"Tout s'est arrêté d'un coup. Comme un avion qui s'écrase contre une montagne, un bateau qui se brise contre un rocher, une course brutalement interrompue. " C'est en ces termes que s'est exprimé le prêtre célébrant les funérailles de Linas Rumsas. Le champion espoir de Lituanie, âgé de 21 ans, apparemment en parfaite santé, était toujours souriant. Il est le rayon de soleil de sa famille et de ses amis.
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"Tout s'est arrêté d'un coup. Comme un avion qui s'écrase contre une montagne, un bateau qui se brise contre un rocher, une course brutalement interrompue. " C'est en ces termes que s'est exprimé le prêtre célébrant les funérailles de Linas Rumsas. Le champion espoir de Lituanie, âgé de 21 ans, apparemment en parfaite santé, était toujours souriant. Il est le rayon de soleil de sa famille et de ses amis. Jusqu'au 2 mai de l'an dernier, jour où il a été arraché à la vie terrestre. Un sentiment qui régnait également après le décès de Michael Goolaerts dans Paris-Roubaix. À cette différence près que Linas a été découvert inconscient par sa soeur Raisa, dans la maison familiale de Lucca, en Italie. Deux heures plus tard, les médecins de l'hôpital devaient annoncer sa mort. Un coup de tonnerre dans un ciel déjà gris. La veille, son amie, Alessia, l'avait déjà trouvé ramassé sur lui-même, peinant à trouver son souffle. " Arrête de faire l'imbécile ! ", avait-elle crié à son ami, un notoire plaisantin. Mais ce n'était pas une blague. Elle a conduit Linas à l'hôpital. Après plusieurs examens, dont un électrocardiogramme, le diagnostic tombe : " Nous n'avons décelé aucune anomalie. Il doit être surmené. " Le soir-même, Linas peut réintégrer son domicile, avec une ordonnance contre la nausée. Le matin suivant, il est toujours très fatigué mais il se rend quand même à vélo au laboratoire pour son contrôle trimestriel, imposé par la fédération cycliste italienne. Afin, ironie du sort, de détecter d'éventuels problèmes de santé et toute trace de dopage. Après l'examen, Linas s'installe dans son fauteuil. Il ne s'éveillera plus jamais. Arrêt cardiaque, conclut l'autopsie. Les premiers articles de presse placent le Lituanien dans la série des trop nombreux jeunes coureurs dont le coeur, poussé trop loin, s'est subitement arrêté, peut-être à cause d'une affection héréditaire non décelée. Ou, comme son entraîneur le déclare, à cause d'une mononucléose. Les mois précédant son décès, Linas a en effet présenté des symptômes liés à cette maladie, d'après lui. Ça n'apaise en rien le chagrin de sa famille ni la consternation des médecins qui ont procédé à l'examen de Linas à l'hôpital. " Comme c'était un jour férié, le premier mai, ils t'ont sans doute examiné trop superficiellement ", écrira Raisa (17 ans) sur sa page Facebook, dans une lettre empreinte d'émotion à son frère décédé. " Je n'avais jamais eu peur mais maintenant, j'ai même peur de dormir la fenêtre ouverte. Tu me manques plus que tout, Linas. J'espère te revoir en rêve. Dors bien. Et fais de beaux rêves. " Raimondas junior lui rend aussi hommage, deux mois après le décès de son frère. Coureur amateur, il file vers la victoire dans une course en Lombardie, à la mi-juillet, après une attaque en solitaire de vingt kilomètres. Il pointe les doigts vers le ciel en franchissant la ligne d'arrivée. Lui aussi exprime son chagrin sur Facebook. " Linas, comme j'aimerais t'embrasser et partager ma joie avec toi. Je suis sûr que tu étais avec moi. Je t'aime, mon cher frère. " Des scènes attendrissantes. Il n'empêche qu'à Lucca, la rumeur va bon train depuis des semaines : " Linas est-il mort parce que son coeur ne supportait pas les efforts exigés par le cyclisme ? Ou parce qu'il était le fils de... ? " Le père Raimondas a en effet un fameux passé de dopage... Le cyclisme a permis à celui-ci d'échapper à la morne existence de sa famille, dans une ferme lituanienne. À la fin des années '90, Rumsas court quatre ans pour l'équipe polonaise Mroz, jusqu'à ce que Giancarlo Ferretti, directeur sportif de Fassa Bortolo, l'engage, en 2000. Avec succès puisque Rumsas, qui a déménagé à Lucca, enlève le Tour de Lombardie puis termine deuxième de Paris-Nice et remporte le Tour du Pays basque en 2001. L'année suivante, le Lituanien, qui a trente ans, rejoint Lampre-Daikin et effectue ses débuts au Tour. Malgré son inexpérience relative des grands tours, à part une cinquième place à la Vuelta, il prédit qu'il sera sur le podium à Paris. À la surprise générale, Rumsas est en effet troisième, à huit minutes de Lance Armstrong et à une minute du deuxième, Joseba Beloki. Sans un problème de guidon dans le contre-la-montre final de Mâcon, le Lituanien aurait même été deuxième et il aurait pu vaincre Armstrong, ce qui semblait impossible à l'époque. Certains observateurs se sont posé des questions, d'autant que même son équipe trouvait Rumsas mystérieux. On ne savait pas grand-chose de lui, si ce n'est qu'il consommait beaucoup d'ail pour apurer son sang. Et que sa femme Edita le suivait en voiture pendant les trois semaines, dormant dans son véhicule. Le dernier jour du Tour, Edita rentre en Toscane. Au tunnel du Mont-Blanc, la police arrête son Audi A8 immatriculée en Lituanie. Ce n'est pas inopiné. Ça peut certes arriver à tout le monde mais Edita a un gros problème : elle transporte pas moins de 37 médicaments différents, parmi lesquels des stéroïdes anabolisants, de l'EPO et des hormones de croissance. Elle est une véritable pharmacie ambulante, aiguilles comprises. Les organisateurs du Tour peuvent ravaler leur jubilation, eux qui affirment que, quatre ans après l'affaire Festina, le peloton est assaini. Rumsas dément toute forme de dopage. Il répond ceci à la commission française rogatoire qui lui téléphone en Toscane à l'issue du Tour : " Ces médicaments étaient destinés à ma belle-mère, qui souffre d'un cancer. " Comme le Lituanien a été négatif lors des quatre contrôles antidopage effectués pendant le Tour, l'UCI ne peut pas le punir ni lui retirer sa troisième place. Ses valeurs sanguines étaient pourtant très suspectes : son taux d'hématocrite avait gagné quatre unités pendant le Tour, tout en restant sous la barre critique des 50. Le tribunal de Bonneville emprisonne sa femme pendant 75 jours et tente de la faire avouer mais Edita persiste et signe : les médicaments proviennent de l'appartement de sa mère, malade. Pendant sa détention, elle écrit pas moins de 220 lettres à ses amis, à sa famille, à ses enfants. La première à Raimondas junior, âgé de huit ans : " Maman va bien, ne te tracasse pas. Je n'ai rien fait de mal. " Edita est libérée en octobre et Rumsas continue à pédaler joyeusement. Lampre prolonge même son contrat d'un an. Ce qu'il ne sait pas, c'est que depuis mai 2000, l'UCI effectue sur lui des contrôles ciblés sur l'EPO, à cause des variations de ses taux sanguins. Ces mesures ne suffisent pas à le démasquer pendant le Tour 2002 ni en 2003, lors de contrôles inopinés. Jusqu'à la sixième étape du Giro 2003. Le contrôle est positif. Deux mois plus tard, la fédération lituanienne, très modérée, le suspend pour un an. La justice française suit l'affaire : en novembre, elle publie un mandat d'arrêt international contre Rumsas, sa femme et le médecin polonais Krysztof Fisek, qui a prescrit les médicaments. L'accusation ? Importation, possession et trafic de produits interdits. Huit mois plus tard, fin juin 2005, Rumsas est arrêté en Italie, quelques jours après un retour-éclair dans son pays, le temps de devenir champion sur route et médaille d'argent en contre-la-montre. Il est libéré sous caution après quinze jours mais doit se présenter au tribunal de Bonneville en novembre, pour son procès. Le jugement tombe début 2006 : une peine de prison de quatre mois avec sursis plus une amende de 3.000 euros. Le médecin polonais est condamné à douze mois avec sursis. Rumsas continue à rouler malgré sa condamnation. Affilié à l'équipe Parkpre-Guru-Selle Italia, il se recycle en grand fond, un circuit amateur dont les meilleurs gagnent autant que les professionnels. Lui aussi car il remporte plusieurs courses. Il arrête ensuite quelques années puis remonte à vélo à 38 ans et devient entraîneur de l'équipe Altopack. C'est ainsi qu'il s'occupe aussi de son fils Raimondas junior. En 2012, celui-ci est sacré champion de Lituanie en juniors et il participe à son premier Mondial. Quand on lui demande si l'héritage du dopage de son père n'est pas lourd à porter, il répond : " Chacun est différent. " Linas, d'un an son cadet, a déjà enfilé ses chaussures de course. Il est également champion national en 2016, en Espoirs, mais comme Raimondas, il est un rien trop court sur la scène internationale. Fin avril 2017, Linas participe encore à la Toscana Terra di Ciclismo Eroica, dont il est 31e. Les mois qui suivent sont paisibles. Jusqu'au 4 septembre 2017. Alarmée par le décès suspect de Linas, la justice ordonne la perquisition du domicile des Rumsas et d'une ferme située à quelques centaines de mètres. Elle abrite les coureurs d'Altopack-Eppela, l'équipe-soeur de celle de Linas, VC Coppi Lunata. On y trouve des baxters, des aiguilles, des médicaments sans prescription, de l'insuline, des hormones de grossesse, des antidouleurs et des somnifères. Rumsas père et quatre membres de l'équipe Altopack sont interrogés. Le même jour, des contrôleurs de l'agence antidopage italienne soumettent Raimondas junior, membre de l'équipe Palazzago-Fenice, à un test hors-compétition. Début octobre, on apprend qu'il est positif au GHRP-6, une hormone de croissance déjà trouvée dans le sang de Nicola Ruffoni et Stefano Pirazzi au Giro 2017. Le quotidien italien La Stampa se fait cynique en écrivant que Raimondas peut s'estimer heureux d'avoir été contrôlé positif. " Sinon, il aurait peut-être subi le même sort que son frère... " Dans le même registre cynique : quelques jours plus tôt, le week-end du 30 septembre au 1er octobre, Raimondas junior, sa soeur Raisa et des copains ont organisé les Linas Rumsas Cycling Days, une course pour espoirs assortie d'une balade cyclotouristique, en hommage au jeune homme mort et pour réunir un peu d'argent. Comme si tout était normal, malgré les perquisitions. Deux semaines plus tôt, Edita a raconté au Corriere della Serra que même à la maison, on n'avait jamais parlé du dopage. " Ça ne se fait pas. Point, à la ligne. " Elle se plaint que personne n'ait pu expliquer la cause exacte de la mort de son fils et qu'elle ne peut donc pas envoyer ses cendres en Lituanie. Après cette interview, la famille Rumsas se mure dans le silence. En octobre, un journaliste de Libération sonne à leur porte. Le père Raimondas lui claque la porte au nez : " Nous n'avons rien à dire. " Son fils est impuissant quand l'agence italienne antidopage le suspend pour quatre ans, en janvier dernier, suite à son contrôle positif. Un mois plus tard, la justice repasse à l'action : elle assigne à domicile Luca Franceschi, le propriétaire d'Altopack-Eppela, l'ancien directeur sportif Elso Frediani, l'entraîneur Michele Viola et le pharmacien et coureur amateur Andrea Bianchi. " Dans le cadre de l'enquête, des enregistrements téléphoniques et des caméras cachées ont mis à jour un dopage organisé au sein de l'équipe ", selon le communiqué officiel. " Luca Franceschi enrôlait les meilleurs talents et les incitait à se doper et à consommer des antidouleurs qu'il leur fournissait. " Le Team Altopack, qui est une équipe-satellite de la formation WorldTour Trek-Segafredo, utilisait des codes. Par exemple, l'EPO, administré en micro-doses, était appelé " melons verts ou jaunes ". Les enquêteurs ont découvert 25 doses dans le compartiment fruits et légumes du réfrigérateur de Viola... Détail cynique : malgré la mort suspecte de Linas début mai, cette pratique s'est poursuivie, déménageant simplement au domicile des parents de Franceschi. On ne connaît pas encore le rôle du père Rumsas (46 ans) dans cette affaire. Depuis le communiqué du tribunal de Lucca début février, on n'a plus eu aucune nouvelle de cette affaire, qui implique seize autre équipes italiennes pour Espoirs. Comme quoi le décès tragique d'un jeune homme de 21 ans et une triste histoire famille vont peut-être déboucher sur quelque chose de positif.