La nausée l'envahit avant chaque coup d'envoi, dès qu'il prend place sur le terrain et sait qu'il va devoir encore tout donner pendant 90 minutes. Il détourne la tête pour échapper à l'oeil des caméras et des collègues, pour que nul ne lui demande ce qui lui arrive, à lui, Per Mertesacker, le souverain défenseur central, toujours si calme.
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La nausée l'envahit avant chaque coup d'envoi, dès qu'il prend place sur le terrain et sait qu'il va devoir encore tout donner pendant 90 minutes. Il détourne la tête pour échapper à l'oeil des caméras et des collègues, pour que nul ne lui demande ce qui lui arrive, à lui, Per Mertesacker, le souverain défenseur central, toujours si calme. Le champion du monde 2014, capitaine d'Arsenal, est dans un restaurant thaï, au nord de Londres, qu'il a réservé lui-même. En Angleterre, on le surnomme le Big fucking German. De fait, il est vraiment big. Il a du mal à caser ses longues jambes sous la table. Mertesacker, 1m99, mince, porte des chaussures de sport blanches, un jean et un T-shirt gris. Il commande de l'eau plate et du poulet aux noix. Il est 14 heures et il revient de l'entraînement. Le joueur de 33 ans paraît très jeune, avec son sourire et sa décontraction. En mai, il mettra un terme à sa carrière, après quinze saisons, 104 matches internationaux, 221 en Bundesliga, 155 en Premier League et 83 en coupe d'Europe. Il se dit fatigué. Les médecins le disent fichu. Mais Per Mertesacker ne veut pas se retirer comme ça. Il veut laisser une trace. Il parle de la brutalité du football. Il veut montrer ce que représente vraiment ce métier dont rêvent tant de gens : la pression, le diktat des matches et des entraînements, le fait d'être constamment réduit à sa performance. Il n'est jamais que joueur, on ne voit pas l'homme sous le maillot. Le regard ferme, il pose une condition : " Je ne veux pas avoir l'air de pleurnicher car je suis conscient des privilèges dont je jouis. " La célébrité, l'argent. Il veut seulement expliquer que le business n'épuise pas que le corps. " C'est la première fois que je parle de ces nausées. " Elles commencent la nuit précédant le match. Clemens Fritz, son compagnon de chambre au Werder Brême, devait s'endormir avant lui. " Mon pied droit tremblait si fort qu'il secouait la literie et ça le rendait fou. Moi, je ne me rendais compte de rien. " Puis il y a la diarrhée, le matin de chaque match. " À peine levé, je dois aller au WC. Idem après le déjeuner, le dîner et au stade. " Longtemps, il n'a supporté qu'un peu de pâtes à l'huile d'olive, au moins quatre heures avant le match, pour que son estomac soit vide quand les nausées le prennent. " Mais une fois le match entamé, je réponds présent. " Le défenseur a toujours exigé beaucoup de son corps. Il a débuté à quatre ans à Pattensen, en Basse-Saxe, au club qu'entraînait son père Stefan. Il a souvent fait pleurer les autres enfants, effrayés par sa taille. On l'a rapidement avancé de catégorie mais il a toujours évolué en défense. " Simplement et efficacement. Comme maintenant. " À 11 ans, il a rejoint Hanovre 96, sans croire qu'il passerait un jour pro. Dans sa cahmbre, pas de poster de footballeurs mais plutôt de Bob Marley ou Anna Kournikova. D'ailleurs, à quinze ans, son pic de croissance l'a mis un an sur la touche, à la grande consternation de son père : " Tu ne réussiras pas ! " Mertesacker avoue : " Ça m'a libéré de la pression. " Plus tard, Mirko Slomka, l'entraîneur-adjoint, lui téléphone et lui conseille d'acheter un GSM, au cas où l'équipe première aurait besoin de lui. Il signe son premier contrat pro en 2003. Pour deux ans. Salaire : mille euros par mois. Son père estime qu'il doit gagner le respect du club avant d'avoir des prétentions. Le 1er novembre 2003, il devient le plus jeune joueur de Bundesliga né en Allemagne. Après une vingtaine de matches, Jürgen Klinsmann l'appelle. " Il voulait du sang frais en équipe nationale. Moi, j'ai cru à un poisson d'avril. " Son visage se fait sérieux, il cherche ses mots. " Tout s'est accéléré alors que je devais achever mes humanités. Je me raisonnais : ne réfléchis pas, travaille. C'était lourd, je n'éprouvais plus de plaisir. Je devais me livrer à fond, même quand j'étais blessé. " Sa première blessure grave survient en 2005 : un coup au tendon d'Achille, en équipe nationale. Il n'a pas pu se soigner, Hanovre luttait pour son maintien et lui pour une place au sein de la Mannschaft. Il a donc joué un an, jusqu'à ce que l'os se déforme. " C'était très douloureux mais en football, il faut être prêt à sacrifier sa santé. Ce qui ne tue pas rend plus fort... " Klinsmann l'a sélectionné pour le Mondial allemand. " Le rêve absolu. " Per Mertesacker sort un calepin de sa poche et relit les notes qu'il a prises pour l'interview. " Notre élimination contre l'Italie en demi-finale m'a déçu et soulagé. J'ai pensé : enfin, c'est fini ! Mon talon n'aurait pas tenu un match de plus. La pression m'avait rongé. Je redoutais de commettre une erreur qui amène un but. " Il plie et déplie sa serviette, nerveux. " Est-ce que je devais l'avouer ? " Le football est roi en Allemagne, les joueurs appartiennent aux supporters. Même épuisés. " Per, les gens ont un droit sur toi. " Il l'a entendu mille et une fois. Les journalistes ? Des vautours. Quand Brême avait perdu, il y avait trois équipes TV à l'entraînement suivant. S'ils avaient gagné ? Aucune. Seulement les supporters, en famille, qui avaient parfois roulé deux ou trois heures pour assister à la séance du dimanche. Après le huitième de finale contre l'Algérie, au Mondial 2014, un reporter lui a demandé pourquoi le jeu avait été aussi laborieux. Le gentil Per a éclaté : " Nous nous sommes battus, que voulez-vous de plus ? Maintenant, je vais me reposer, fichez-moi la paix. " L'Allemagne avait gagné 2-1. Ce coup d'éclat a fait le buzz. Mertesacker est un des footballeurs les plus appréciés, il a trois millions de fans sur Facebook. Il n'a pas de tatouage, il ne pose pas en compagnie de mannequins sur des yachts. C'est peut-être pour ça qu'on l'aime. Il revient à ses notes. À l'issue du Mondial 2006, on a dû remodeler son talon. Il s'est isolé dans une clinique loin de tout. " En fait, une blessure est l'unique moyen de s'offrir une pause. " D'échapper aux séances, aux rendez-vous des sponsors, aux comptes. Combien a-t-il couru, en combien ? ... " Et personne ne voit que tu as disputé dix bons matches : seul l'actuel compte. Être applaudi procure un sentiment merveilleux mais quand tu es sifflé, tu n'as qu'une envie : t'enfoncer sous terre, de honte. " Son corps a fait grève une fois par an. Après l'EURO 2008, à l'échauffement, il a senti un clic au genou. " Je suis tombé et je n'ai plus pu bouger le genou. Le ménisque était déchiré. D'un coup. " Pourquoi ? " La réponse est simple : j'étais à bout. Mon corps ne pouvait pas assumer de nouveaux efforts. Chaque fois que j'étais fatigué, je me suis blessé. Selon moi, de nombreuses blessures sont psychosomatiques : le corps permet à l'esprit de se reposer. " Son atteinte au ménisque lui a coûté sept semaines. Il fait la connaissance de sa femme, Ulrike Stange, à la clinique. " Elle a été internationale de handball, elle sait ce que la pression et les attentes des gens représentent. " Après un match en soirée, il ne parvient pas à s'endormir avant cinq heures du matin et il se traîne toute la journée. En 2006, après son transfert à Brême, on lui propose un psychologue. Il refuse. " Je ne voulais pas que les autres pensent que j'avais un problème, que je n'étais peut-être pas fait pour le sport de haut niveau. " Sur le terrain, ils forment une équipe mais en fait, ils sont des individus, plus ou moins sensibles. " On n'a de véritable contact qu'avec deux ou trois personnes, dans le vestiaire, et on ne dit pas comment on se sent vraiment. " Mais le jour du match, ils vont tous aux toilettes. C'est à Arsenal qu'il s'est adressé à un psy, présenté comme un coach de performance. Il lui a insufflé plus de confiance mais ne l'a jamais questionné sur le stress. Le suicide de Robert Enke en 2009 a mis à nu les problèmes des footballeurs. Mertesacker en a toujours les larmes aux yeux. " Je n'ai jamais réalisé à quel point il était mal alors que c'était un ami de longue date. C'est éloquent, non ? " Pourquoi a-t-il poursuivi sa carrière ? Pour la joie des victoires, le feed-back de son entraîneur, l'amour du jeu, le bonheur des gens et surtout des enfants, les défis, sources de motivation, et enfin l'offre d'Arsenal, le club de ses rêves. Et l'argent. " Sans avoir été surpayé car je sais ce que ça m'a coûté. Les efforts, la perte de ma liberté. C'est un constat, je ne me plains pas car j'ai choisi cette vie. " Une fois par an, il s'échappe avec ses amis, les vrais, ceux qu'il a connus avant sa carrière. Ils vont pêcher au Canada ou se balader dans les forêts allemandes. Il se consacre à sa femme et à ses enfants, " qui ne s'intéressent pas à mon match mais se réjouissent que je rentre. " S'il met un terme à sa carrière, c'est aussi pour ses fils, Paul (6 ans) et Oscar (3 ans). " Ils commencent à mesurer l'impact de ma célébrité. Je ne veux pas qu'ils se définissent en fonction de moi ni qu'ils entendent dire que j'ai mal joué. " Les médecins lui ont conseillé d'arrêter : son genou droit est usé. " Toute ma personne, en fait. On me conseille de profiter de ma dernière saison mais je préférerais être sur le banc ou même dans la tribune. " Il disputera son dernier match en mai. " Ensuite, pour la première fois de ma vie, je serai libre. " En été, il prendra la direction de l'académie des jeunes d'Arsenal. " Je leur ferai comprendre qu'ils doivent étudier. 1 % seulement réussit en football. Sur les 99 % qui restent, 60 sont au chômage. Ils doivent aussi réaliser que nos grosses lunettes solaires ne sont pas des accessoires de mode mais des protections contre le monde extérieur. " Il referme son calepin. " Malgré tout, si c'était à refaire, je ne changerais rien. " La Coupe du Monde 2014, Wembley. " Rien que pour ça, ça en valait la peine. "