Tibo T'Joncke, Meindert Verstraete et Kenneth Desloovere sont jeunes, Gantois et jouent pour Mons-Hainaut. Comme Jeroen Selhorst, parti à Wevelgem, Bart Gijbels, exilé en Allemagne, et d'autres, ils ont embrassé une carrière professionnelle dans un contexte plus propice à leur épanouissement.
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Tibo T'Joncke, Meindert Verstraete et Kenneth Desloovere sont jeunes, Gantois et jouent pour Mons-Hainaut. Comme Jeroen Selhorst, parti à Wevelgem, Bart Gijbels, exilé en Allemagne, et d'autres, ils ont embrassé une carrière professionnelle dans un contexte plus propice à leur épanouissement. Entre les longues séances de shoot supervisées par Jurgen Van Meerbeeck aux halles de Jemappes, les footing dans les bois borains dans la foulée de François Richoux, le préparateur physique, et les heures de musculation à l'Aramis de Mons, les trois mousquetaires tentent de se faire un nom dans l'ombre des Desaever, Bayer et autre Potter. "Etre tous les jours aux côtés d'un personnage comme Ronny Bayer vous bonifie inévitablement", lance Verstraete, 22 ans et distributeur. "Il m'apprend à jouer davantage avec ma tête. Désormais, je ne m'appuie plus uniquement sur mon enthousiasme pour être prolifique". " Yves Defraigne et Ronny Bayer nous montrent également comme lire les situations de match", enchaîne Desloovere, pas timide pour un sou. A les entendre diserter avec prolixité sur le sujet, sûr que les trois compères gantois s'épanouissent dans le Borinage. Ils y sont arrivés l'été dernier. Sur la pointe des pieds, sans faire de bruit. "Nous sommes pros grâce à Mons-Hainaut", semble presque remercier Tibo T'Joncke, qui soufflera sa vingt-troisième bougie le 24 avril prochain. Du coup, le trio fait aussi sa première expérience de l'autre côté de la frontière linguistique. Histoire de découvrir également une autre culture. "Les joueurs de base et les deux entraîneurs sont néerlandophones", rappelle Verstraete. "Donc, pour l'adaptation, cela va. En outre, les gens nous ont très bien accueillis". Des gens que d'eux d'entre eux côtoient au quotidien. "Meindert et moi sommes venus nous installer dans la région", dit Desloovere. "Lui près du Stade Tondreau, moi à Mons. C'est sans doute dû à notre manque de connaissance du français mais les Borains m'ont l'air plus introvertis que les Gantois. Alors, c'est vrai que ce n'est pas facile tous les jours". "Oui, et puis, à Gand, nous avions nos habitudes", renchérit Verstraete. "Il y avait tellement d'activités possibles. Ici, notre vie est moins mouvementée. Bien sûr, je ne vous dirai sûrement plus la même chose si je vis encore à Mons dans cinq ans". Tibo T'Joncke se distinge, lui, de ses deux comparses. Passé d'Ypres à Mons durant l'entre-saison, il vit toujours à Wondelgem, dans la banlieue gantoise. "Je n'ai pas voulu être dépaysé. Aussi, je n'ai de contact avec la culture boraine que les jours de match. Et le moins que je puisse dire est que les partisans du club nous ont bien adoptés. J'ai l'impression qu'ils soutiennent énormément leur équipe. Plus que les Gantois". "C'est peut-être vrai aujourd'hui", coupe Verstraete. "Parce que tout va bien et que les résultats suivent mais on verra surtout leur réaction le jour où nous n'alignerons plus les victoires. J'ai vécu l'épopée qui a conduit le Siemens Gand en coupe d'Europe voilà deux ans et je peux vous dire que cette saison-là, le Tolhuis était tout le temps copieusement garni".D'un geste de la main, le pétillant Meindert fait mine de balayer cet épisode de sa mémoire. Comme s'il ne pouvait s'empêcher de penser à ce qu'est devenu aujourd'hui cet Hellas auquel il était si attaché.Et comme pour montrer leur attachement à leur nouvelle vie, T'Joncke, Desloovere et Verstraete accueillent Defraigne en français. Histoire sans doute de ne pas froisser l'entourage qui les observent. "Il est grisant de jouer dans un tel environnement", assure T'Joncke. "A Gand, que l'on soit basketteur ou footballeur, cela ne fait aucune différence. On n'attire pas le regard d'autrui. Cette ville est trop grande et les gens ont de trop de choses à faire pour nous reconnaître. A Mons, par contre, on sait que nous sommes basketteurs. Peut-être que le grand public ne parvient pas à mettre de nom sur nos visages mais, la plupart du temps, les gens que je croise me font comprendre qu'il sont au courant... C'est une petite satisfaction". C'est dans la langue de Voltaire que se passe l'entretien. A la demande même des intéressés. Reste qu'à Mons-Hainaut, le français fait, parfois, office de denrée rare dans les vestiaires comme sur le parquet. "Dans le vestiaire, on parle en anglais, en néerlandais et en français mais, souvent, l'anglais a le premier rôle", concède Verstraete avant de s'adonner avec un plaisir non-feint à quelques phrases... d'espagnol. Lors des temps-mort, le coach nous donne ses consignes en anglais. C'est plus simple pour tout le monde. Surtout pour les Américains". Des Américains qui ne sauraient probablement rien de leurs trois équipiers si Yves Defraigne ne les avait pas attirés aux halles de Jemappes l'été passé. Même s'il était à créditer d'une belle saison sur le plan individuel (7,3 points de moyenne), Meindert Verstraete n'avait, en effet, pu empêcher Siemens Gand de dégringoler en deuxième division. Tibo T'Joncke, lui, avait joué les utilités à Ypres où il avait, pourtant, été embrigadé, fort d'un titre de Révélation de l'Année glané avec le BC Gand. Quant à Kenneth Desloovere, il avait signé une belle saison à De Pinte, en D3. Bref, un pari audacieux que tenta le mentor des Hennuyers. "Yves avait l'avantage de nous connaître tous les trois", avance Desloovere. "En catégorie d'âge, nous avions, en effet, tous joué contre l'équipe qu'il coachait". Donc, le trio se félicite de son choix. Mais y en avait-il un autre? "Avec l'arrivée massive des champions de Belgique, j'étais de trop à Ypres", se rappelle T'Joncke. "Il fallait que je change un an seulement après être arrivé dans la cité des Chats. J'ai eu des touches avec Louvain et le BF Gand mais c'est à Mons que j'ai signé en définitive. Ici, il n'y a pas de meneur de jeu américain. C'était, donc, la garantie que si je le méritais, je jouerais". "Je ne voulais pas rester à Gand qui descendait", explique Verstraete. "J'aurais pu aller à Wevelgem ou à Ostende pour y jouer la doublure de Harris ou Holden. Et cela, je ne le voulais pas. Mons-Hainaut me semblait plus opportun pour progresser". "Oui et, à Mons, nous évoluons dans d'excellentes conditions de travail", enchaîne T'Joncke. "A Ypres comme à Gand, ce n'était pas autant professionnel. Si nous ne réussissons pas à nous imposer ici, c'est que nous n'en sommes pas capables. Un point c'est tout. Car on nous donne tout pour y arriver".Le cas de Desloovere est plus simple encore. Mons-Hainaut lui a offert la possibilité de rejoindre l'élite. Ce, à quoi il n'aspirait pas forcément : "Je me plaisais bien en D3. Mais quand une personne aussi connue qu'Yves Defraigne vous montre sa confiance et veut relever le défi de faire de vous un joueur de haut niveau, vous ne pouvez refuser. Sans lui, il est clair que je ne figurerais pas dans les rangs d'un club ambitieux. Maintenant, c'est à moi à me montrer digne du crédit que l'on m'accorde. La différence de niveau est énorme et, par moments, mon moral est en dessous de zéro. Au point que je me demande si je sais encore jouer au basket. Mais bon, Yves et Jurgen Van Meerbeeck me rassurent en m'affirmant que ces questions sont normales. Physiquement, je ne tiens pas encore la distance face aux armoires à glace de l'élite mais je travaille pour y remédier".Ils sont parfaitement conscients du malaise régnant dans leur ville d'origine. Une situation qui les met presque tous en colère. Comment une si grande ville, au passé riche et où la culture est omniprésente n'a pas de digne représentant au plus haut niveau de notre basket? Depuis que le Siemens Gand a chuté en D2, seul Blue Fox milite au sein de l'élite. Le club est, néanmoins, miné par une situation financière des plus précaires et son avenir est loin d'être assuré. "Si le club joue encore aujourd'hui, c'est parce qu'un coach étranger a accepté de le diriger gratuitement", explique Verstraete, un ancien de l'Hellas, le cercle concurrent. Il s'agit de l'Ukrainien Borislav Karebin. Une aubaine à court terme pour les dirigeants gantois puisque ce coach-manager place au Blue Fox certains joueurs à lui soucieux d'y (re)lancer leur carrière. Mais la survie du club semble de plus en artificielle. "Ce qui se passe dans cette équipe ne me plaît du tout. Pas plus d'ailleurs que ce qu'est devenu l'Hellas Gand, véritable institution du basket belge", énonce T'Joncke qui y a été formé. Européen voilà deux ans, le cercle cher à Carlos Sierens n'a jamais su se remettre du départ de ses meilleurs joueurs ( Tucker, Brannen et Van der Sluis). Résultat: sa dégringolade dans l'antichambre de l'élite lui a imposé la sagesse. Et au printemps dernier, ses dirigeants se sont mis à table avec ceux de Gentson pour unir leurs forces dans une formation baptisée Gand United. Elle milite désormais en D2. Une union qui semble se réjouir des problèmes financiers que rencontre son rival du Blue Fox. "Le problème de Gand c'est que des considérations politiques entretiennent les clivages entre les deux courants, celui du BF et celui de United. Gand est une grande ville mais où chacun ne voit que son intérêt personnel", précise Verstraete.Un climat de tension persiste entre les deux formations. Un climat qui semble empêcher toute création d'un club de gros calibre dans la ville."Il n'y a pas assez de talent en Belgique pour que le pays ait plus qu'une équipe de haut niveau par province", affirme Yves Defraigne. "Si Mons-Hainaut et Charleroi infirment cette théorie c'est parce qu'ils sont au sommet depuis un certain temps déjà. Cela dit, les investisseurs gantois ne sont pas très nombreux. Ils ne sont pas forcément prêts à investir dans le basket. A Gand, il y a tellement d'autres choses à faire". "On entend toujours dire que l'Hellas est soutenu, au départ, par l'aristocratie alors que le BC émarge à différentes catégories sociales. Mais tout cela aboutit à un énorme gaspillage. En D1, une demi-douzaine de joueurs sont Gantois. Ils jouent tous ailleurs. Sans doute un peu parce qu'ils en ont marre de toutes ces querelles", avance T'Joncke. Verstraete : "Quand vous êtes joueur dans l'un des deux clubs, vous vivez ces conflits au quotidien. Vous ne les entretenez pas mais votre entourage immédiat le fait pour vous. A la longue, cela vous mine. L'an dernier, il était parfois très difficile de se concentrer sur son jeu". Certes mais les Gantois sont fiers de l'être. Et même s'ils ne voient pas d'un bon oeil l'avenir du basket dans leur ville, ils souhaiteraient pouvoir en être un jour les porte-drapeaux. "Bien sûr que j'aurais voulu faire carrière à Gand. Quand vous pensez qu'Anvers est en quarts de finale de la Coupe Saporta avec une demi-équipe d'Anversois, vous ne pouvez qu'être envieux",répond T'Joncke, presque agacé. "Moi, c'est décidé, après six titres de champion avec Mons-Hainaut, je rentre à Gand", ajoute, rieur, Verstraete. C'est vrai, cette année, Anvers est l'exemple même de la bonne utilisation de l'arrêt Bosman mais Yves Defraigne tient tout de même à freiner l'exode : "A Anvers, ce sont tous des joueurs d'expérience. Roel Moors, qui est le plus jeune élément du cinq de base, jouait trente-cinq minutes par match la saison dernière aux Atomics. Alors, construire une équipe à Gand autour de Wouter De Wilde, Tibo, Meindert et les autres, c'est possible. Mais dans quelques années". Une issue à laquelle Tibo T'Joncke ne croit pas trop : "Une partie des dirigeants gantois ne connaissent pas assez bien leur métier. L'enchaînement d'événements malheureux comme le départ de certains investisseurs a placé à la tête du BF Gand des gens qui n'étaient pas habitués à devoir gérer un club. Le président flandrien d'aujourd'hui a été le responsable du scouting pendant vingt ans. Il ne peut pas s'improviser patron d'entreprise du jour au lendemain". Il est dix-huit heures et le soleil s'est couché sur les halles de Jemappes. Meindert Verstraete et Kenneth Desloovere vont sans doute aller au cinéma. Tibo T'Joncke, lui, reprendra la route de Wondelgem. Quant à Yves Defraigne, il lui faut préparer l'entraînement du lendemain.Jean-Paul Van de Kepelaere