Alors que l'avion qui nous emmène au printemps dernier sur les traces de Cristiano Ronaldo entame sa descente vers Madère, plusieurs passagers se signent, réminiscence de l'époque où l'atterrissage sur l'archipel était l'un des exercices les plus dangereux de l'aéronautique. Aujourd'hui, la piste a été allongée et les plus gros appareils peuvent s'y poser mais il est vrai que le vent procure toujours une sensation étrange au voyageur.
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Alors que l'avion qui nous emmène au printemps dernier sur les traces de Cristiano Ronaldo entame sa descente vers Madère, plusieurs passagers se signent, réminiscence de l'époque où l'atterrissage sur l'archipel était l'un des exercices les plus dangereux de l'aéronautique. Aujourd'hui, la piste a été allongée et les plus gros appareils peuvent s'y poser mais il est vrai que le vent procure toujours une sensation étrange au voyageur. A cet instant précis, nous ne pouvons nous empêcher de songer à l'émotion qui envahit la star de Manchester United lorsqu'il revient sur cette île à laquelle le football l'a arraché dès l'âge de 11 ans. Effectuait-il, lui aussi, un signe de croix ? " Vous pouvez toujours le lui demander ", sourit le chauffeur de taxi qui nous emmène vers le centre de Funchal, la capitale. " Il doit être ici en ce moment. Pour le trouver, prenez la route de Livramento, c'est là qu'il a acheté une maison. Demandez à mes collègues, ils connaissent : tous les Anglais qui viennent ici veulent savoir un petit quelque chose de Cristiano Ronaldo ". Au point que Fernão Barros, le parrain du joueur, se méfie un peu des " faux journalistes " et demande une carte de visite. Ces derniers mois, les visites se sont multipliées : L'Equipe, Marca, la BBC et même la chaîne de télévision américaine EPSN ont envoyé une équipe de reportage. Tous ont été reçus avec la gentillesse et la sympathie qui caractérisent les habitants de l'île. Comme le dit RuiSantos, le président de l'Andorinha FC, premier club de Cristiano Ronaldo : " Vous n'êtes pas le premier et j'espère que vous ne serez pas le dernier ; car tant qu'on vient nous voir, cela signifie qu'il est toujours très coté ". Cristiano Ronaldo n'est pas sur l'île. " Il sera là à partir du 9 juin, pour une semaine ", confie sa mère. " Quand il arrivera, ça se saura : il suffira de voir les paparazzi qui entourent sa maison. Il me l'a encore dit l'autre jour : - Mãe, j'aime bien venir à Madère mais je n'y suis plus en paix. Cette fois, il va profiter de son passage pour lancer la nouvelle collection dans le magasin de mode de sa s£ur, CR7 ". Nous ne pensions pas avoir la chance de rencontrer MariaDolores (53 ans). " Son fils lui a conseillé de ne pas trop parler aux journalistes car il se méfie un peu de l'usage qu'ils pourraient faire de ses paroles ", avoue le parrain Fernão Barros. " Mais si je l'appelle, elle acceptera peut-être de vous rencontrer ". Moins de dix minutes plus tard, elle est attablée avec nous au bar du coin, à Santo António, une commune de 40.000 habitants qui fait partie de l'agglomération de Funchal. Nous l'écoutons parler de la finale de la Cup (" Ronaldo m'a avoué que c'était le match de trop pour lui : même sur le terrain, il avait la tête en vacances "), des prétendantes de son gamin (" Il est trop jeune pour se marier, je préférerais qu'il attende encore quelques années ") et de ses relations difficiles avec JoséMourinho (" Ils ne se parlent toujours pas "). Le football, elle adore. " Si j'avais été un homme, j'aurais sans doute joué ", dit-elle. " D'ailleurs, quand j'étais jeune, j'ai participé à des matches : les femmes mariées contre les célibataires. " Cuisinière dans de petits restaurants familiaux (" Là où il faut savoir faire de tout "), elle épouse Dinis, un jardinier de la ville et donne naissance à quatre enfants : deux filles et deux garçons. Cristiano Ronaldo est le plus jeune. On dit que ses parents l'ont appelé comme ça parce qu'ils étaient fans de RonaldReagan. Mais l'acteur ou le président des Etats-Unis ? " A vrai dire, je ne savais pas si j'étais enceinte d'un garçon ou d'une fille ", raconte Maria Dolores. " Les échographies coûtaient trop cher. Si j'avais eu une fille, nous l'aurions appelé Matilde, comme ma mère. Mais un garçon... Reagan passait souvent à la télévision à ce moment-là et je trouvais qu'il avait de l'autorité. J'ai donc dit à ma s£ur que nous l'appellerions Ronaldo. Mais elle voulait que ce soit Cristiano. Alors, nous avons jumelé les deux prénoms mais moi, je l'ai toujours appelé Ronaldo ". Comme son père était aussi responsable du matériel du club d'Andorinha, le petit Ronaldo eut pour parrain le capitaine de l'équipe, Fernão Barros. Et alors que ses copains se fabriquaient des ballons avec du carton et des chaussettes, lui eut toujours la chance de jouer avec de véritables sphères de cuir. " C'était, avec les chaussures de football, le seul cadeau qu'il appréciait ", raconte Maria Dolores. " Un jour, son parrain lui a offert une superbe voiture télécommandée rouge. Il l'a déposée et est parti jouer au foot. La seule chose différente qu'il a aimée, c'est un vélo reçu à Noël ". La famille habitait une petite maison à Quinta Falcão, un quartier de Santo Antonio bâti sur les terrains d'une ancienne ferme que la municipalité a rachetés pour en faire des habitations sociales. L'endroit est vétuste et les familles qui y vivaient ne roulent pas sur l'or mais elles sont composées de gens courageux. La maison qu'occupait la famille a été détruite début 2007. Elle était abandonnée et attirait trop de curieux. " Une fille est venue de Chine rien que pour voir où Ronaldo était né, j'avais honte ", avoue sa maman, qui a emménagé dans un appartement pas très loin de là. " Dans le déménagement, des tas de souvenirs de Ronaldo ont disparu. Des gens d'ici commencent à profiter de son succès. Je me souviens d'une photo prise quand il était petit. Celui qui l'avait faite avait dit : - Je la garde car plus tard, elle vaudra de l'argent. Le gamin sera un crack. J'ai appris récemment qu'il l'avait vendue à des journalistes anglais pour 250 euros. Si c'était moi, je l'aurais donnée, quelle honte ! " Même si, après un demi-siècle de dur labeur, elle découvre aujourd'hui des plaisirs insoupçonnés de la vie, Maria Dolores avoue avoir eu un pincement au c£ur lorsque les pelleteuses sont arrivées. " J'ai tenu à être là. J'ai filmé sur mon GSM et Ronaldo a pu voir les images. Nous étions très émus tous les deux ". La rue étroite qui mène à la maison est bordée de murs contre lesquels Ronaldo passait son temps à faire des une/deux. Il jouait également sur un petit terrain de mini-foot extérieur, au pied de l'immeuble dans lequel vit encore sa grand-mère. Au moment de s'inscrire dans une école de football, c'est tout naturellement à l'Andorinha Futebol Clube qu'il accompagne son père. Le club a été fondé en 1925 par une bande de copains et s'appelle comme cela parce qu'un jour, une hirondelle ( andorinha en portugais) a suivi la trajectoire du ballon jusqu'au fond du but. Aujourd'hui, Andorinha compte 280 joueurs, 90 apprentis (8-10 ans) et 120 joueurs à la crèche (3-8 ans). Il possède également un terrain synthétique alors qu'à l'époque de Ronaldo, il fallait jouer sur le terrain pelado (en terre battue) d'un collège au centre de Funchal. Mais c'est aussi un club multisports, vice-champion national de badminton et actif en athlétisme ainsi qu'en natation. " Notre comité se compose de 13 membres, tous bénévoles. Mais notre succès actuel, nous le devons aussi à Cristiano Ronaldo ", reconnaît le président, Rui Santos. En effet, lorsque CR s'est inscrit, le club sortait d'une période difficile. Un moment fermé, il n'avait rouvert ses portes qu'en 1977, lorsque FranciscoAfonso prit en charge la réorganisation d'une école de jeunes. " Ce n'était pas facile car, vu le manque de terrains, il fallait convaincre les parents d'emmener les enfants aux quatre coins de la ville ", explique-t-il. L'arrivée de Cristiano Ronaldo, il s'en souvient parfaitement. " Ce qui me frappait, chez lui, c'est qu'il était toujours avec des plus grands. Mais c'est lui qui avait le ballon en mains : cela voulait dire qu'il était le chef ". Francisco Afonso avoue modestement qu'en termes de technique, il n'a rien appris au gamin. " A l'époque, je faisais venir de France le magazine Onze. J'y avais découvert des exercices de 3 contre 3 qui servaient à apprendre les mouvements, les passes, le soutien au porteur du ballon... Ce qu'on ne dit jamais de Ronaldo, c'est qu'il joue aussi très bien sans ballon. Et c'est très important. Comme je suis instituteur primaire de formation, j'avais une certaine pédagogie. Nous faisions aussi de la psychomotricité. Ce qui me frappait, chez Ronaldo, c'était la façon dont il posait les pieds. On aurait dit une ballerine. Et puis, il était fier. Il tenait cela de sa mère. Son cousin, Nuno, a aussi joué au football et il était doué techniquement. Mais il lui manquait quelque chose ". A l'âge de 9 ans, Ronaldo passe au Nacional, le deuxième club de Madère en importance, qui l'arrache au nez et à la barbe du Marítimo. Une histoire dans laquelle son parrain joue un rôle important. " Après mon passage à Andorinha, j'étais retourné au Nacional, comme responsable des jeunes ", raconte Fernão Barros. " Un jour, on est venu me parler d'un petit prodige qui jouait à Andorinha. J'ai demandé son nom et, quand on m'a dit qui c'était, j'ai compris qu'il s'agissait de mon filleul. Je suis allé le voir et j'en suis resté bouche bée. Le problème, c'est que les dirigeants d'Andorinha étaient proches de ceux de Marítimo. Son père voulait donc qu'il soit transféré dans ce club. Mais sa mère et moi, nous voulions qu'il aille au Nacional. J'ai alors organisé une réunion entre les trois parties et je me suis arrangé pour que les gens de Marítimo ne soient pas là. J'avais tous les papiers en main : la carte d'identité de Ronaldo, la signature de sa mère. Il ne manquait que la signature de deux dirigeants d'Andorinha. Ceux-ci finissent par accepter contre la promesse de deux jeux de maillots. Quant à Cristiano Ronaldo, il reçoit un abonnement de bus et, comme les enfants d'autres familles modestes, 5.000 escudos (25 euros) par mois. Au Nacional, le gamin s'entraîne d'abord sous les ordres d' AntonioMendonça puis de PedroTelhinhas. " Je ne l'ai eu sous mes ordres chez les Infantís (10-11 ans) qu'au tout dernier moment car, dès le début, il s'est entraîné avec les Iniciados (12-13 ans) ", explique-t-il. " On voyait tout de suite qu'il était plus fort, d'autant que la moyenne de l'équipe était assez faible, le club étant en pleine restructuration. Mais il avait déjà tout ce qu'on voit de lui aujourd'hui. Y compris les pleurs. J'ai encore repensé à cela au moment de la finale de l'Euro 2004, où les larmes coulaient sur ses joues alors que le match n'était pas encore terminé. Il ne supportait pas la défaite. Et il était même capable de se fâcher très fort sur ses équipiers quand les choses ne tournaient pas comme il le souhaitait. Le problème, c'est qu'il voulait parfois résoudre la situation tout seul car il en était capable. Nous l'alignions derrière un attaquant de pointe mais il courait déjà un peu partout. Il jouait des deux pieds et allait au but dès qu'il sortait du dribble. Il avait une bonne frappe et il prenait 50 % de nos buts à son compte. Il était rare qu'un gamin de cet âge puisse marquer de l'extérieur de la surface de réparation. Lui, il y arrivait sans problème. C'est pour cela qu'on l'avait fait s'entraîner dans la catégorie supérieure, afin qu'il ait plus d'opposition. C'était un gamin charmant en dehors du terrain mais il n'était pas facile à diriger. Et cela ne servait à rien de crier sur lui devant tout le monde car il se mettait à pleurer. C'est la chose la plus importante que j'ai apprise avec lui : chaque enfant a sa personnalité. Lui, il fallait le prendre à part et lui expliquer que tout le monde n'avait pas la chance d'être aussi doué que lui et qu'il avait quand même tout avantage à s'appuyer sur un partenaire puis à continuer sa course vers le but. D'autant que tout le monde l'acceptait comme la référence du groupe. Mais il méritait ce titre car c'était également quelqu'un de très sérieux, surtout à l'entraînement. AlexFergusson le répète d'ailleurs souvent aujourd'hui : c'est grâce à cela qu'il a réussi. Il faut bien se dire qu'à l'époque, on s'entraînait une fois par semaine sur un terrain de terre et on considérait cela comme une chance car le reste du temps, nous allions sur des terrains de mini-foot extérieurs. Du béton sur lequel il ne faisait pas bon tomber. C'est pourquoi je ne crois pas ceux qui disent qu'il plonge trop facilement. Pour moi, s'il est souvent par terre, c'est à cause de sa rapidité. A cette vitesse-là, le moindre contact vous propulse deux ou trois mètres plus loin ". Cristiano Ronaldo est le premier joueur de l'île à porter le maillot de l'équipe nationale. Pourtant, comme la plupart de nos interlocuteurs, Pedro Telhinhas affirme que du talent, il y en a aussi sur l'archipel : " Je me rappelle de Steve, un joueur de Camara de Lobos. Il était aussi fort que Ronaldo mais il est resté sur l'île et joue aujourd'hui à União, en division 2B, l'équivalent de la D3 en Belgique. Celui qui veut réussir doit partir. Et s'accrocher. Car plusieurs gamins sont partis au Sporting et sont rentrés après trois ou quatre mois ". Le Sporting Lisbonne, c'est aussi la destination de Cristiano Ronaldo, qui est pourtant supporter avoué de Benfica. " Le Dr MarquesdeFreitas, qui fut longtemps magistrat à Lisbonne, avait de bons contacts avec la direction du Sporting. Lorsqu'il a vu que le gamin était trop fort pour rester au Nacional, il a fait jouer ses relations pour que Ronaldo puisse passer une semaine de tests là-bas ", poursuit Fernão Barros, le parrain. " Après un jour, on nous a dit qu'il était engagé. Le Nacional, qui devait 4.500.000 escudos au Sporting (22.500 euros) a exigé l'effacement de sa dette en contrepartie. C'était beaucoup d'argent pour un gamin mais le Conseil Financier du Sporting a donné son aval. Un ami avait également parlé de lui à Benfica mais ce club ne s'était guère montré intéressé. De toute façon, sa section Jeunes n'était pas suffisamment structurée. Pour Ronaldo, il fallait quelque chose de très solide car c'était un rebelle. D'ailleurs, la séparation fut très difficile à vivre ". Maria Dolores avoue : " Après son départ, ma belle-famille s'est retournée contre moi. Pourtant, c'était la seule solution. Ici, quand je l'enfermais dans sa chambre, il s'enfuyait par la fenêtre pour aller jouer au football. Là, je savais qu'il serait très bien suivi et qu'on veillerait à son alimentation. Ici, il ne mangeait que des fruits : s'asseoir à table avec nous, c'était une perte de temps. Il voulait jouer au foot ". Les punitions, de fait, n'ont pas manqué. On connaît déjà l'histoire de la chaise lancée sur une institutrice parce qu'il n'avait pas apprécié que les autres se moquent de son fort accent. Mais il y en eut d'autres. " Pour avoir dépensé tout son argent en chocolats ou pour avoir cassé la figure à un SDF qui l'avait attaqué au centre-ville alors qu'il se promenait avec deux autres gamins du Sporting ", révèle Fernão Barros. Mais la punition la plus terrible, sa maman s'en souvient encore : " Un jour, il devait venir disputer un tournoi avec le Sporting à Madère. Nous avions préparé des calicots mais la veille, il a téléphoné tout penaud : il avait été puni et ne pouvait pas accompagner le groupe. Dans ces moments-là, il voulait tout plaquer mais au fond de lui-même, il savait que sa carrière passait par le Sporting. Quand il revenait en vacances, il attachait des pierres à ses chevilles et faisait le tour du quartier en courant. Ou bien il remplissait deux seaux d'eau qu'il attachait avec une corde et soulevait pour se faire des muscles. Son frère Hugo organisait des tournois de gamins et ne voulait pas qu'il participe de peur qu'il se blesse. Lui, il s'en fichait : il courait tellement vite que personne ne pouvait le rattraper ". A un certain moment, son parrain dut tout de même intervenir : " Il était revenu en vacances et n'était pas rentré à temps à Lisbonne. LeonelPontes, qui est actuellement l'adjoint de PauloBento, m'a téléphoné pour me dire que, des jeunes comme lui, le Sporting en avait déjà vu passer des milliers mais que, s'il rentrait immédiatement, il passerait l'éponge ". Pendant qu'il était parti jouer au foot avec des copains, Fernão Barros réunit sa mère et ses s£urs : " C'était plus dur encore pour elles que pour lui. Je leur ai dit que l'avenir du gamin et celui de toute la famille était à Lisbonne. Si elles ne le laissaient pas repartir, il deviendrait carrossier ou maçon. Le Sporting a fait un effort aussi : il a mis un appartement à la disposition de la maman. Depuis ce jour-là, tout s'est beaucoup mieux passé ". Maria Dolores soupire : " S'il était resté ici, je n'ose pas imaginer ce qui se serait passé. A cause de la proximité avec le Maroc, la drogue est un fléau de l'île. Tous ses copains d'enfance ont sombré. Tous ". par patrice sintzen