Mauricio Pochettino(45 ans) nous reçoit en compagnie de son staff technique, composé de ses adjoints Jesús Pérez, Miguel D'Agostino ainsi que de l'entraîneur des gardiens, Toni Jiménez Sistachs. En 2012, ils ont tous quitté l'Espanyol pour tenter l'aventure anglaise, d'abord à Southampton puis, un an plus tard, à Tottenham.
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Mauricio Pochettino(45 ans) nous reçoit en compagnie de son staff technique, composé de ses adjoints Jesús Pérez, Miguel D'Agostino ainsi que de l'entraîneur des gardiens, Toni Jiménez Sistachs. En 2012, ils ont tous quitté l'Espanyol pour tenter l'aventure anglaise, d'abord à Southampton puis, un an plus tard, à Tottenham. SebastianoPochettino, le fils aîné de Mauricio, est là également. Il est l'un des kinés des Spurs. Le travail de son père ne passe pas inaperçu, au point qu'on a même parlé d'un intérêt du FC Barcelone pour sa personne mais Pochettino a aussitôt répliqué : " Je suis fan de l'Espanyol. Il m'est impossible d'entraîner le Barça. " Une réaction qui prouve combien Mauricio Pochettino est fidèle. Il est aussi passionné, anti-conformiste et obsédé par le côté esthétique du football. MAURICIO POCHETTINO : Le club et l'équipe sont en totale reconstruction. Dans un an et demi, nous emménagerons dans un nouveau stade qui servira de modèle à l'Angleterre et à toute l'Europe. Notre équipe est jeune, en constante évolution. Le produit final n'est pas encore prêt. POCHETTINO : Du temps. C'est le temps qui va nous permettre de nous mesurer à des entités plus puissantes sur le plan économique. Un club qui construit un stade doit faire un effort financier important et doit donc faire preuve de créativité sur le plan sportif. POCHETTINO : Non. Si, en début de saison dernière, nous avions prétendu que nous allions lutter pour le titre, tout le monde nous aurait ri au nez. La pression était sur les autres clubs : Arsenal, Liverpool, Manchester City, Manchester United...Leicester a voulu montrer à tout le monde qu'en Angleterre, les rêves peuvent devenir réalité. Mais cette saison, le club va moins bien. À Tottenham, on veut s'inscrire dans la durée. Être champion, c'est bien. Mais il faut que cela arrive parce que les bases sont solides et pas grâce à un concours de circonstances. Leicester méritait son titre mais celui-ci était dû au hasard. POCHETTINO : Pourquoi serait-ce utopique ? Harry Kane l'a répété il y a peu : il n'y a rien de tel que de faire sa carrière où on se sent bien. Si la croissance de Tottenham se fait parallèlement à la sienne, pourquoi ne resterait-il pas ? POCHETTINO : Les joueurs n'ont pas changé, c'est l'environnement qui est différent. Les footballeurs d'aujourd'hui doivent pouvoir faire face à l'évolution technologique car tout est enregistré. Avant, certaines actions passaient inaperçues et les gens ne s'arrêtaient pas à des détails. Aujourd'hui, les matches sont filmés par cinquante caméras et le monde entier est au courant de tout ce qui se passe dans la minute grâce à internet... Ce boum médiatique complique la vie des joueurs. À mon époque, les mêmes choses se passaient mais elles n'apparaissaient pas au grand jour. Aujourd'hui, les joueurs sont engagés dans une sorte de Big Brother permanent, ils sont épiés 24h/24. Attention, ce n'est pas la faute des médias. L'ego joue un rôle important aussi. Car que se passerait-il si on privait les joueurs de leur smartphone et de leur compte Instagram ? Si on les empêche de montrer qu'ils sont allés à la montagne avec leur chien, ils meurent. Ils doivent alimenter leur ego mais s'ils le font de la sorte, ça reste une coquille vide. Je comprends que les gens s'intéressent à nous et à ce que nous représentons mais il faut une limite. Chacun fait ce qu'il veut de sa vie privée, il faut respecter ça. POCHETTINO : Je n'interdis rien, je n'aime pas ça. Et puis, quand on est le premier à sortir son GSM... Nous sommes obligés de les utiliser pour entretenir des relations avec nos amis, nos parents ou nos épouses. La relation devient de plus en plus virtuelle. Avant, il fallait sortir en rue pour voir quelqu'un et prendre un café avec lui. Maintenant, nous avons affaire à une autre génération et nous devons suivre le mouvement, sans quoi nous serons dans l'impasse. Il n'est pas possible de revenir en arrière. POCHETTINO : J'aime les louanges ! Tout le monde veut être aimé. Lorsque j'ai arrêté de jouer, j'ai passé beaucoup de temps avec Xabier Azkargorta (l'entraîneur basque qui a qualifié la Bolivie pour la Coupe du monde 1994, ndlr). Nous allions au fitness, au sauna et nous parlions pendant des heures. Je me souviens qu'il disait : " Un compliment affaiblit les gens qui manquent d'intelligence. " Mais les gens intelligents utilisent ces compliments pour être plus forts encore. POCHETTINO : Cela dépend de la personne qui le fait... Ce qui me fait le plus plaisir, c'est qu'on dise que je suis un entraîneur normal mais sensé. C'est ce que je veux être : un type normal. Pas une vedette. Pas un hystérique. Je ne veux pas me comporter de façon excentrique. Pour moi, le naturel compte plus que tout. Il y a trop d'acteurs dans notre profession. Ils vendent quelque chose qu'ils ne sont pas. L'apparence compte plus que le reste et ça m'énerve. POCHETTINO : De nombreux aspects entrent en ligne de compte : il faut pouvoir gérer un groupe, diriger, connaître le jeu... Un grand entraîneur est-il quelqu'un qui joue en 4-3-3 et peut changer de tactique mais a des problèmes relationnels avec ses joueurs ? Et qui peut juger ça ? Les supporters ? Les médias ? Les joueurs ? Et selon quels critères ? Il est tellement injuste de dire que tel entraîneur est bon ou mauvais... Surtout si on ne se base que sur les résultats. Pour beaucoup, un bon entraîneur est un entraîneur qui gagne. Je ne suis pas d'accord. Pour moi, l'important, c'est ce qui reste après quelques années, l'héritage, le fait d'aider les joueurs à progresser. Mais pour cela, il faut du temps. Et de l'expérience. POCHETTINO : J'ai été très marqué par Marcelo parce que j'ai passé de nombreuses heures avec lui et appris énormément de choses, tant sur le plan professionnel que du point de vue humain. Il transmettait sa passion du football à ses joueurs et c'est son héritage le plus important. Il nous a appris à être disciplinés, respectueux, à avoir des valeurs. Connaître quelqu'un qui partage autant d'émotions par l'intermédiaire du football, ça change une vie. Je pense que les entraîneurs qui ont très bien connu Marcelo se sentent différents. POCHETTINO : Ami, c'est un grand mot. Le plus important, c'est de bien s'entendre et d'avoir confiance mais cela ne suffit pas pour parler d'amitié. Moi, je ne pourrais pas. POCHETTINO : Qu'il prenne du plaisir. Il faut aimer jouer au football, toucher le ballon, regretter que l'entraînement se termine... On remarque rapidement les joueurs qui sourient et sont heureux. Ce ne sont pas ceux qui jouent le mieux mais ceux qui se sentent le mieux sur le terrain. À Southampton, Adam Lallana était comme ça. Balle au pied, il était heureux. POCHETTINO : Il a de l'énergie, du charisme, une aura... On ne connaît pas encore ses limites mais il a un grand potentiel. S'il continue à évoluer dans les meilleures conditions, il deviendra un des meilleurs joueurs de la prochaine décennie. POCHETTINO : Ça me procure beaucoup de satisfaction, en effet. Je suis toujours heureux de retrouver d'anciens joueurs de l'Espanyol. Voici peu, lorsque nous avons affronté Manchester United, Eric Bailly est venu me voir au vestiaire après le match. Il m'a offert son maillot et nous a remerciés, moi et le staff technique. C'est motivant. Il est arrivé d'Afrique il y a sept ans, à 16 ans, et s'est entraîné avec l'équipe première de l'Espanyol. Aujourd'hui, il joue à Manchester United. Cela me fait davantage plaisir que n'importe quel trophée. Gagner, c'est chouette mais c'est la reconnaissance humaine qui vous donne la force de poursuivre. POCHETTINO : Les gens sont de moins en moins patients. Aujourd'hui, il faut des résultats tout de suite. Ces deux entraîneurs sont des cas exceptionnels, très difficilement imitables. Leicester a été champion et cela n'arrivera peut-être plus jamais. Il n'y aura sans doute plus jamais de Ferguson ou de Wenger non plus. C'est de plus en plus difficile. Mais peut-être y arriverais-je avec Tottenham... POCHETTINO : Non, pas après cinq matches. En Espagne, ce serait différent car les Latins explosent vite. POCHETTINO : (Il soupire profondément) C'est impossible. Ils ont tellement de qualité qu'on ne peut pas en mettre une en évidence. POCHETTINO : El Cholo, c'est un crack. J'adore Simeone (il rit). C'est le numéro un. Je ne dis pas ça parce qu'il est argentin mais il a assez d'intelligence émotionnelle pour comprendre les joueurs. Ses équipes jouent à la limite du tolérable et n'ont pas leur pareille pour exploiter les détails. Simeone, c'est l'esprit de compétition personnifié. Il a la gagne dans le sang. Je ne peux pratiquement pas croire qu'on l'ait sifflé cette saison au Vicente Calderón, c'est injuste. Regardez tout ce qu'il a fait : on ne peut pas lui en demander plus ! POCHETTINO : Zidane, c'est la simplicité faite homme. J'admire le naturel avec lequel il dirige l'une des meilleures équipes du monde. Il le fait avec une dose de saine intelligence et ses joueurs lui en sont reconnaissants. C'est pour cela qu'ils ont remporté la Champions League. POCHETTINO : Quand je ne serai plus motivé, quand j'aurai du mal à me lever et à venir au centre d'entraînement, quand je ne me sentirai plus heureux. C'est ce qui s'est passé à l'Espanyol. À un certain moment, j'ai senti que ça ne pouvait plus continuer et que la fin était proche. Le football est fait d'émotions. POCHETTINO : Je ne serai jamais content, je suis un éternel insatisfait. Je suis nerveux, curieux, toujours en train de chercher quelque chose. J'aime la découverte. POCHETTINO : Oui, je suis pareil avec ceux qui m'entourent. J'admets ne pas être quelqu'un de facile, j'incite toujours les gens à dépasser leurs limites, à sortir de leur zone de confort et à tenter d'être meilleurs. PAR LORENA GONZÁLEZ - PHOTOS REUTERS" Ce que je veux être, c'est un type normal. Pas une vedette. Pas un hystérique. " MAURICIO POCHETTINO " Les gens intelligents utilisent les compliments pour être plus forts encore. " MAURICIO POCHETTINO