Une fois de plus, des doutes planent sur la condition de Jan Ullrich. Surcharge pondérale en janvier, entraînements individuels, préparation en dents de scie, quelques hauts faits sporadiques sans confirmation, séparation d'avec son amie Gaby : l'histoire se répète éternellement pour Ullrich. Une saga toujours mystérieuse et imprévisible.
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Une fois de plus, des doutes planent sur la condition de Jan Ullrich. Surcharge pondérale en janvier, entraînements individuels, préparation en dents de scie, quelques hauts faits sporadiques sans confirmation, séparation d'avec son amie Gaby : l'histoire se répète éternellement pour Ullrich. Une saga toujours mystérieuse et imprévisible. Peu de gens ont des liens aussi étroits avec Ullrich que le journaliste allemand Hagen Bossdorf. Il y a deux ans, le coureur a demandé à Bossdorf, qui travaille pour la chaîne ARD, d'écrire sa biographie. Originaire de l'ex-RDA comme Ullrich, il a publié un ouvrage étonnant, dépourvu des éloges qui caractérisent généralement ce genre de littérature. Ullrich s'est livré à c£ur ouvert, il a évoqué ses erreurs et les problèmes sans cesse plus aigus qu'il rencontre pour surmonter ses faiblesses. Derrière la façade froide d'Ullrich, Bossdorf a découvert un homme chaleureux et empreint d'humour qui n'était pas prêt à endosser le statut de vedette après sa victoire au Tour en 1997. " D'un coup, il était devenu une idole. Il ne le voulait pas. Il ne demandait qu'à rouler. Il a été traîné d'une réception à l'autre et catapulté dans un monde qui lui était étranger. Il n'a pas pu gérer cette situation. A partir de ce moment, sa spontanéité a fait place à une certaine crispation ". Entretien avec le confident du rouquin germanique. Hagen Bossdorf : J'ai rencontré Jan Ullrich en 1993, quand il a été sacré champion du monde amateur. Son grand-père, qui a joué un rôle important dans sa formation, était décédé, et à la conférence de presse, Ullrich lui a dédié sa victoire. Je repense souvent à ce moment : Jan était vraiment ému, il tentait de ravaler ses larmes. C'est la première et dernière fois que je l'ai vu dans un tel état. Plus il a gagné, plus il est devenu froid. C'est un processus d'autodéfense qui est en contradiction avec son caractère car Ullrich est très humain et chaleureux de nature. C'est aussi un plaisantin. Mais jamais il ne se montrera ainsi au monde extérieur. C'est fréquent chez les sportifs de haut niveau. Face à un inconnu, ils se comportent artificiellement, pour se protéger. Quand Ullrich a gagné le Tour de France, sa vie a complètement changé. D'un coup, il a été placé sur un piédestal en Allemagne, au même niveau que Boris Becker et Michael Schumacher. Il n'était pas capable de gérer ce statut. L'hiver suivant, il a été assailli d'invitations. Pour la première fois, il a entamé la saison avec un excès de poids. J'ai toujours trouvé étrange qu'Ullrich n'ait plus jamais respecté le programme qui lui avait permis d'enregistrer autant de succès en 1997, d'autant que les cyclistes abordent généralement la saison suivante comme celle qui leur a valu le succès. Ainsi, en 1997, Ullrich a couru Milan - Sanremo, il était constamment en tête du peloton, il a contré plusieurs attaques et a ainsi été à la base de la victoire d'Erik Zabel. En avril, il a pris part au Tour d'Aragon et a gagné le prix de la montagne alors qu'en 1998, il a eu un mal fou à être prêt à temps pour le Tour. Tout à fait mais Ullrich a terminé ce Tour deuxième, à un peu plus de deux minutes de Marco Pantani et il a perdu neuf minutes dans une étape de montagne. Son habillement n'était pas adéquat, le temps était mauvais, il était crispé sur son vélo et a oublié de manger. Il a eu un terrible coup de barre. Après, il a dit : -Sans cet effondrement, j'aurais gagné le Tour avec une large avance. A ses yeux, cela signifiait qu'il pouvait s'octroyer une préparation différente, plus facile. Les problèmes ont alors commencé. En fait, cette deuxième place était ce qui pouvait lui arriver de pire. D'autre part, Ullrich a toujours apprécié son petit confort. Je crains que Becker n'exagère. Je vais vous raconter quelque chose : pendant les grandes vacances, qui duraient deux mois en RDA aussi, Becker avait donné un programme d'entraînement aux coureurs de son équipe. Ils devaient le respecter scrupuleusement. Après les vacances, il a organisé une course entre ses pupilles. Ullrich n'avait pas tenu compte du programme. Pendant deux mois, il n'avait presque rien fait. Donc, il n'était pas aussi fanatique que ça. Il a quand même gagné cette fameuse course, sur sa classe pure. Attention : Becker a énormément de mérite, surtout tout au début de la carrière d'Ullrich, quand il était petit et frêle. Il l'a ménagé, l'a empêché de trop courir. Il sait parfaitement comment gérer un corps, il est une sorte de scientifique, un spécialiste en méthodologie de l'entraînement. Disons-le ainsi : sans Becker, Ullrich ne serait plus cycliste. Pour autant que je le sache, Becker a donné quelques interviews qui n'étaient pas vraiment gentilles à l'égard d'Ullrich. Il répétait que Jan ne prestait plus depuis qu'il ne travaillait plus avec lui. Non, sans doute. D'autre part, il ne faut pas oublier que Becker est un homme d'une autre génération. Il avait une approche militaire. On ne résiste pas longtemps à son régime spartiate. C'est vrai. Toute sa vie, Jan a été à la recherche d'une figure paternelle. Ses parents sont divorcés. Son père a quitté la maison quand il était très jeune et il lui manque quelque chose car ensuite, il n'a pratiquement plus vu son père. Il a besoin de soutien et de confiance. Rudy Pevenage assume ce rôle. Pourquoi pas ? Je ne peux pas en juger. Ce que je vois, c'est que partout où va Ullrich, on voit aussi Pevenage. Jan a besoin de lui, ne serait-ce que comme interprète, puisqu'il ne parle qu'allemand. Et son entraîneur est italien. Qui doit traduire ? Pevenage, puisqu'il parle six langues. N'oubliez pas non plus que c'est Pevenage qui a permis la sélection d'Ullrich au Tour 1996. Il avait roulé un brillant Tour de Suisse et Pevenage a plaidé sa cause auprès de Walter Godefroot. On a ainsi laissé un Danois à la maison alors que Bjarne Riis était le leader. On connaît la suite : Ullrich a terminé deuxième derrière Riis. Jamais Jan n'a oublié l'intervention de Pevenage. C'est dû à l'opinion d'Ullrich quant à son métier. Il roule pour lui seul et pour personne d'autre. Il le dit quand on lui parle de certaines choses, comme quand on lui rappelle que tous les yeux sont braqués sur lui et qu'il doit quand même prester. Il répond alors que l'avis des autres ne l'intéresse pas, qu'il travaille à sa manière. Ullrich sait qu'il ne peut pas tenir mentalement toute une année. Donc, il ne s'y astreint pas. Il manque de discipline en hiver, ne s'entraîne pas assez, tombe vite malade et se retrouve dans un cercle infernal. Le titre de mon livre est éloquent : Ganz oder gar nicht û NDLA : Tout ou rien. C'est Jan qui l'a trouvé. Cela illustre bien sa carrière car de fait, avec lui, c'est tout ou rien. Je lui ai souvent demandé pourquoi il ne se concentrait pas sur les classiques printanières, style Tour des Flandres ou Paris û Roubaix. Avec sa puissance, il peut affronter les pavés. Ou mieux encore, Liège û Bastogne û Liège. Aucune course n'est mieux taillée à sa mesure. Dans la dernière côte, il balayerait tous ses concurrents, sans accélérer, grâce à sa seule puissance. Mais ces épreuves ne lui disent rien. Il ne parle que du Tour. Pour lui, ce qui compte, c'est d'être en forme au début du Tour. Il y est parvenu l'an dernier. Il a gagné le Tour de Suisse mais est malheureusement tombé malade pendant l'épreuve française Vous avez raison. Jan arrive trop tard en forme. Que remarque-t-on alors ? Il roule mieux en août qu'en juillet, mais en août, il y a moins de grandes épreuves, sauf cette année, puisque le Tour d'Allemagne aura lieu durant ce mois-là. Il y pense déjà beaucoup. Ullrich a du mal à trouver le bon équilibre. C'est la grande différence par rapport à Lance Armstrong. C'est très simple chez Discovery Channel : on réunit une volée de valets autour d'Armstrong. Un manager, un directeur d'équipe, un cuisinier, un mécanicien, tout le monde écoute ses directives. Armstrong est le patron et tout le monde doit l'écouter, même Johan Bruyneel, le directeur sportif. J'éprouve beaucoup de respect à son égard mais il faut bien dire la vérité : en fait, Bruyneel est un employé payé par Armstrong et la moindre décision est prise ou initiée par Armstrong. Ullrich est aussi le nombril de T-Mobile, il y est bien entouré mais ce sont ces gens qui déterminent ce qu'il doit faire. De ce point de vue, il manque de personnalité. Il ne sait pas dire : -C'est ainsi et pas autrement. A peine. Un moment donné, il a essayé de pédaler comme lui, ou plutôt de pédaler avec le même rythme élevé. C'est notamment pour ça qu'il a fait venir l'Américain Kevin Livingstone chez Telekom il y a quelques années. Livingstone s'entraînait avec Armstrong, savait exactement comment il travaillait pour utiliser un aussi petit braquet. Ullrich a donc essayé de l'imiter dans les moindres détails mais il n'y est pas parvenu. Son corps n'a pas suivi. Il n'avait plus d'équilibre entre puissance et pouls. C'est évidemment dommage car c'est ce qui fait la différence entre eux en montagne. Ullrich utilise toujours un grand braquet alors qu'Armstrong varie beaucoup plus. Or, ses changements de rythme démolissent ses adversaires. Je pense que c'est à cause de la crise qu'il a traversée en 2002. Un moment donné, il a voulu expulser tous ses problèmes : le genou, le fait qu'il ait pris certaines pilules dans une discothèque, l'accident en Porsche alors qu'il était accompagné de deux filles, la dépression, les problèmes avec Gaby, son amie... J'ai été surpris de la franchise avec laquelle il m'a raconté tout ça, avec laquelle il a évoqué ses sentiments alors qu'avant, il n'y arrivait pas. Il a relu tous les chapitres et je croyais qu'il allait barrer certains passages mais il ne l'a pas fait. Cela correspond bien au titre du livre et à sa philosophie : tout ou rien. Soit vous vous taisez, soit vous expliquez ce qui s'est vraiment passé. Vous savez, Ullrich se distingue de beaucoup d'autres grands sportifs par son sens de l'autocritique. Il n'a pas peur de révéler ses faiblesses, il est très authentique et donc très crédible. Il sait qu'il a fait des conneries durant cette fameuse période et il voulait en sortir le mieux possible. Ullrich ne cherche jamais d'excuses. Cela ressort de son livre. Je pense que peu de sportifs réaliseraient un livre pareil. Le problème d'Ullrich, c'est qu'il est trop crispé lors des conférences de presse. Il n'a pas une attitude positive et on a ainsi une image erronée de lui. Alors que j'avais justement l'impression que leur couple allait de nouveau bien, qu'il trouvait chez Gaby la chaleur dont il a besoin. Je ne peux pas en dire grand-chose. Ullrich est fixé sur lui-même, il tient peu compte des autres, comme tous les sportifs de haut niveau. Vous abordez un thème important. Selon moi, c'était en effet une erreur. Ullrich aurait mieux fait d'accepter l'offre de CSC. Bjarne Riis était l'homme idéal pour le ramener à son niveau. Riis force le respect et il a de bonnes méthodes d'entraînement. Ivan Basso est un grand talent depuis des années mais il émerge seulement maintenant. Bobby Julich n'a pratiquement rien gagné pendant des années et voilà qu'il remporte Paris û Nice. Jens Voigt était un bon coureur mais il émarge maintenant à l'élite. Ce n'est pas un hasard. Il le dit lui-même : l'an dernier, il était malade et a fini quatrième. En bonne santé, il doit pouvoir faire mieux. Je constate qu'il roule mieux que les années précédentes, ce qui signifie qu'il s'est entraîné très dur. Chaque année, il lui est plus difficile de se débarrasser de ses kilos superflus. C'est un problème de métabolisme. Il semble y être parvenu malgré tout. Quand Ullrich le veut, il peut aller dans le rouge à l'entraînement, plus à fond que n'importe qui. Je ne sais pas où se situe son seuil de douleur. Mais en général, il ne veut pas y aller à fond, même pas maintenant, à 31 ans et après tant de mauvaises expériences. Peut-être changera-t-il s'il gagne ce Tour : il sera débarrassé d'une fameuse pression car ce Tour de France est une véritable obsession pour lui. Je pense aussi qu'après une deuxième victoire, il équilibrera sa saison et courra le Giro ou quelques classiques printanières. Mais pour le moment, il n'en est pas question. Je crois qu'il ne doit pas se faire d'illusions si Armstrong est en forme car l'Américain a beaucoup d'atouts psychologiques. Jacques Sys, envoyé spécial à Munich " Ullrich sait tout donner mais il n'en a PAS SOUVENT ENVIE "