Rue de la Loi 175. Le bâtiment Juste Lipse, du nom d'un humaniste flamand du 16e siècle, est le quartier général du Conseil de l'Union Européenne depuis 1995. Un panneau, à côté de l'entrée principale, indique Consilium - le mot latin qui signifie conseil. Nous passons devant une volée de portes, saluons le buste de Lipsius et pénétrons au cinquième étage. Le couloir est orné d'une signature géante au crayon du premier président du Conseil de l'Europe. Herman Van Rompuy se fait encore attendre quelques minutes avant de nous faire entrer dans un salon d'un blanc impeccable, dominé par le drapeau bleu aux 28 étoiles. Il a déjà accordé bon nombre d'interviews ici mais il n'y a sans doute jamais évoqué une de ses grandes passions : le football.
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Rue de la Loi 175. Le bâtiment Juste Lipse, du nom d'un humaniste flamand du 16e siècle, est le quartier général du Conseil de l'Union Européenne depuis 1995. Un panneau, à côté de l'entrée principale, indique Consilium - le mot latin qui signifie conseil. Nous passons devant une volée de portes, saluons le buste de Lipsius et pénétrons au cinquième étage. Le couloir est orné d'une signature géante au crayon du premier président du Conseil de l'Europe. Herman Van Rompuy se fait encore attendre quelques minutes avant de nous faire entrer dans un salon d'un blanc impeccable, dominé par le drapeau bleu aux 28 étoiles. Il a déjà accordé bon nombre d'interviews ici mais il n'y a sans doute jamais évoqué une de ses grandes passions : le football. Herman Van Rompuy : Je n'ai joué ni à l'école ni en rue. Je n'avais pas le moindre talent pour le football. Pour moi, le ballon était un objet étrange. Par contre, mon frère Eric était vraiment doué, comme mon père. J'ai un peu taquiné le cuir avec les garçons du voisinage mais je n'aimais pas faire ce en quoi je n'étais pas bon. Par contre, j'allais voir des matches avec mon père. Mon grand-père était supporter d'Anderlecht, comme mon père. Dès les années 50, je me suis donc rendu au Sporting. Je me souviens d'un match contre le Standard. Le stade était tellement plein que je me suis retrouvé sur le terrain, avec mon frère et ma soeur. A l'époque, le stade Emile Versé pouvait accueillir 38.000 spectateurs. J'ai continué jusqu'à mon mariage, un peu pour faire plaisir à mon père, qui n'aimait pas assister seul aux matches. Par la suite, je suis resté un fidèle supporter d'Anderlecht. J'écoutais les matches à la radio car je voulais toujours savoir ce que le Sporting avait fait. Quand le résultat était décevant, j'avais un instant de tristesse. Non, le mot est trop fort : un moment de déception. Ça n'a pas changé. Quand j'ai réalisé que mes enfants s'intéressaient au football. A cette époque, je recevais souvent une invitation pour assister à un match dans les loges mais ça n'allait pas : je devais emmener les enfants. J'en ai quatre et nous allions ensemble au stade. Maintenant, ils sont plus assidus que moi. Cette passion d'Anderlecht a même contaminé mes petits-enfants. Je les ai déjà emmenés à Anderlecht et ils disent que " nous " avons gagné. La victoire 1-0 contre le Real Madrid au premier tour de la Coupe d'Europe des Clubs Champions en 1962-63. Ce soir-là, je n'étais pas au stade, contrairement à mon frère. J'ai entendu parler du but de Jef Jurion à la radio. Quand je ne peux pas aller au stade, j'essaie de suivre le match à la télé ou à la radio. Je n'ai pas pu assister à Club Bruges-Anderlecht, il y a peu. J'ai demandé qu'on me tienne au courant du score et j'ai écouté le dernier quart d'heure à la radio, en voiture. J'ai donc appris comment c'était devenu 2-2 alors que nous avions mené 0-2. J'ai vu Jef Mermans à l'oeuvre. J'étais trop petit pour le juger mais mon père était un fervent supporter de Jef. Mermans était employé communal à Merksem alors qu'il était une vedette du football. De nos jours, c'est impensable. Mon père admirait ceux qui menaient une vie simple. Je pense que je tiens ça de lui. Mon souvenir le plus fort, c'est à l'équipe cinq fois championne d'affilée dans les années 60 que je le dois. Van Himst, Jurion, Hanon, Trappeniers, Puis et Verbiest. Ensuite, Jan Mulder est arrivé et plus tard, Rob Rensenbrink. Pour moi, Anderlecht reste Anderlecht, même si je suis désormais dans la tribune alors qu'avant, j'étais derrière le but avec mon père. On appelait ça le pourtour et le populaire. Le pourtour n'était pas derrière le but mais juste à côté. Au repos, nous changions de camp pour voir Anderlecht attaquer. Ce sentiment de nous est resté, même si l'équipe change désormais de visage tous les trois ou quatre ans. Les gens ont besoin d'appartenir à quelque chose : un quartier, un village, un peuple, un pays, un club de football. Quand même mais pas comme Jean-Luc Dehaene. Il pouvait vraiment s'énerver, ce dont je ne suis pas capable. Mais je saute en l'air à chaque but. Le football me permet de me décharger. C'est un événement collectif que chacun peut vivre à sa manière. Non, non. Je reste toujours moi-même, pas parce que je dois me retenir mais parce que je suis ainsi fait. En mon for intérieur, une décision erronée de l'arbitre m'énerve mais j'en reste là. Oui, mais pas autant que certains de mon entourage. Mon père était très sévère. Il s'y connaissait et voyait des choses que je ne discernais pas. Après quelques matches, il était capable de dire : " Celui-ci, c'est un bon joueur et celui-là, il va échouer. " Moi, je ne m'y connais pas beaucoup. Un match est un événement que je savoure pendant 90 minutes mais ne me demandez pas, deux semaines plus tard, comment on a marqué. C'est une détente, sans plus. Le football ne représente pas pour moi la même chose que pour cet homme qui m'a dit, au début des années 60 : " Le Sporting, c'est ma raison de vivre. " Je n'ai jamais oublié cette phrase. Je l'entends encore me la dire et je sais encore où nous nous trouvions. J'avais quinze ou seize ans et j'étais en quête d'un sens à donner à ma vie. Cet homme avait trouvé la solution mais il m'en faut davantage. Oui, mais je vais lire davantage dès que je serai pensionné. Je parcours toujours le compte rendu sur le Sporting mais je ne lis que les titres des autres matches, faute de temps. Je suis abonné à Sport / Foot Magazine mais plutôt pour mes enfants. Quand ils viennent, le week-end, le magazine est souvent encore dans son emballage mais ils le lisent de la première à la dernière page. Les Diables Rouges. Mais pas West Ham-Manchester City car je ne me sens pas concerné. D'ailleurs, où trouverais-je le temps ? En effet, on va me voir plus souvent à Anderlecht. Nous n'allons pas gagner plus pour la cause. Michel Verschueren m'incite à venir : " Viens, tu nous portes chance. " Si c'était aussi simple... J'ai assisté au dernier match de la saison passée, quand nous avons été champions, contre toute attente. Je n'étais pas partisan des play-offs mais j'ai changé d'avis. Ils ont été passionnants. L'aîné de mes petits-fils m'accompagnait. Il n'a que six ans. Il supporte Anthony Vanden Borre et j'ai dû lui acheter un maillot de lui. Non. Nous connaissons nos limites. Le championnat de Belgique est ce qu'il est. Les gens s'y intéressent quand même, à 90 %. Ils vivent au rythme de leur club. Un succès européen est bienvenu, comme quand nous avons passé l'hiver en Europe en 2001, avec Jan Koller et Tomasz Radzinski. J'ai assisté à la plupart des matches. Je ne pense pas que ce soit faisable cette année. Les supporters sont toutefois heureux d'avoir été champions trois saisons d'affilée. Nous l'assumons : nous n'avons pas la pointure de l'Europe. Nous savons pourquoi et nous devons nous incliner. Ce n'est pas une question de fair-play. Ça paraît injuste mais c'est une question d'offre et de demande. L'Angleterre compte six fois plus d'habitants et a été un empire de format mondial. Partout, en Afrique, en Asie, on veut suivre la Premier League. Personne ne s'y intéresse à un match entre Westerlo et Ostende. Par contre, une série de grands clubs s'est tellement endettée qu'il y a là concurrence déloyale. Ces clubs dépendent souvent d'oligarques d'Europe de l'Est. Jean-Luc s'y était attaqué... Je ne sais pas où en est l'UEFA. Si mais peu de clubs belges s'y produiraient. La situation actuelle présente un gros avantage. Il ne faut pas tout appréhender à grande échelle ni en termes de performances. Imaginez que nous ayons un club dans un tel championnat européen. Toute la Belgique le supporterait. Actuellement, il y a un club à Roulers, un à Saint-Trond et j'espère qu'un jour, Anvers aura à nouveau un club digne de ce nom. C'est cet ancrage local qui fait la popularité du football. Ce sont de petits clubs mais devons-nous délaisser ces événements pour un seul club qui sera peut-être cinquième ou quinzième en Europe ? C'est absurde. On détruirait le caractère populaire du sport. Celui-ci est une pierre de la société. Ce n'est pas rationnel ? Non, mais ce n'est pas nécessaire. D'après le traité de Lisbonne, le sport ne fait pas partie des compétences de l'UE. C'est une compétence nationale, voire régionale dans notre pays. L'Europe n'a eu un impact énorme sur le football que de manière indirecte, par voie de justice. L'arrêt Bosman a été émis par la Cour de Justice. Le sport européen se porte bien. Comptez les médailles remportées par les 28 Etats membres aux Jeux olympiques. Nous sommes les meilleurs du monde. Nous dépassons la Chine et les Etats-Unis. L'Union Européenne est la patrie du sport et certainement du plus populaire. La plupart des demi-finalistes du Mondial étaient européens. Elle peut faire beaucoup seule, par les règlements des fédérations. On n'a pas besoin d'une législation européenne pour ça. La Fédération cycliste peut sanctionner des coureurs pour dopage sans recourir à l'Europe. Dans des cas manifestes de fraude et de délits comme la corruption, on peut se tourner vers les tribunaux nationaux. Le football est très bien organisé. Sa structure doit naturellement bien fonctionner aussi, ce qui n'est pas toujours le cas mais je préfère ne pas m'appesantir sur ce thème. Il faudrait changer le traité, ce qui n'est pas simple. La dernière fois, pour le traité de Lisbonne, ça nous a pris sept ans. Un membre de la commission européenne est compétent en sport mais ça ne représente pas grand-chose. Vous l'avez bien compris. Oui, qu'Anderlecht soit champion chaque année. PAR FRANÇOIS COLIN- PHOTOS: BELGAIMAGE/KETELS" On a besoin d'un sentiment d'appartenance : à un quartier, à une ville, à un pays, à un club de football. Pour moi, celui-là, c'est Anderlecht. "