Quand il s'agit d'y placer un ballon, le coeur d' Ivan De Witte ferme rarement ses portes. Depuis sa place privilégiée, dans la tribune principale de la Ghelamco Arena, le président de Gand ne s'interdit jamais de tomber amoureux. Alors, quand le Charleroi de Núrio Fortuna vient faire trembler à quatre reprises les filets de Thomas Kaminski lors de la dernière sortie d'avant lockdown, l'adversaire est forcément scruté avec des yeux envieux.
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Quand il s'agit d'y placer un ballon, le coeur d' Ivan De Witte ferme rarement ses portes. Depuis sa place privilégiée, dans la tribune principale de la Ghelamco Arena, le président de Gand ne s'interdit jamais de tomber amoureux. Alors, quand le Charleroi de Núrio Fortuna vient faire trembler à quatre reprises les filets de Thomas Kaminski lors de la dernière sortie d'avant lockdown, l'adversaire est forcément scruté avec des yeux envieux. Plutôt que de s'enthousiasmer pour l'armada offensive des Zèbres, l'homme fort des dauphins de Bruges se laisse surtout séduire par la solidité de la ligne arrière carolo, qui contient les assauts de Jonathan David et contraint les locaux à leur première défaite à domicile depuis 307 jours. Au bout de 22 matches, la forteresse gantoise est tombée. Un évènement trop marquant pour laisser Ivan De Witte indifférent. " C'est le chouchou du président ", sourit d'ailleurs Michel Louwagie face à la presse, à l'heure de présenter l'arrière latéral angolais, attiré pour un montant qui oscille entre cinq et sept millions selon les sources, mais qui fait de toute façon de lui le transfert entrant le plus cher de l'histoire des Buffalos, au-delà des 4,5 millions dépensés douze mois plus tôt pour Michael Ngadeu. Un montant qui éveille les doutes, voire les suspicions. Tant pis si le passé a parfois affiché les limites de ces coups de foudre. Comme quand Damien Marcq rejoint la Ghelamco Arena à l'été 2017, quelques semaines après avoir dirigé le bloc héroïque de Charleroi, auteur d'un partage à Gand en play-offs 1 malgré l'exclusion rapide de Clément Tainmont. Deux mois plus tôt, c'est Olivier Myny qui tape dans l'oeil des dirigeants gantois, grâce à un doublé en infériorité numérique au Freethiel, mais les hésitations de l'équipe technique des Buffalos bloquent finalement le dossier de l'ailier droit. Souvent, Louwagie s'étonne d'ailleurs de ne pas voir apparaître dans les réunions de sa cellule de scouting le nom d'un joueur qui a fait souffrir ses couleurs. Pour Núrio Fortuna, dont le prix semblait initialement rédhibitoire, c'est Ivan De Witte qui a mis au défi ses scouts de trouver une alternative moins onéreuse et aussi fiable que le Carolo. Sans résultat. Le coeur du président est difficile à contredire. Malgré la saison réussie de Milad Mohammadi sur le plan offensif, Gand surveille surtout ses arrières, épousant le désir de dirigeants qui souhaitent soigner la colonne des buts encaissés, dans laquelle les Buffalos n'apparaissent qu'en sixième position. Et à ce titre, les chiffres de Núrio en font le candidat idéal. Avec 12,48 duels défensifs disputés par match, l'Angolais est le défenseur le plus accrocheur de l'élite. Et il gagne 65% de ses un-contre-un, soit un petit pourcent de moins que Clinton Mata, considéré comme la référence nationale en la matière. Si on ajoute qu'avec ses 7,33 interceptions par match, Núrio est le meilleur latéral de Pro League dans le domaine, le tableau statistique parle le même langage que le coeur d'Ivan De Witte. Si la hiérarchie est plus contestable qu'à d'autres postes, Núrio Fortuna semble enfin avoir accompli la prophétie lancée dans un message adressé à Mehdi Bayat par David Lasaracina, intermédiaire entre les agents du joueur et Charleroi lors des premiers contacts, qui remontent au printemps 2017. " Ce sera très vite le meilleur arrière gauche de Belgique ", écrit alors l'agent au sujet de celui qu'il a découvert en suivant les matches d'un de ses clients, l'Haïtien Kevin Lafrance, sous les couleurs de Limassol. " C'était le meilleur arrière gauche du championnat ", rembobine Lafrance en rassemblant ses anecdotes de l'époque. Dans la boîte à souvenirs, on trouve la trace de poumons hors du commun. " À la fin, le voir taper un sprint de 80 mètres dans les arrêts de jeu, ça ne m'impressionnait même plus ", se marre le défenseur central. Ce sont aussi des rires particulièrement sonores qui accompagnent les mots d' Amara Baby, associé de Núrio sur l'aile gauche carolo lors de ses débuts en fanfare sur les pelouses belges : " Il court tout le temps. Il accélère, il passe devant moi et sans lever la tête, je sais qu'il arrive, parce que je sens du vent passer. " Rapidement installé comme un contre-attaquant redoutable dans son couloir, celui qui avait été envoyé à Braga par le super-agent Jorge Mendes a ensuite été abandonné par son écurie Gestifute quand son éclosion trop lente l'avait déposé dans le noyau B des Arsenalistas. Finalement, le club portugais récupère un demi-million d'euros quand Mehdi Bayat allonge les billets presque à contrecoeur, à une époque où Charleroi fonctionne presque exclusivement en transferts gratuits. Doublé par Francis N'Ganga au cours de sa première saison, quand Felice Mazzù ressent le besoin de stabiliser sa défense après quelques erreurs grossières de sa jeune recrue, Núrio finit par se débarrasser de son concurrent, mais doit encore laisser sa place à un Steeven Willems plus méthodique lors de la saison 2018-2019, à cause d'une discipline défensive toujours aléatoire malgré les nombreuses vidéos découpées par le staff pour le faire progresser dans ce domaine qui doit lui permettre de franchir un palier. Le déclic survient la saison dernière, où le football plus axé sur les contacts et les duels prôné par Karim Belhocine et la maturité des exercices précédents l'amènent enfin vers la régularité. " Il te fait te sentir bien dans un match ", explique d'ailleurs Massimo Bruno, aligné sur le côté gauche lors des premières sorties carolos. " Tu sais qu'il a une solidité défensive énorme et qu'il ne se fera pas prendre souvent. Il te rassure, tu es à l'aise. " Le bien-être est l'une des vertus de Núrio. Dans le vestiaire zébré, il n'a mis que quelques semaines à devenir l'ambianceur en chef, grâce à sa maîtrise sommaire du français, de l'anglais et de l'espagnol. En plus de danser, l'Angolais sait également apaiser les conflits, comme quand il a joué les paratonnerres lors d'un orage naissant entre Victor Osimhen et Adama Niane la saison passée, après le coup de sifflet final d'une victoire houleuse contre Westerlo en play-offs 2. " Il a toujours le sourire ", se rappelle Kevin Lafrance. " Débarquer le matin avec un grand sourire à chaque fois, je vous assure que ce n'est pas le cas de tout le monde dans un vestiaire. Il a la banane, et ça donne la pêche. " À Gand, on espère donc forcément en récolter les fruits.