Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la famille Beckenbauer a beaucoup de chance : sa maison n'est pas détruite et ses habitants réparent eux-mêmes les quelques dégâts. De 1944 à 1950, quatre adultes et quatre enfants se partagent quatre pièces : Franz Beckenbauer père, sa femme, ses deux enfants ( Franz junior et Walter), sa s£ur Frieda et ses deux fils et leur mère Katharina. Ils tiennent bon.
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Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la famille Beckenbauer a beaucoup de chance : sa maison n'est pas détruite et ses habitants réparent eux-mêmes les quelques dégâts. De 1944 à 1950, quatre adultes et quatre enfants se partagent quatre pièces : Franz Beckenbauer père, sa femme, ses deux enfants ( Franz junior et Walter), sa s£ur Frieda et ses deux fils et leur mère Katharina. Ils tiennent bon. Le père retrouve son travail à la Poste et la grand-mère perçoit une pension de veuve d'un conducteur. Le premier hiver n'en est pas moins rude pour la famille. Il fait froid, l'électricité et le gaz connaissent de fréquentes pannes. Le charbon étant très cher, on jette ce qu'on peut dans la cheminée. Franz ne comprend pas qu'il vit un des pires moments de l'histoire de son pays, réduit à des conditions de vie minables. Le football l'a toujours attiré. Franzi, comme l'appelle tendrement sa tante Frieda, " a été préparé à la dureté de la vie par le football ". Le terrain du SC Munich 1906 est sa salle de jeux et le gamin est collé à la radio, le week-end, pour écouter les résultats des matches. Ballon sous le bras, il sort dans la rue avec son frère Walter, de quatre ans son aîné et beaucoup plus talentueux. Un jour, ils ne sont que sept alors qu'il faut huit garçons. Franz a la permission de jouer. Il se tire bien d'affaire, à cinq ans, face à des garçons plus âgés et plus costauds. Quand Beckenbauer se présente au SC Munich 1906 à huit ans, il n'a pas les dix ans requis et ne peut donc disputer que des matches amicaux, aucune rencontre officielle. Son talent apparaît très vite et Franz se retrouve sur le terrain à tous les matches malgré tout. À 13 ans, il rejoint le Bayern, qui est la deuxième équipe de la capitale bavaroise, à ce moment. Beckenbauer : " Je me souviens de la scène. Mon père était assis à son bureau, stylo à la main. J'avais 18 ans. Il n'avait pas précisément l'air enchanté. - Footballeur, est-ce un métier ? Peut-on en vivre ? Et si oui, combien de temps ? ". Beckenbauer entame la saison avec panache dans l'équipe fanion, qui aligne aussi Gerd Müller et SeppMaier. Très rapidement, les joueurs du Bayern fréquentent la jet set. Comme Beckenbauer le dira plus tard : - So wenig Freunde für so viel Geld (tellement peu d'amis pour tant d'argent). Durant ses jeunes années au sein du grand club en devenir, Beckenbauer est donc un joueur sociable. Le Bayern s'associe à la CSU conservatrice de Franz Joseph Strauss, rompant ainsi avec sa tradition : le club a été formé par un milieu progressiste d'artistes et d'étudiants. Avant la guerre, il a longtemps eu un rôle significatif dans l'Etat libre de Bavière. Aujourd'hui encore, le Bayern est le club de la Bavière, Munich 1860 étant celui des Munichois. Beckenbauer ne cesse de progresser. Le club évolue vers un niveau supérieur. Un an après avoir raté de peu la montée en D1, le Bayern réussit à rejoindre l'élite, la Bundesliga créée en 1963. Beckenbauer défend d'une manière peu orthodoxe, à la fois arrogante et élégante. Il dispute presque tous les matches lors de sa première saison parmi l'élite, en 1965-1966, il inscrit quatre buts et remporte son premier trophée, la Coupe d'Allemagne de l'Ouest. Beckenbauer est lancé, alors que se profile le championnat du monde en Angleterre. " La saison 1965-1966 a sans doute été ma plus belle, compte tenu de mon jeune âge. Je suis devenu international et vice-champion du monde alors que je n'avais joué au plus haut niveau qu'une seule saison ", commente Beckenbauer des années plus tard. La saison est en effet fantastique, bien qu'on ait tenu Beckenbauer pour responsable de la défaite en finale du Mondial pendant des années. Le médian défensif de 20 ans doit surveiller et neutraliser la vedette anglaise, Bobby Charlton. Les observateurs estiment que le sélectionneur, Helmut Schön, a commis une grave erreur en lui attribuant cette mission. Beckenbauer est beaucoup trop offensif et il laisse souvent Charlton libre. Plus tard, Beckenbauer reviendra sur cette défaite 4-2 aux prolongations : " Cette tâche n'était pas dans ma nature. Au restaurant, je m'assieds dos au mur. Pas parce que je manque d'assurance ou que je ne fais pas confiance aux autres, simplement parce que je pense en termes offensifs. J'aime voir ce qui se passe devant moi, pas derrière. Il en va de même en football. Je ne puis cependant adresser de reproche à Schön à propos de ce Mondial. J'ai joué à toutes les places avant qu'en 1971, il soit enfin disposé à m'aligner au libéro ". Beckenbauer a raison. Suite à ce changement de poste, la Mannschaft devient une équipe bien huilée. L'Allemagne réussit ses tournois à partir de l'EURO 1972 en Belgique, le premier tournoi durant lequel Beckenbauer est capitaine. Après la victoire à Bruxelles, 3-0 face à l'Union Soviétique, le Kaiser emmène ses coéquipiers vers la victoire dans la finale légendaire contre les Pays-Bas, en Allemagne. La Mannschaft perdra la finale du dernier tournoi de Beckenbauer, l'EURO 1976 en Yougoslavie, face à la Tchécoslovaquie, au botté des penalties. La déception de Beckenbauer est adoucie par son élection au titre de Joueur FIFA de l'Année. Après quinze saisons au Bayern, Beckenbauer s'aventure dans le nouveau championnat professionnel américain, au New York Cosmos. Il tient un journal : " A mes pieds, New York, devant moi, une nouvelle vie. L'avion prépare son atterrissage, les bâtiments grossissent sans cesse : le World Trade Center, l'Empire State Building et le Chrysler Building. New York, New York, de Frank Sinatra, est ma chanson préférée. If I can make it there, I'm gonna make it everywhere. Mais au fond, qu'ai-je à gagner ici ? J'ai déjà tout remporté : le championnat d'Allemagne, la Coupe d'Europe, la Coupe du Monde, l'EURO et le Mondial. J'ai atteint le sommet. Aurais-je laissé derrière moi le meilleur de ma carrière ? Ceci est-il la fin du footballeur Franz Beckenbauer ? Je suis empreint de doutes ; j'ai signé pour quatre saisons mais le veux-je vraiment ? Il est trop tard pour réfléchir, autant m'extirper ça de la tête ". Le doute prend malgré tout le dessus du joueur déjà légendaire : " Où sont mes rêves ? Je n'en ai plus. Ma famille est en morceaux, je ne nourris plus d'ambitions sportives. J'ai vécu à Munich pendant 32 ans. Souffrirais-je du mal du pays ? Est-ce cela ? " Beckenbauer se présente à la douane de l'aéroport. Le fonctionnaire lui demande ce qu'il vient faire en Amérique : - I'm going to play football, Sir ", répond-il. Le douanier le toise des pieds à la tête. Il ne comprend pas que cet homme si léger puisse jouer au football. Devant sa perplexité, Beckenbauer comprend brusquement. - Sorry sir, I meant soccer. Le lendemain, la nouvelle de son arrivée figure à la page 92 du Daily News. Le héros du football n'est rien aux Etats-Unis. Pour reprendre les termes de Beckenbauer : " Ici, les gens ne savent même pas à quoi ressemble un ballon de football ". Au club, en revanche, il se sent chez lui, en compagnie des autres célébrités enrôlées, comme Carlos Alberto, Johan Neeskens, et le plus grand de tous, Pelé. S'il existe un paradis du football, Beckenbauer s'y trouve. Pourtant, le football ne le passionne plus comme autrefois. Quand la télévision retransmet un match, il regarde ailleurs ou s'occupe à autre chose. " Que voulez-vous ? ", interroge-t-il. " Après le premier match, Pelé voulait arrêter à cause de l'état du terrain. Nous nous produisions dans un stade qui accueillait 300 personnes à tout casser. Et encore, elles avaient dû se perdre ". Beckenbauer déplace progressivement son champ d'action. De footballeur connu, il devient célébrité. Il rencontre des monuments venus d'autres horizons, tels que Luciano Pavarotti, Robert Redford et Henry Kissinger. Comme Pelé, Beckenbauer acquiert un rôle de premier plan dans la jet set. Après trois ans, le New York Cosmos propose un nouveau contrat à Beckenbauer. Il peut resigner pour deux saisons, pour une somme astronomique, par rapport à l'offre de Hambourg qui a contacté le joueur, âgé de 35 ans. Beckenbauer hésite longtemps, pas seulement à cause de l'aspect financier mais aussi de ses liens avec le Bayern, dont le HSV, alors à son apogée, est un grand rival. Beckenbauer : " Est-ce le bon choix ? Je peux achever tranquillement ma carrière ici. Je n'ai plus besoin de jouer beaucoup et je découvre des aspects complètement différents de la vie ". Quelques semaines plus tard, le HSV présente quand même Beckenbauer : " Durant tout ce temps, une question m'a trotté dans la tête. Puis-je encore battre des joueurs qui me sont physiquement nettement supérieurs, grâce à ma technique et mon expérience ? La réponse coulait de source : signe ce contrat ! " Beckenbauer joue deux saisons pour le HSV, à la grande colère des supporters du Bayern. Il est champion d'Allemagne en 1982 avant de repasser six derniers mois au New York Cosmos parce qu'il aime les Etats-Unis : " Pour moi, l'Amérique est le pays de toutes les possibilités. Je ne veux en rater aucune ". Beckenbauer revient habiter dans la montagne autrichienne en Allemagne à Kitzbühel. Un jour, il ouvre le quotidien Bild. Celui-ci titre : Franz : - Je suis prêt en tête d'un article selon lequel il serait candidat au poste de sélectionneur national. Beckenbauer tombe des nues puis, stoïque, il commente : " Je suis heureux de pouvoir avoir une opinion. Les journalistes m'ont évidemment demandé si je me voyais remplir une fonction au sein de la fédération allemande de football. Je me verrais bien directeur technique mais sélectionneur ? " Il est pourtant le candidat idéal : " Mais je n'en avais pas besoin financièrement et ma vie n'était pas monotone. Je n'avais pas non plus l'envie de prouver qu'un grand footballeur pouvait être un entraîneur de la même envergure. Peut-on parler d'obligation morale ? Si je suis honnête envers moi-même, je dois reconnaître que je ne puis vivre sans le football. Il fait partie de moi, je suis le football ". Beckenbauer devient un sélectionneur de la même trempe que le libéro. Lors de son premier tournoi à ce poste, le Mondial mexicain de 1986, l'Allemagne s'incline en finale contre l'Argentine de Diego Maradona. Quatre ans plus tard, en Italie, il renverse les rôles : " La médaille d'argent à Mexico constituait une défaite à mes yeux. Les journaux m'ont démoli et j'ai failli les croire. Quatre ans plus tard, j'ai prouvé qu'ils avaient eu tort ". Beckenbauer a accompli sa mission. Il gagne de l'argent à l'Olympique Marseille, qu'il dirige 12 matches avant de revenir au Bayern, son grand amour. Il apporte un vent frais à une culture figée. Entraîneur, il n'est champion qu'une fois. Durant la saison 1995-1996, il gagne la Coupe UEFA, comme entraîneur ad interim, puisque, devenu président en novembre 1994, il remplace Otto Rehhagel, qu'il vient de limoger. Le club retrouve son ambiance, malgré les mauvais résultats de Giovanni Trapattoni. Sous la direction de Beckenbauer et du vice-président Karl-Heinz Rummenigge, le Bayern émerge lentement de son trou. Même dans la nouvelle mouture de la Ligue des Champions, il obtient de bons résultats. Beckenbauer joue de sa réputation pour enrôler des étoiles : " Je ne veux au club que des gens qui ont un riche passé au Bayern. C'est pour cela qu'on y retrouve Gerd Muller (entraîneur des jeunes), Uli Hoeness (manager) et Sepp Maier (entraîneur des gardiens). Le Bayern doit faire revivre son histoire ". Beckenbauer tient parole. De 1994 à 2005, le Bayern est sacré champion d'Allemagne à six reprises. Il s'adjuge la Ligue des Champions 2001 aux tirs au but, contre Valence. En 2005, Beckenbauer est nomme président du conseil d'administration et du comité d'organisation du Mondial. La pression croît, les deux années de préparation au Mondial ont passé très vite. Le compte à rebours a commencé. Le moindre problème, petit ou grand, prend immédiatement énormément d'importance. Les soucis de la FIFA à propos de la sécurité des stades, nés de manière informelle durant la Coupe des Confédérations, ont été révélés au grand jour. La demande massive de billets, à laquelle on ne peut répondre, est aussi une source de pression. De grandes fédérations voisines requièrent plus de billets avec insistance. Cette problématique mettra à l'épreuve les nerfs et les talents diplomatiques de Beckenbauer jusqu'à la finale de Berlin. Mais il affronte cette masse de tracas avec sa décontraction habituelle, sans rien montrer de ses sentiments réels, sans doute parce que tout ce qu'il touche, depuis le début de sa carrière, se transforme en or. Peut-être qu'après le Mondial il pourra briguer un autre poste élevé... à l'UEFA ? THIJS JASKI, ESM