Sur son passeport, il est indiqué que Jonathan David (19 ans) est né à Brooklyn (New York). On raconte que ses parents rendaient visite à de la famille aux États-Unis lorsque sa mère a subitement accouché. Sur papier, David est donc citoyen américain mais il se fiche pas mal des États-Unis. " Mes parents n'avaient aucune envie de vivre aux States ", dit-il. " Après ma naissance, nous sommes restés à New York pendant quelques mois puis nous sommes rentrés en Haïti. "
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Sur son passeport, il est indiqué que Jonathan David (19 ans) est né à Brooklyn (New York). On raconte que ses parents rendaient visite à de la famille aux États-Unis lorsque sa mère a subitement accouché. Sur papier, David est donc citoyen américain mais il se fiche pas mal des États-Unis. " Mes parents n'avaient aucune envie de vivre aux States ", dit-il. " Après ma naissance, nous sommes restés à New York pendant quelques mois puis nous sommes rentrés en Haïti. " Six ans plus tard, la famille a été accueillie à bras ouverts au Canada, où 160.000 Haïtiens ou descendants de Haïtiens vivent aujourd'hui. " Je ne sais pas exactement pourquoi nous avons mis le cap sur le Canada. Une question de sécurité, sans doute. Et puis, c'est un des pays les plus accueillants au monde. Les Canadiens sont très gentils et toujours prêts à aider. Je ne dirai pas qu'il n'y a pas de racisme - ça existe partout au monde - mais, jusqu'ici, j'ai été épargné. " Un jour, David a disputé un match de hockey sur glace, le sport le plus populaire au Canada. Mais ça n'a pas été plus loin. " À l'école, tout le monde jouait au hockey dans la cour de récré. Moi aussi mais ce n'était pas mon truc. Je n'aime pas trop les sports d'hiver - je n'ai jamais patiné - et je savais que j'étais fait pour le football. " Au cours des dernières années, tout est allé très vite pour vous. En 2017, vous étiez encore amateur au Canada et deux ans plus tard, vous êtes considéré comme l'un des jeunes les plus talentueux d'Europe. JONATHAN DAVID : Je me surprends moi-même. Tout est question de timing et d'opportunités à saisir. Il y a des centaines de joueurs plus talentueux que moi qui n'ont pas eu la chance de pouvoir se montrer. Vos débuts en Europe ne furent pas vraiment une réussite. Vous avez passé des tests au Red Bull Salzbourg et à Stuttgart mais vous n'avez pas été retenu. Un moment difficile ? DAVID : Après mon test à Salzbourg, j'étais très déçu. Les entraîneurs disaient que je ne pourrais jouer qu'en équipe B. Mais à Stuttgart, j'étais bon. J'étais parfaitement préparé et ce que j'ai montré lors du test aurait dû suffire, j'en suis sûr. Je pense que d'autres facteurs ont joué un rôle mais je n'avais aucune emprise sur ceux-ci. Après ces deux mésaventures, votre agent vous a proposé un test à Gand. Vous n'étiez pas méfiant ? DAVID : Je n'ai jamais craint les conséquences d'un troisième échec éventuel. Je voulais juste me montrer à l'entraînement et signer un contrat. Au cours du premier entraînement, toutefois, je n'ai rien fait de bon. J'avais 16 ans et j'étais stressé car je devais m'entraîner avec les U21. Je me disais que j'avais été tellement mauvais que je ne serais sans doute pas repris. Heureusement, l'après-midi, il y a eu un deuxième entraînement et j'ai pu me reprendre. Le coach est venu me dire que j'avais quelque chose et ça m'a rendu confiance. Et puis, les joueurs se comportaient normalement. Ils ne se disaient pas qu'ils allaient me saboter par peur que je prenne leur place. Vous êtes arrivé à Gand en 2016 mais vous avez dû attendre 2018 avant de signer un contrat. Ne craigniez-vous pas que la direction fasse marche arrière ? DAVID : Nous avons conclu un accord verbal en mars 2017 et je savais que Gand pouvait toujours renier sa parole... C'était à moi de tenir dix mois. Jusqu'en juin, j'ai fréquenté l'école au Canada et en juillet, j'ai commencé à m'entraîner avec les espoirs. Jusqu'en décembre, j'ai fait plusieurs fois l'aller-retour pour jouer des matches officiels avec Ottawa Internationals. Vous avez eu d'autres offres entre mars 2017 et janvier 2018 ? DAVID : C'était mon agent qui s'occupait de cela. Pour ma part, je ne pensais qu'à Gand. À quel moment avez-vous senti que vous étiez proche de l'équipe première ? DAVID : C'est arrivé progressivement. Je me suis fait remarquer en marquant et en délivrant des assists avec les espoirs mais je ne savais pas que l'entraîneur ( Yves Vanderhaeghe, ndlr) venait voir les matches. À la fin de la saison 2017/18, on m'a dit que je devais entamer la préparation avec le noyau A et après quelques entraînements, j'ai compris que je pouvais peut-être être plus qu'un remplaçant. Les premières semaines ont été phénoménales : à chaque fois que je montais au jeu, je marquais. (il souffle) Puis... plus rien. Mais je ne me suis pas inquiété et j'ai encore travaillé davantage à l'entraînement. Après les séances, je restais sur le terrain pour travailler ma frappe et ma finition. Vous jouiez devant mais depuis que Jess Thorup a fait de vous un numéro 10, vous avez beaucoup plus d'impact sur l'équipe. DAVID : Mon rôle et mon statut ont changé. Je sais qu'on compte davantage sur moi que par le passé, qu'on attend que je marque ou que je délivre une passe décisive pour débloquer un match. Surtout dans notre système actuel. L'entraîneur m'a confié un rôle libre, je peux aller partout où je veux sur le terrain. À moi de choisir si je décroche ou si je joue haut, derrière les deux attaquants. J'aime cette liberté, je reçois beaucoup de ballons et j'arrive plusieurs fois par match en position de tir. Quel joueur offensif refuserait ce rôle ? On dit que vous valez entre 15 et 20 millions d'euros... DAVID : On peut dire que je vaux 20 millions d'euros, je m'en fiche. Ma valeur marchande, c'est le cadet de mes soucis. Moi, je veux jouer au football et inscrire des buts. Vous auriez déjà pu partir l'été dernier. Pourquoi êtes-vous resté ? DAVID : ( il cherche ses mots) Je dois confirmer. Je veux montrer aux clubs qui s'intéressaient à moi, mais qui doutaient, que ce n'était pas une question de chance. Si j'y parviens, il est probable que je quitterai Gand en fin de saison mais c'est au club de dire ce qu'il veut faire de moi. Le Canada n'a pas la réputation d'être un pays de football. Quelle est la place du soccer dans le paysage sportif canadien ? DAVID : Le football a longtemps été un petit sport au Canada - cela se voyait à l'attention que les médias lui accordaient - mais, lentement, les choses changent. Ce qu'il nous faudrait, pour populariser ce sport, c'est une participation à une phase finale de Coupe du monde car pour le moment, il n'y a que les passionnés qui suivent. Il y a quelques mois, lorsque les Toronto Raptors ont été sacrés champions en NBA, ce fut la liesse populaire. C'est exactement ce que nous voulons. La victoire historique face aux États-Unis, que le Canada n'avait pas battus depuis 34 ans, a déjà changé pas mal de choses. Nous devons saisir cette opportunité de mettre tout le pays de notre côté. Depuis 2016, le Canada a grimpé de la 120e à la 75e place mondiale. Avec Liam Miller, Cyle Larin, Alphonso Davies et vous, on peut parler de génération dorée. DAVID : Dans la zone CONCACAF, les équipes à battre sont le Mexique et les États-Unis. La victoire sur les Américains nous a fait prendre conscience de nos possibilités. Nous savons que nous formons une des générations les plus talentueuses de l'histoire du Canada et nous avons l'intention de réaliser des choses extraordinaires. Notre objectif, c'est la Coupe du monde 2022. Avec ce groupe, nous devons pouvoir y arriver. L'été dernier, lors de la Gold Cup, vous avez battu quelques records et vous avez été sacré meilleur buteur du tournoi. Avec 11 buts en autant de matches, vous êtes un des piliers de cette équipe canadienne. Le seul bémol c'est que, jusqu'ici, vous n'avez marqué que face à des petits pays : Haïti, les Îles Vierges et la Guyane française. Vous vous réjouissez de secouer les filets face à une grande équipe ? DAVID : Je ne me mets aucune pression à ce niveau. Ce n'est pas comme si j'étais invisible dans les grands matches. Contre le Mexique, lors de la Gold Cup, j'ai délivré un assist et j'ai loupé une belle occasion. Il y a deux semaines, face aux États-Unis, j'ai raté trois opportunités alors que dans un autre match, j'aurais peut-être marqué. Mon objectif numéro un, c'est d'aider l'équipe. Si je continue à faire preuve du même état d'esprit, les buts suivront. Et je suis fier de ce que j'ai fait avec l'équipe nationale jusqu'ici. En Belgique, les idoles des jeunes sont Eden Hazard et Dries Mertens. Au Canada, n'est-il pas difficile d'avoir des modèles ? DAVID : ( il réfléchit) Le seul nom qui me vienne à la tête est celui de Dwaye De Rosario, le meilleur buteur de l'histoire du Canada. Je sais qu'il a joué à Toronto mais c'est tout. Vous pouvez posez la même question à n'importe quel international canadien mais vous n'en saurez pas plus. Nous voulons écrire notre propre histoire, le passé ne nous intéresse pas. Il y a dix ans, vous suiviez les matches de l'équipe nationale ? DAVID : Il y a dix ans, je ne savais même pas que le Canada alignait des équipes d'âge... Au moment de la puberté, j'avais d'autres priorités : sortir avec les amis, faire la grasse matinée, jouer à la PlayStation... Je ne me donnais pas à fond à l'entraînement. Je me demandais à quoi bon travailler dur. L'entraîneur a dû me rappeler à l'ordre. Il m'a dit : Tu peux devenir un grand joueur mais il est temps que tu prennes le football au sérieux. Vous aviez le choix entre les équipes nationales haïtienne, canadienne ou américaine. Pourquoi avoir refusé la proposition des États-Unis ? DAVID : Je porte le maillot du Canada depuis les U15. En décembre 2017, les États-Unis m'ont invité à un stage des U20 mais ce n'était pas le bon moment. J'étais sur le point de signer à Gand et, avec mon agent, nous avons décidé de donner la priorité au club. L'été suivant, j'ai disputé le Tournoi de Toulon avec le Canada et, après celui-ci, John Herdman, qui était à la fois notre coach et celui de l'équipe A, m'a pris à part. Selon lui, je devais m'attendre à être sélectionné avec les grands... Haïti n'a réagi qu'après m'a première sélection avec le Canada. En fait, mon choix a été facile car les trois pays ne se sont pas manifestés en même temps. La nouvelle Premier League canadienne a débuté fin avril, avec 7 clubs. Pourquoi a-t-il fallu attendre aussi longtemps avant que le pays n'ait son propre championnat professionnel ? DAVID : Ce n'était pas vraiment nécessaire car trois clubs canadiens, Montréal Impact, Toronto FC et Vancouver Whitecaps, évoluent en MLS ( Major League Soccer, ndlr) depuis des années. À la fédération canadienne, on se disait sans doute que c'était suffisant mais on ne rendait pas compte du nombre de jeunes joueurs de talent qu'il y a au Canada. Du talent qu'on ne décelait pas toujours, par manque de moyens. L'objectif de cette compétition est intéressant : elle doit permettre de former des jeunes et de leur donner leur chance. Pourquoi n'avez-vous jamais voulu jouer pour un des grands clubs de votre pays ? DAVID : Petit, seul le foot européen m'intéressait. Mon seul objectif, c'était l'Europe. Je ne dirais pas qu'on m'a supplié de signer en MLS mais on me l'a fortement conseillé. Je ne voyais cependant pas l'avantage de passer par cette étape. Je n'aurais opté pour le championnat américain que si j'avais échoué en Europe.