Samedi 28 janvier, au stade Edmond Machtens. Il est 19 h 58 lorsque les équipes du FC Brussels et de Lokeren pénètrent sur la pelouse. Une flopée de cameramen les précède. Leur cible ? L'homme en noir ! JérômeEfongNzolo (31 ans) était l'attraction de la soirée : pour la première fois, un arbitre de couleur a arbitré un match de D1 belge. " Beaucoup d'amis et de connaissances avaient promis de venir me voir. Grâce à ma présence, le Brussels a peut-être quelques spectateurs supplémentaires ", rigole-t-il avec sa pointe d'humour bien à lui.
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Samedi 28 janvier, au stade Edmond Machtens. Il est 19 h 58 lorsque les équipes du FC Brussels et de Lokeren pénètrent sur la pelouse. Une flopée de cameramen les précède. Leur cible ? L'homme en noir ! JérômeEfongNzolo (31 ans) était l'attraction de la soirée : pour la première fois, un arbitre de couleur a arbitré un match de D1 belge. " Beaucoup d'amis et de connaissances avaient promis de venir me voir. Grâce à ma présence, le Brussels a peut-être quelques spectateurs supplémentaires ", rigole-t-il avec sa pointe d'humour bien à lui. Car c'est bien sa caractéristique principale. Avant le maidenmatch du jeune arbitre d'origine gabonaise, un examinateur hennuyer de la CCA, qui le connaît bien, affirmait déjà : " Jérôme sent très bien le jeu. Son problème, c'est qu'il a un style un peu particulier : il n'arrête pas de sourire. Cela peut, certes, constituer un atout pour déstresser les joueurs, mais le jour où un joueur aura la jambe cassée, il devra tout de même essayer de ne plus rigoler ". " C'est vrai que je souris souvent ", confirme l'intéressé. " Cela fait partie de ma nature. Je suis conscient que, dans certains cas, des personnes pourraient mal interpréter mon attitude. Il m'est déjà arrivé d'attribuer un carton rouge avec le sourire, mais ce n'est pas du tout de la moquerie dans mon chef. On m'a demandé si je n'avais jamais reçu un coup de poing dans la figure, suite à cela. La réponse est négative. Tout s'est toujours bien passé. J'aime aussi beaucoup discuter avec les joueurs, et parfois, je me mets à rire avec eux. Mais je crois que les joueurs apprécient ce comportement. Le jour où je ne rirai plus sur le terrain, je ne serai plus moi-même. Je n'aime pas trop me comporter comme un gendarme ". S'il sourit sans cesse, c'est aussi parce qu'il savoure son bonheur : " Le jour où je ne m'amuserai plus sur le terrain, j'arrêterai. Oui, je suis heureux. En Belgique, les gens se plaignent sans cesse, de tout et de rien. S'ils avaient vécu en Afrique, ils se rendraient mieux compte de la belle vie qu'ils mènent ". Si Jérôme Efong Nzolo a débuté samedi passé en D1 belge, il a déjà une belle petite carrière d'arbitre derrière lui au Gabon. Il a même arbitré une finale de Coupe. " C'était il y a dix ans ", se souvient-il, " et j'avais à peine 21 ans. C'est jeune pour arbitrer une finale, mais dans mon pays d'origine, il n'y a pas autant de catégories qu'ici et on peut donc gravir les échelons beaucoup plus rapidement. Il y avait une ambiance typiquement africaine. Le match avait lieu à 16 heures, mais à 9 heures du matin, le stade était déjà plein. Officiellement, il y avait 45.000 spectateurs payants. Donc, en réalité, quelques milliers en plus, car il y a toujours des resquilleurs là-bas. Les gens, badigeonnés de mille couleurs, n'ont pas arrêté de danser et de chanter. C'était une ambiance bon enfant, plus folklorique qu'hostile, et je n'ai pas ressenti une pression particulière sur moi. Toutes les finales de la Coupe se disputent le 17 août au Gabon. C'est le jour de la fête nationale, et c'est aussi une période où il ne fait ni trop chaud, ni trop froid. Enfin, froid ? Au Gabon, la température ne descend jamais sous les 17°. Et lorsque c'est le cas, on sort les pull-overs d'hiver. Pour mon premier match en D1 belge, il gelait. Ma femme et mon fils de 15 mois ne m'ont d'ailleurs pas accompagné, pour cette raison ". Lorsqu'il a commencé à arbitrer en Belgique, Jérôme a dû repartir de zéro : d'abord les jeunes, puis les Provinciales, et enfin les séries nationales. " Je n'étais pas venu en Belgique pour arbitrer ", précise-t-il. " Mon premier objectif était de poursuivre mes études à l'université de Charleroi. Mais l'arbitrage me manquait et j'ai demandé à pouvoir siffler malgré tout. J'ai dû repasser tous les examens et j'ai sifflé mon tout premier match belge en Cadets, sur le terrain de Marchienne ". Il a cependant gravi les échelons très rapidement, signe qu'il recevait de bons rapports. " Effectivement. J'ai sifflé deux ans en Promotion, un an et demi en D3 et un an et demi en D2 ". Samedi passé, le grand jour était enfin arrivé. Les premiers pas d'Efong Nzolo sur un terrain de D1 ont suscité un intérêt médiatique sans précédent. " Apparemment, les étoiles ne brillent pas toutes de la même manière ", philosophe-t-il. " J'espère que l'intérêt que l'on me porte ne rendra personne jaloux. Car nous étions quatre arbitres, cette année, à avoir été promus de D2 en D1. Il y avait aussi Gaëtan Simon, Raf Bylois et Geert Barbry. La promotion de mes collègues n'a pas suscité autant d'intérêt. En ce qui me concerne, les sollicitations des médias n'ont pas cessé depuis le 6 janvier, date à laquelle les désignations ont été annoncées. J'y ai répondu avec plaisir. Je suis conscient d'être arrivé à un certain niveau où, inévitablement, je devrai composer avec la presse. Si j'avais été trop sensible, j'aurais craqué ". S'intéresser à un arbitre parce qu'il est noir, c'est un peu du racisme à l'envers. " Disons que c'est du racisme positif. Pour une fois que l'on parle d'un arbitre en bien, je ne me plaindrai pas ". Au début, la présence d'un arbitre de couleur sur les terrains belges avait interpellé. " Je me souviens d'un match à Maubray, en Provinciale hennuyère. Lorsque le président du club local, SergeDurieux, a ouvert la porte de mon vestiaire, il a sursauté : - Ahbon ?C'estvousquiarbitrez ? Mais à la fin du match, il est venu me féliciter. Aujourd'hui, cet homme est devenu un ami ". Siffler en D1, est-ce différent ? " J'essaie toujours de siffler le plus consciencieusement possible, que ce soit en Minimes ou maintenant parmi l'élite. Le jeu est plus rapide en D1, et la présence accrue de la télévision met en évidence la moindre erreur. Cela ne m'effraie pas : il faut vivre avec son temps. En D2, j'avais un coach, MarcelJavaux. Il m'a donné de bons conseils et était parfois très pointu dans son analyse ". Le dialogue est l'une des armes que Jérôme utilise volontiers. " Je dialogue beaucoup parce que j'estime que les arbitres sont des éducateurs et qu'il n'y a rien de plus important que les relations humaines. Demain ou après-demain, on peut se rencontrer ailleurs que sur un terrain de football. Cela vaut-il la peine de se mettre les gens à dos ? " Perd-il une partie de ses moyens lorsqu'il arbitre en Flandre, alors qu'il ne maîtrise pas parfaitement le néerlandais ? " Je n'ai pas cette impression. J'ai déjà arbitré un peu partout, y compris en Flandre, et cela s'est toujours bien passé. Lorsque les joueurs constatent que je fais l'effort de leur adresser la parole dans leur langue, ils se montrent très compréhensifs et me répondent même parfois en français ". Samedi soir, Jérôme était soulagé parce que sa première apparition sur une pelouse de D1 s'était très bien passée. Mais il ne se souvient pas d'un jour où cela s'est mal passé pour lui. " Jusqu'à présent, on m'a épargné les cris de singe que les supporters lancent parfois à la tête des joueurs de couleur. Je me souviens, au contraire, d'accueils très chaleureux. Comme lors d'un match où des supporters ont scandé : - Jérôme, Jérôme ! Des dirigeants m'ont avoué que, jamais, ils n'avaient vu des supporters supporter... un arbitre ! La première fois que j'ai arbitré à Berchem, en banlieue anversoise, des spectateurs m'ont attendu au portail du stade à la fin du match pour m'acclamer lors de mon départ. Le délégué de l'équipe n'en croyait pas ses yeux et m'a dit : - Cen'estpaspossible, vousêtesdéjàvenuiciprécédemment ? Il n'en était rien. Je me souviens aussi d'un match Malines-Ostende. Malines a la réputation d'avoir des supporters assez chauds, mais alors que leur équipe avait perdu 0-2, ces supporters-là m'ont payé à boire à la buvette. Il y avait tellement de verres à mon intention que je n'ai pas pu tous les vider ! En d'autres occasions, certains joueurs sont venus me serrer la main au centre du terrain alors que je les avais exclus pendant le match. Cela fait plaisir ". Samedi passé aussi, l'accolade avec les joueurs du FC Brussels et de Lokeren fut chaleureuse au coup de sifflet final. Et si, un jour, Jérôme était amené à arbitrer un match de... Beveren ? Serait-ce plus facile ou plus difficile pour lui ? " Je ne pourrai répondre à cette question que le jour où j'arbitrerai mes... frères ivoiriens. En fait, j'ai déjà participé à un match des Waeslandiens, mais... comme quatrième arbitre ! J'ai dû calmer BoubacarCopa, qui était très énervé. Je lui ait dit : - TuferaismieuxdepréparertaCoupeduMondetranquillement ! Finalement, tout s'est bien terminé : il est venu s'excuser à la fin du match. J'essaie de me comporter de la même manière avec tout le monde. Mais parfois, les gens sont bizarres. Un jour, alors que je venais d'adresser un carton jaune à un joueur africain, un supporter dans la tribune a crié : - Raciste ! " Et Jérôme part d'un grand éclat de rire... DANIEL DEVOS