieu des années 80. La Marseillaise est entonnée la main tendue, les murs du stade sont recouverts de " Gestapo " ou " SS ". La naissance, à cette période, de groupes ultras basés sur le modèle italien va diviser la tribune. Les groupes se structurent et les Boulogne Boys, dont le supporter décédé Quemener est issu, font leur apparition. D'après PhilippeBroussard, rédacteur en chef du service Société de l'hebdo français l' Express et spécialiste du milieu hooligan, les Boys, placés à l'étage du haut, ne font pas partie de la branche la plus radicale. Les vrais durs, appelés indépendants car n'appartenant à aucun groupe, sévissent surtout à l'étage du bas. Suite aux événements face à Tel-Aviv, cette partie était d'ailleurs fermée pour la venue du Panathinaikos, mercredi dernier. Si cette tribune, d'environ 6.000 places, n'est pas essentiellement remplie de fachos en puissance, elle est malheureusement devenue mythique pour les groupes de supporters d'extrême droite. Rappelons-nous les faits dont fut, par exemple, victime George Weah. Après avoir annoncé son transfert au Milan AC, le Ballon d'or 1995 avait été accueilli avec des banderoles des plus nauséabondes. D'autres cas sont à épingler dans ce triste palmarès, face aux Turcs de Galatasaray où de sérieuse bagarres ont éclaté, par exemple, ou, lorsque le jeune Babacar Guèye de Metz a dû subir les insultes et cris de singe du public en décembre 2004. Toutefois, le PSG n'a pas le monopole du racisme chez les supporters français même si l'on y recense un grand nombre d'incidents. D'autres stades ont vu naître des groupes de tendance d'extrême droite. La venue à Strasbourg de ClaudeLeroy avait entraîné des graffitis antisémites le long des murs du stade de la Meinau. Des clubs comme Lyon, Lille (principalement à la fin des années 80) et bien d'autres ont connu des actes racistes commis par leurs supporters. En Italie sévit également un autre groupe " mythique ". Installé dans la curva nord du stade Olympique, les irriducibili, ultras de la Lazio Rome, symbolisent le retour du fascisme dans les stades depuis le début des années 90. Dans un pays où les groupes de supporters affichent plus clairement qu'ailleurs leur tendance politique, les supporters laziali intriguent et font parler d'eux. En témoignent le documentaire terrifiant que la BBC leur a consacré (dans sa série Hooligan), ou le récent parcours, long de huit mois, d'un journaliste de l'Equipe magazine au sein des irriducibili. Cette organisation - car il s'agit véritablement de cela, à en voir ses locaux, son merchandising et même sa station de radio - diffuse sans honte un discours ultranationaliste. Elle l'entretient même avec d'autres groupes de supporters. Le documentaire de la BBC montre d'ailleurs des hooligans du même bord venus tout droit de Chelsea apporter généreusement leur aide. Chez nous aussi, d'aucuns marquent leur sympathie à l'égard des Romains. L'an dernier, les fanatiques du Germinal Beerschot avaient déployé un étendard à la gloire de Paolo Di Canio lors d'un déplacement au Standard, où les supporters expriment régulièrement le rejet du racisme dans leur tifo. Di Canio, enfant de la curva nord, fait figure de héros auprès des irriducibili. Et il le leur rend bien, avec des saluts fascistes. Comme durant un derby romain ou contre Livourne, dont les ultras sont étiquetés d'extrême gauche. Lors de ce déplacement, le 11 décembre 2005, ce geste lui a valu la clémente condamnation de la fédération italienne (une amende de 10 000 euros et un match de suspension). Ajoutons à son passif l'inscription DVX tatouée sur le bras, signifiant duce, terme utilisé pour désigner Benito Mussolini. Si le SS (pour Società Sportiva, appellation officielle) Lazio, est le pendant italien du PSG dans l'imaginaire collectif, d'autres clubs ne sont pas en reste. En novembre 2005, les ultras de l'Inter, qui vraisemblablement ne sont pas très attachés à l'Internazionale, le nom officiel du club, avaient réussi à faire craquer le joueur ivoirien de Messine Marc Zoro en le matraquant d'insultes. Celui-ci avait saisi le ballon en plein match et demandé à l'arbitre du jour d'arrêter le match. Ce geste poignant avait alors fait le tour du monde. Plus récemment, en février 2006, et toujours dans le sud de l'Europe, le triple Ballon d'or africain Samuel Eto'o, excédé par les provocations à caractère purement raciste des supporters de Saragosse, avait également laissé exploser son ras-le-bol en décidant de quitter la pelouse. L'arbitre avait interrompu la rencontre pendant quelques minutes. Seule l'intervention de son entraîneur Frank Rijkard et des ses équipiers avait réussi à maintenir l'attaquant du Barça sur le terrain. La fédération espagnole applique alors la politique de l'autruche et inflige à Saragosse une amende de 6.000 euros. Un montant qui correspond au barème pour une première condamnation. Il faut se rappeler que lors du même match, un an plus tôt, Eto'o avait également été pris en grippe par une frange des socios de Saragosse. Ce jour-là, il inscrivait un but qu'il allait fêter en mimant les gestes d'un singe. " Les supporters ont payé leur place pour voir un singe, donc, je fais une danse de singe, puisque c'est ce qu'ils sont venus voir ", avait expliqué Eto'o. Le cas Eto'o est loin d'être isolé. D'autres joueurs comme le gardien de l'Espanyol Charles Kameni, dans son propre stade, ou Roberto Carlos, lors d'un derby madrilène, ont essuyé les foudres des spectateurs. A l'image de ce qui se passe en France ou en Italie, l'Espagne compte des groupes de supporters d'extrême droite parfaitement organisés comme les Frente Atlético de l'Atlético Madrid, les BrigadasBlanquiazules de l'Espanyol ou les Ultras Surs au Real Madrid. Ces derniers, spécialisés dans les actions violentes et actes néo-nazis, n'ont pas trop d'inquiétudes à se faire, du côté de la direction du Real du moins. Longtemps, elle a octroyé des places aux membres des Ultras Surs. Le président du BarçaJoanLaporta, a, lui, voulu en finir avec le noyau dur des Boixos Nois dès l'entame de son mandat en juin 2003. Jusqu'à son arrivée, les membres de ce groupe avaient pour habitude d'effectuer leur déplacement avec les joueurs de Barcelone lors des rencontres à l'extérieur. Pour avoir pris de telles sanctions, le jeune président barcelonais reçut plusieurs menaces de mort. Si l'infiltration de ce type de supporters dans les clubs est alarmante, que dire des propos tenus par certains entraîneurs ibériques ? Luis Aragones, le sélectionneur espagnol, avait qualifié Thierry Henry de negro di merda. Une manière de motiver ses troupes, selon ses dires. Moins connu mais tout aussi malheureux est le cas Javier Clemente. L'entraîneur de L'Athletic Bilbao avait déclaré en conférence de presse après un match face à Barcelone que " ceux qui crachent sont ceux qui descendent des arbres ". Ces propos étaient dirigés vers Eto'o - décidément - qui avait craché sur Unai Exposito durant la rencontre. Dans les pays de l'Est, les comportements xénophobes sont de plus en plus nombreux. La Slovaquie a dû jouer à huis clos son match de qualification pour le Championnat d'Europe des Nations de 2004, face au Liechtenstein. En cause, les comportements racistes du public slovaque à l'égard des joueurs noirs de l'équipe d'Angleterre. Cette année, pendant un match à Gdansk en Pologne, les Brésiliens du club de Pogon Szczecin ont été pris en grippe par les supporters locaux. Il y a deux mois de ça, plus de 150 supporters ont été arrêtés par la police serbe pour propos appelant à l'intolérance et au nationalisme. Des faits qui se sont déroulés lors d'une rencontre de D2 ! Parmi les grandes puissances du foot, l'Allemagne et l'Angleterre ont déployé de sérieux efforts pour éradiquer ce fléau. Le lourd passé anglais en matière de hooliganisme a contraint les autorités à une répression très ferme. Outre-Manche, la police a opéré 3.982 arrestations pour la saison 2003-2004. Parmi celles-ci, 1.263 individus ont été interdits de stade. Au sein des clubs, on va même jusqu'à créer des centres d'appels pour dénoncer les personnes qui entonnent des chants racistes. C'est notamment le cas à Chelsea. Si ces prises de position ont donné de résultats concluants, tout n'est pas rose pour autant. Lors des rencontres à l'extérieur de la sélection anglaise, les dispositifs mis en place pour contrer les fauteurs de trouble sont gigantesques. Rappelons-nous le dernier mondial... Ce panorama de haine et de racisme n'est malheureusement pas exhaustif. Nous pourrions encore parler de ce qui se passe dans d'autres pays. Aux Pays-Bas par exemple, où une rencontre fut interrompue en 2004 suite aux chants antisémites dirigés contre l'arbitre. Mille et un visages et toujours les mêmes rengaines, le racisme, qui sévit dans des pays tellement différents sur les plans culturel, social et économique, a encore de beaux jours devant lui. THOMAS BRICMONT