Il y a eu la nuit : la Grèce championne d'Europe en 2004 avec une équipe de garçons bouchers. Un foot purement destructeur, répugnant. Ce n'est heureusement plus qu'un détail de l'histoire. Car il y a maintenant le jour : les Espagnols sont les nouveaux maîtres du continent. Grâce à un jeu excitant. Ils ont tout écrasé sur leur passage. Cinq victoires et un nul en six matches. Meilleure attaque. Première place au classement des tirs cadrés (près de 10 par match pour 5 aux Allemands). Meilleur buteur. Meilleure défense. On a vraiment aimé.
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Il y a eu la nuit : la Grèce championne d'Europe en 2004 avec une équipe de garçons bouchers. Un foot purement destructeur, répugnant. Ce n'est heureusement plus qu'un détail de l'histoire. Car il y a maintenant le jour : les Espagnols sont les nouveaux maîtres du continent. Grâce à un jeu excitant. Ils ont tout écrasé sur leur passage. Cinq victoires et un nul en six matches. Meilleure attaque. Première place au classement des tirs cadrés (près de 10 par match pour 5 aux Allemands). Meilleur buteur. Meilleure défense. On a vraiment aimé. Luis Aragones se retire sur un triomphe. Sa cote de popularité n'a fait qu'enfler en cours de tournoi. Illustration. La scène se passe à la sortie du stade de Vienne, une heure après la qualification de l'Espagne pour les demi-finales, via les tirs au but face à l'Italie. Eby Brouzakis, l'envoyé spécial de la RTBF radio, accoste des supporters espagnols et leur demande de chanter une chanson. Les aficionados ne doivent même pas réfléchir et commencent à chanter en ch£ur : " Luis A-ra-go-nes, Luis A-ra-go-nes "... Ensuite, seulement, ils entonnent leur hymne national. Sa cote crève les plafonds. Là-bas, on aime ses airs de vieux grognard qui ne se prend pas au sérieux, sa démarche et son discours de grand-père tranquille. En début de semaine dernière, un sondage a révélé que 70 % des Espagnols étaient à fond derrière une prolongation de son contrat. Oublié, l'échec au Mondial 2006. Mais le vieux sage, qui est le recordman du nombre de matches gagnés avec l'Espagne (39 sur 54), a d'autres chats à fouetter. Il avait dit avant le début du tournoi qu'il ne prolongerait pas et n'a pas changé d'avis. La veille de la demi-finale contre la Russie, Fenerbahçe a annoncé qu'il serait le successeur de Zico. Aragones pouvait s'attendre à une déferlante de questions lors de sa conférence de presse du même soir. Il a pris les devants et exclu de répondre à la moindre question sur son futur. De toute façon, il affirmait n'avoir signé nulle part. L'Espagne n'est pas surprise, c'était la chronique d'un départ annoncé. Aragones estime qu'il a fini un cycle : un Mondial, un Championnat d'Europe. Mais surtout, entre lui et le top de la Fédération, les relations sont à couper au couteau. Il affirme qu'il aurait aimé rempiler mais qu'on ne le lui a jamais demandé : révélateur. Donc, il a tiré ses conclusions. Et de toute façon, Aragones va être remplacé par une autre légende vivante, Vicente Del Bosque, qui avait reçu la parole du président fédéral un bon moment déjà. Del Bosque en Espagne, c'est aussi un mythe : plus de 300 matches de Liga avec le Real Madrid, international puis coach du Real. Point de vue style de jeu, on le considère presque comme une copie conforme du héros de l'EURO : toque et jeu à terre au programme. Et on voit mal pourquoi il bouleverserait subitement une équipe qui vient de marquer l'EURO de son empreinte. Ce n'est pas vraiment contre une équipe new-look que les Diables Rouges disputeront leurs rencontres éliminatoires sur la route du Mondial sud-africain - premier match le 15 octobre chez nous. Pour Aragones, la victoire à l'EURO n'est pas surprenante : il affirme que ce groupe est peut-être le plus brillant qu'il ait dirigé en 35 ans de carrière. Un groupe, mais surtout une équipe type de départ. Contre la Russie et la Suède au premier tour, puis face à l'Italie et la Russie en quarts et demi-finale, c'est exactement le même 11 (mêmes joueurs et même disposition) qui a commencé. Entre-temps, il y a eu le troisième match de poule face à la Grèce, avec une formation complètement différente : mais les Espagnols étaient qualifiés et le seul but était de faire souffler les titulaires. Puis une variante en finale parce que David Villa s'était blessé en demi et était forfait pour l'apothéose : l'occasion pour Cesc Fabregas de reprendre du service comme titulaire. On peut donc parier que ce sera, à peu de choses près, l'équipe qui affrontera les Diables en octobre. Pepe Reina est indéboulonnable à Liverpool : depuis trois ans, il y joue systématiquement plus de 50 matches par saison. Mais en équipe nationale, ce gardien est très peu aligné : à 25 ans, il stagne à 10 caps. Rien ne devrait changer dans l'immédiat car il a devant lui un Iker Casillas qui a fait un tout grand EURO. Casillas, dieu au pays ne fût-ce que par son appartenance au Real Madrid, a éliminé les Italiens presque à lui seul en étant le grand bonhomme de la séance des tirs au but. Entre Casillas et Reina, deux vrais potes, la concurrence ne semble donc pas être pour demain. Reina reste simplement une bonne roue de secours. L'organisation du 4 arrière, c'est l'affaire de Carles Puyol. Le pilier du FC Barcelone porte magnifiquement ses 30 ans. Il est calme, réfléchi, expérimenté et habitué à gagner des trophées, ce qui en fait le leader naturel de la défense. Puyol et l'autre défenseur central, Carlos Marchena, ont été critiqués en Espagne après leurs prestations moyennes contre la Russie et la Suède au premier tour, mais en étant deux des meilleurs joueurs de la soirée face à l'Italie, ils ont directement récupéré tout leur crédit. Le principal reproche qu'on leur fait à l'occasion ? Etre trop semblables et tous les deux incapables de sortir balle au pied, d'entamer des actions offensives. Bref, de n'être que des défenseurs purs et durs, de simples briseurs d'actions adverses. Le problème pour l'Espagne est qu'elle n'a pas de défenseurs centraux capables de briller aussi dans la construction. Sur les ailes, on trouve deux joueurs aux profils très différents. A droite, Sergio Ramos est un chien fou qui multiplie les rushes vers l'avant et met ainsi régulièrement toute la défense dans l'embarras. Ces montées à répétition ont toujours été sa marque de fabrique. A gauche, Joan Capdevila est sans doute le moins glamour de tous les titulaires. Mais le poste de back gauche est un vieux problème en équipe d'Espagne et Aragones se contente de ce qu'il trouve. Capdevila est un joueur intelligent qui choisit bien ses moments pour monter mais n'a jamais été une vedette. C'est pour cela qu'il n'a jamais joué pour un tout grand d'Espagne et a dû se contenter jusqu'à présent de l'Espanyol Barcelone, l'Atletico Madrid, La Corogne et Villarreal. Et ce n'est pas à 30 ans qu'il va se retrouver au Barça ou au Real. L'autre joueur du noyau capable de jouer arrière gauche est Fernando Navarro, lui aussi issu d'un club moyen : Majorque. Le dernier match de préparation des Espagnols, le 31 mai contre le Pérou, a été un tournant. Avant cela, Aragones faisait jouer son équipe en 4-5-1 avec Fernando Torres seul devant. Et avec un entrejeu composé de David Silva, Xavi Hernandez, Marcos Senna, Fabregas et Andres Iniesta (de droite à gauche). Face aux Péruviens, il a tenté un 4-4-2 : David Villa a été associé à Torres en attaque et Fabregas a fait les frais du test. C'est ce jour-là qu'est né un nouveau débat dans toute l'Espagne : Xavi ou Fabregas ? Fabregas ou Xavi ? Une des deux étoiles était condamnée à s'installer sur le banc. Mais le point positif, c'est que l'association Villa-Torres était prometteuse. En début d'EURO, Aragones a conservé son système à quatre médians, mais il a de nouveau innové en plaçant Andres Iniesta à droite et David Silva à gauche. La solution pour aligner en même temps Xavi (dans l'axe), Iniesta et David Silva (deux gauchers). Pour Iniesta, c'était une grande première : que ce soit avec Barcelone ou en sélection, il n'avait jamais joué à droite. Mais le pari a réussi. Et Fabregas est resté le joker de luxe. Il est monté au jeu contre la Russie, la Suède, l'Italie et la Russie. Quand Aragones l'introduisait en cours de match, il conservait son 4-4-2 s'il remplaçait un médian et il passait en 4-5-1 si c'était un attaquant qui quittait la pelouse. Et pour la finale, il a démarré en 4-5-1 avec Fabregas titulaire, vu l'absence de Villa. Sur les flancs, Iniesta et David Silva ont plus d'une fois switché, Iniesta demandant à passer à gauche quand il ne trouvait pas ses repères de l'autre côté. Iniesta est un joueur d'une intelligence supérieure, un petit génie qui a l'art de donner la passe tranchante qui tue l'adversaire. David Silva est moins réfléchi. Il a plus une mentalité d'attaquant et ça se remarque régulièrement à son positionnement. Le médian défensif de l'équipe espagnole est une des révélations de l'EURO : Senna. Un petit mais costaud (1,77m, 76 kg), un râblé qui ne lâche rien. Pourquoi une révélation ? Parce qu'il n'était pas encore très populaire en dehors de la Liga mais aussi parce qu'il a piqué en une fois la place de deux légendes : David Albelda et Xabi Alonso. Albelda, c'est Valence et un grand nom. Xabi Alonso, Liverpool et aussi une aura européenne. Mais Albelda n'est même pas allé au Championnat d'Europe. Aragones l'adore mais son entraîneur de club, Ronald Koeman, l'a snobé la saison dernière. Et vu son manque de temps de jeu, il a été naturellement écarté de la sélection. Restait à trancher entre Xabi Alonso et Senna, et c'est donc ce dernier, Brésilien naturalisé à la demande expresse d'Aragones et actif à Villarreal, qui s'est imposé et a signé un tournoi sans faute. Il considère cet EURO comme une revanche sur deux drames que le foot lui a déjà imposés. En 1997, son père est décédé sur le terrain lors d'un match de vétérans. Il était habitué à jouer en défense centrale, mais il manquait un back gauche ce jour-là, il a dépanné et enchaîné les sprints vers l'avant : ce fut fatal. Autre moment noir dans la vie de Senna : un contrôle positif à la cortisone après un match d'Intertoto en 2004. Il a toujours clamé son innocence mais a pris deux mois de suspension. En milieu de terrain, la man£uvre est orchestrée par Xavi Hernandez. Il est le joueur espagnol qui touche le plus grand nombre de ballons, le cerveau de l'équipe. Le fait que ce joueur et Iniesta évoluent ensemble à Barcelone et se connaissent par c£ur est un vrai bonus pour l'équipe nationale et une explication supplémentaire à la relégation de Fabregas comme douzième homme. Plus d'une fois, quand Fabregas a été titularisé en même temps que Xavi et Iniesta, il leur marchait sur les pieds, ne savait pas où se placer et, quand il se retournait, il trouvait un des deux autres sur son passage. Et Fabregas lui-même reconnaît qu'il ne maîtrise pas parfaitement une des meilleures armes de Xavi : pivoter balle au pied et la donner directement vers l'avant. Ce problème de luxe, Xavi l'avait déjà expérimenté autrefois à Barcelone. A l'époque, c'était Pep Guardiola qui lui faisait de l'ombre et on affirmait que ces deux joueurs ne pouvaient pas être efficaces ensemble. Et c'est après la blessure puis le départ de Guardiola que Xavi a complètement éclaté au Barça. Ils vont se retrouver la saison prochaine vu que Guardiola devient le nouvel entraîneur de ce club. C'est donc avec un entrejeu de nains de jardin (1,70m pour Iniesta, Silva et Xavi) que l'Espagne a illuminé l'EURO, à une époque où chaque grande équipe (qu'il s'agisse des clubs ou des sélections) possède au moins un monstre physique dans sa ligne médiane. Mais est-ce nécessaire d'avoir un grand costaud dans ce secteur quand on choisit de pratiquer un jeu surtout fait de combinaisons courtes ? Apparemment non, si on analyse ce tournoi. L'entrejeu espagnol, c'est toque, toque, toque, entrez dans le génie. L'avenir international de Raul a suscité le débat en Espagne à l'approche de l'EURO. A 30 ans, il vient encore de réussir une brillante saison avec le Real : 18 buts en championnat, 5 en Ligue des Champions. C'est aussi le meilleur buteur de l'histoire de l'équipe nationale et il crève toujours d'envie d'en revêtir le maillot. Mais Aragones ne craque pas pour lui et ne l'a plus appelé depuis l'automne 2006. Quand le coach a annoncé son noyau pour l'EURO, les critiques ont fusé. Aragones voit les choses à sa façon : il a Villa et Torres, et s'il prend Raul, ce n'est que pour en faire son troisième choix. Or, un Raul réserviste risque plus d'être une plaie qu'un renfort, point de vue ambiance. L'arrivée de Del Bosque à la tête de la sélection va peut-être changer la donne. Le futur coach a déjà dirigé le buteur au Real. Et Raul est aussi soutenu à fond par Fernando Hierro, le directeur sportif de la Fédération. Assez d'arguments pour le grand retour ? Pas sûr car ce Championnat d'Europe a été celui de l'explosion de Villa, meilleur buteur du tournoi et joueur ayant cadré le plus de tirs. Villa est toujours sous contrat à Valence, son prix a été fixé à 60 millions, mais il pourrait bien changer d'air dès cet été. Le Real, Liverpool et Chelsea sont sur le coup : pour ces clubs, ce ne sera pas un problème d'allonger. Et si les Reds anglais faisaient le forcing pour associer dans leur ligne d'attaque les deux stars offensives de l'Espagne ? Ils viennent de prouver tout le bien-fondé de leur association. Villa est le tueur, toujours en mouvement, un joueur instinctif qui dégaine le plus souvent sans même regarder le but. Il vient de marquer 91 buts en 5 saisons de Liga. A côté de cela, il est altruiste : de tous les attaquants du championnat d'Espagne, c'est lui qui a donné le plus de passes décisives la saison dernière (10). Il a eu du mal à convaincre Aragones en qualifications puis dans la campagne de préparation, mais il est peut-être définitivement lancé. Torres, lui aussi, semble indéboulonnable dans son rôle de deuxième attaquant. CQFD : Raul ne peut être que le troisième ! Le dernier et seul titre européen de l'Espagne remontait à 1964. Entre-temps, il y a eu la finale perdue en 1984 contre la France. A part cela, que des désillusions. En Championnat d'Europe mais aussi en Coupe du Monde. Ce pays avait l'habitude de commencer les tournois dans la peau d'un possible vainqueur mais de se prendre les pieds dans le tapis. Une autre constante : les conflits entre les stars ont souvent alimenté la vie du groupe. En débarquant à l'EURO, tout était clair. On connaissait l'équipe type avec une quasi-certitude et Aragones s'y est tenu - jusqu'à la finale, où il a dû faire une correction seulement à cause de l'indisponibilité de Villa. A côté des 11 partants certains, il y avait quatre jokers désignés (Fabregas, Xabi Alonso, Daniel Güiza, Santi Cazorla). C'est donc le succès d'une quinzaine d'hommes. Mais les autres ont quand même pu participer au parcours de rêve en jouant le match sans enjeu contre la Grèce : joli prix de consolation et belle façon de tenir tout le monde en éveil. Comme s'il était écrit qu'Aragones ne commettrait pas la moindre erreur dans ce tournoi. par pierre danvoye - photos: reporters