Il est des jours qui restent dans l'histoire. Le 1er mai 1994 est de ceux-là tant la disparition d' Ayrton Senna a dépassé le simple accident qui privait le sport automobile d'un pilote d'exception. Par son charisme, sa personnalité, son engagement pour des causes aux antipodes du monde superficiel de la F1, le Brésilien avait atteint une dimension hors normes. Dix ans après sa mort, il demeure l'objet d'un véritable culte.
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Il est des jours qui restent dans l'histoire. Le 1er mai 1994 est de ceux-là tant la disparition d' Ayrton Senna a dépassé le simple accident qui privait le sport automobile d'un pilote d'exception. Par son charisme, sa personnalité, son engagement pour des causes aux antipodes du monde superficiel de la F1, le Brésilien avait atteint une dimension hors normes. Dix ans après sa mort, il demeure l'objet d'un véritable culte. Le Formula one circus retrouve l'Europe après deux courses - Brésil et Pacifique - gagnées par Michael Schumacher sur Benetton-Ford. Les tifosi rêvent d'un miracle qui permettrait aux pilotes Ferrari Gerhard Berger et Nicola Larini de se mêler à la bataille opposant Schumi et Ayrton Senna. Le Brésilien, favori pour le titre mondial, est sorti à Interlagos et à Aida : il doit inverser la tendance sur ce tracé italien où il ne s'est imposé qu'une seule fois, trois ans plus tôt. Le destin s'acharne sur ce GP de Saint-Marin. C'est d'abord Rubens Barrichello qui, dès les essais libres du vendredi, effectue une effroyable cabriole dont il ressort miraculeusement vivant. Le lendemain, le jeune Autrichien Roland Ratzenberger perd le contrôle de sa Simtek-Ford et il a moins de chance... Une chape de plomb s'abat sur le paddock d'Imola. Comme pour obéir à la loi des séries, le départ de la course le 1er mai 1994 est marqué par un accrochage entre plusieurs concurrents, des débris jonchent la piste devant les stands et à l'entrée de la longue courbe à gauche que les meilleurs négocient pied au plancher. La safety-car entre en piste afin que les commissaires puissent intervenir. Une fois le feu repassé au vert, alors que la meute aborde pour la septième fois le virage de Tamburello, la Williams-Renault de Senna quitte brutalement sa trajectoire et file vers la droite pour percuter le mur extérieur avec une violence inouïe, avant d'achever sa course folle quelques dizaines de mètres plus loin. Les secours sont rapidement sur place mais le pilote ne vit plus que cliniquement. Il s'éteint officiellement quatre heures plus tard à la clinique de Bologne où il a été emmené par hélicoptère. Ce n'est pas le choc qui l'a tué mais bien une pièce de suspension qui a perforé la visière de son célèbre casque jaune au niveau de l'arcade sourcilière droite. The show must go on : le GP est disputé et gagné par Michael Schumacher. Dans les jours qui suivent, David Coulthard est titularisé par Frank Williams aux côtés de Damon Hill, propulsé numéro un à son corps défendant. Le sport automobile est en état de choc. Senna faisait partie de cette race de pilotes immortels : " Avant ce 1er mai, nous nous croyions invulnérables ou presque, et là d'un coup, nous avons compris qu'un sport, un spectacle, pouvait tuer ", déclarera plus tard Jean Alesi. La justice descend dans l'arène car le fait que cet accident se soit produit en compétition ne change rien au nom de la loi italienne. L'enquête sur l'accident de Ratzenberger est rapidement conclue : l'Autrichien a poursuivi sa route malgré un aileron avant endommagé qui a cédé dans la courbe Villeneuve. Les investigations sont beaucoup plus compliquées en ce qui concerne Senna. Trois hypothèses sont envisagées. L'une évoque la rupture de la colonne de direction. Depuis le début de saison, le champion brésilien était mal installé dans la Williams et réclamait un aménagement de cette colonne. Pour la modifier, les techniciens avaient réduit son diamètre et une soudure aurait cédé au moment où Senna tournait le volant pour négocier Tamburello. Deuxième cause possible, une man£uvre brutale pour éviter un débris sur la piste. Le Brésilien aurait perdu le contrôle de sa voiture car ses pneus n'étaient pas encore à bonne température après plusieurs tours effectués au ralenti derrière la voiture de sécurité. La dernière hypothèse est une perte de connaissance du pilote qui avait l'habitude de retenir sa respiration dans les courbes très rapides. Cette théorie s'appuie sur les images de la caméra embarquée qui montrent la tête de Senna basculant brutalement vers la gauche juste avant l'accident. Ouverts en février 1997, les débats se concluent en décembre après 25 audiences. Très vite, perte de connaissance et erreur de pilotage sont écartées : la télémétrie révèle en effet que Senna était conscient au moment de l'impact et qu'il a essayé de jeter la voiture en dérapage afin de diminuer l'angle d'impact avec le mur. Reste donc une seule piste... Le procureur de Bologne Maurizio Passanini accuse six personnes : Frank Williams, le patron de l'écurie, Patrick Head son directeur technique, Adrian Newey l'ingénieur responsable de la conception de la FW15, Giorgio Poggi, le directeur d'Imola, Federico Bendinelli, administrateur de la société Sagis gérant le circuit et notre compatriote Roland Bruynseraede à l'époque directeur de course. Plusieurs spécialistes viennent affirmer à la barre que la colonne de direction a été modifiée grossièrement, au mépris des règles de sécurité. Charlie Whiting représente le département technique de la FIA. Il a homologué la FW15 en février puis en mars, mais n'a pas été averti officiellement des modifications apportées à la direction : " Je n'ai jamais vu cela ", affirme-t-il en observant les photos. Les avocats du team anglais cherchent à faire porter le chapeau par les dirigeants du circuit et les responsables de la sécurité. Selon eux, la Williams a échappé au contrôle de son pilote en passant sur une bosse - sous entendu, le revêtement était dégradé - et le mur de protection présentait un angle dangereux par rapport à l'axe de la piste. Les techniciens de l'écurie Williams soulignent aussi que leurs deux monoplaces étaient équipées de la même direction et que le choc de l'accident a brisé la colonne sur celle de Senna. Roland Bruynseraede témoigne de ce que tous les travaux de sécurité demandés par la FIA ont été effectués avant le GP. Bizarrerie de la technique, la Cour ne peut visionner tout le film des événements car la cassette reprenant les images de la caméra embarquée sur la Williams de Senna s'arrête.... une petite seconde avant le crash. Les réalisateurs des images expliquent qu'ils venaient de switcher vers la Ferrari de Gerhard Berger, comme par hasard... Enfin, Michele Alboreto (le pilote disparu depuis dans un accident) assène : " A Tamburello, on ne sort de la piste que si quelque chose casse sur la voiture après un problème technique grave ! " Finalement, le procureur retire les charges contre Williams, Bruynseraede, Bendinelli et Poggi mais maintient ses accusations contre Head et Newey, responsables selon lui des modifications apportées à la monoplace de Senna. Le 16 décembre tombe un verdict d'acquittement du chef d'homicide involontaire. Un appel concernant les trois membres de l'écurie Williams, jugé en novembre 1999, n'y change rien. Pourtant, la Cour de cassation italienne vient de décider de rouvrir le dossier. Les dates des premières audiences ne sont pas encore connues mais on peut se demander ce qu'elles apporteront dans la mesure où plusieurs pièces essentielles ont disparu, notamment le châssis de la voiture accidentée. Au-delà de la polémique autour des causes de l'accident, il reste des chiffres et le souvenir d'un personnage hors du commun. Senna, ce sont des statistiques d'abord : 161 GP disputés, 41 victoires, 3 titres mondiaux et surtout 65 pole-positions, un record qui échappe toujours à Michael Schumacher (58). Senna, ce sont aussi des moments de grâce où le talent du pilote touche au génie. Monaco, mai 1984, sa sixième course au volant d'une modeste Toleman : sous une pluie battante, il ridiculise Niki Lauda le futur champion du monde et fond sur Alain Prost qui ne conserve la victoire que grâce à une interruption prématurée de la course. Estoril, un an plus tard, le déluge encore : sur une Lotus, le Brésilien décroche un premier succès avec plus d'une minute d'avance sur Patrick Tambay. Francorchamps, la même année : 42 tours en tête et Nigel Mansell repoussé à près de 30 secondes d'avance : le circuit ardennais devient un des terrains de jeux favoris de Senna qui s'y imposera à cinq reprises. Suzuka 1988 : il cale au départ mais nullement découragé, remonte tous ses rivaux pour s'adjuger des lauriers qui lui ouvrent les portes d'un premier titre mondial. Donington 1993 : sa McLaren-Ford n'est plus au top mais Senna sait que la pluie est son alliée. Durant un premier tour de folie, il prend la mesure des quatre pilotes qui le précèdent et s'offre un triomphe propre à flatter son orgueil puisque Damon Hill finit à plus d'une minute vingt tandis que Prost, troisième, est repoussé à un tour. Senna, ce sont aussi des épisodes moins reluisants. Sa rivalité avec Alain Prost l'a poussé à des man£uvres très contestables. Durant le GP du Portugal 1988, il n'hésite pas à tasser son rival contre le muret des stands alors qu'ils roulent à 300 km/h. Les deux hommes, équipiers chez McLaren-Honda, concluent un pacte de non-agression avant la saison 1989 et affirment même qu'ils s'apprécient... Ces belles dispositions volent en éclats dès le départ du GP de Saint-Marin où le Brésilien oublie le fameux pacte. Leur duel psychologique atteint des sommets, la presse s'en empare, des clans se forment. Le point culminant du conflit survient au Japon avec un accrochage à quelques kilomètres de l'arrivée : disqualifié après avoir repris la piste, Senna perd toutes ses chances au championnat. Le pire reste à venir. Au terme d'une saison marquée par une nouvelle fausse réconciliation à Monza, les deux adversaires - qui défendent désormais des couleurs différentes puisque le Français est passé chez Ferrari - se retrouvent à Suzuka. Une fois de plus poleman, Senna demande à s'élancer sur la partie propre de la piste mais cette requête est refusée par les officiels. Dépassé par Prost au départ, Senna le vire délibérément dans le premier virage. Il attendra un an et le GP du Japon 1991, pour avouer cette man£uvre... Ayrton Senna était de ces sportifs qui ne peuvent laisser indifférent. Profondément croyant, il puisait dans son mysticisme une inaltérable volonté de vaincre. Son ennemi juré Alain Prost disait de lui :" Ce gars a un grave problème : il se croit immortel car il croit en Dieu. C'est dangereux pour lui et pour les autres... " Se disant guidé par Dieu, le champion brésilien pouvait repousser très loin les limites. Quand cela ne concernait que son pilotage, Senna était sur une autre planète comme il le montra à 65 reprises en évoluant sur le fil du rasoir lors des essais qualificatifs. Mais la main divine pouvait l'autoriser aussi à jeter ses rivaux hors de la piste et là, son mysticisme devenait insupportable. Jamais un pilote n'a déclenché une telle vague de fond aux quatre coins du monde. Dans son Brésil natal, l'intérêt pour la F1 a chuté après sa mort et aucun des jeunes ayant brigué sa succession - même Rubens Barrichello, pourtant vainqueur de sept GP - n'est parvenu à rallumer la flamme. Journaliste à O Globo, Celso Tibéré a expliqué que pour ses compatriotes, " Senna était plus qu'un sportif, il était leur bras armé qui sillonnait le monde en leur nom. Il se battait pour eux comme ils doivent se battre chaque jour pour manger. Un dimanche sur deux, Ayrton les faisait rêver et oublier la terrible réalité de leur situation ". Tout cela appartient au passé. Le présent, c'est la Fondation Senna qui se bat pour améliorer le sort de milliers d'enfants malheureux. Assistance médicale, sociale, scolaire, la palette est large. L'argent vient de placements ainsi que de l'exploitation de l'image Senna et des produits dérivés qui continue à rapporter gros. Aucun ancien champion - vivant ou disparu - n'est l'objet d'un tel culte. Partout dans le monde existent des clubs Senna dont les membres célèbrent régulièrement la mémoire de leur héros. Y a-t-il des clubs Juan-Manuel Fangio, Jim Clark ou Jackie Stewart ? Non. Ceux-là aussi étaient pourtant des pilotes hors pairs, à l'instar de Michael Schumacher auquel Ayrton Senna est sans cesse comparé. Au strict plan du palmarès, l'actuel numéro un mondial n'a pas de rival. Mais son image reste poursuivie par la froideur et l'arrogance qu'on lui reprochait à ses débuts. L'Allemand est longtemps apparu comme l'archétype d'une génération marquée par le marketing, l'argent, les enjeux. Schumi s'efforce cependant de dévoiler sa vraie personnalité bien plus attachante qu'il y paraît à première vue. Mais le chemin est encore long pour trouver ce charisme qui fit de Senna un dieu vivant et le rendit immortel au soir du 1er mai 1994. Eric FaurePartout dans le monde, il y a TOUJOURS DES CLUBS SENNADes moments de grâce géniale mais aussi des épisodes MOINS RELUISANTS