A Lisbonne, sous les illuminations de Noël, le Championnat d'Europe semble encore loin des préoccupations. Même si le nouvel EstadiodaLuz a été inauguré le 25 octobre et que le nouvel Alvalade est en service depuis le 6 août. Construit en partie sur le site de l'ancienne enceinte, dont une tribune demeure debout, comme un vestige du temps passé, il est superbe. Situé à trois kilomètres à peine de l'aéroport, sa silhouette attire le regard depuis le ciel : son immense toit vert tranche dans le paysage, lorsque l'avion amorce sa descente en vue de l'atterrissage. C'est l'un des nombreux chantiers qui ont été menés à bonne fin en un temps record. Tous ne concernent pas les stades. Une ligne de métro, par exemple, sera bientôt prolongée jusqu'à la gare de Santa Apolonia, d'où partent les trains à destination de Porto, la métropole du nord.
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A Lisbonne, sous les illuminations de Noël, le Championnat d'Europe semble encore loin des préoccupations. Même si le nouvel EstadiodaLuz a été inauguré le 25 octobre et que le nouvel Alvalade est en service depuis le 6 août. Construit en partie sur le site de l'ancienne enceinte, dont une tribune demeure debout, comme un vestige du temps passé, il est superbe. Situé à trois kilomètres à peine de l'aéroport, sa silhouette attire le regard depuis le ciel : son immense toit vert tranche dans le paysage, lorsque l'avion amorce sa descente en vue de l'atterrissage. C'est l'un des nombreux chantiers qui ont été menés à bonne fin en un temps record. Tous ne concernent pas les stades. Une ligne de métro, par exemple, sera bientôt prolongée jusqu'à la gare de Santa Apolonia, d'où partent les trains à destination de Porto, la métropole du nord. " Et ici, un ancien bâtiment a été transformé en hôtel de luxe ", dit notre taximan. " L'EURO 2004, c'est bien : le gouvernement a beaucoup investi pour moderniser le pays. Ce qui m'effraie, ce sont les débordements qui risquent de se produire. La police n'est pas préparée à lutter contre les hooligans anglais, espagnols ou italiens qui envahiront la ville. Ici, il y a peu de problèmes de sécurité habituellement, et je crains qu'en juin, les forces de l'ordre soient surprises par l'ampleur d'un phénomène qu'elles connaissent mal ". Le journal A Bola a ses bureaux dans le BairroAlto, la ville haute de Lisbonne. Il y côtoie des théâtres et des restaurants typiques. C'est l'un des trois quotidiens sportifs portugais. On le dit plutôt porté sur Benfica, alors que Record aurait plutôt une connotation Sporting et O Jogo une connotation FC Porto. Membre du groupe ESM, comme Sport/ FootMagazine, il tire à une moyenne de 138.000 exemplaires. " J'ignore si l'on vendra plus avec l'EURO 2004 ", avoue DuarteBaiao, l'un des six journalistes chargés du football international. " Curieusement, la période de pointe se situe pour nous pendant le mois d'août, alors que le championnat n'a pas encore repris. Il y a la présentation des équipes, mais surtout, c'est le mois durant lequel les travailleurs portugais émigrés à l'étranger rentrent au pays pour les vacances ". Avec des matches qui débutent régulièrement à 21 heures, voire plus tard, on boucle tard au Portugal. La journée type d'un journaliste débute généralement vers 16 heures, pour se terminer vers une ou deux heures du matin : " Un journal normal se compose de 48 pages. Pendant le Championnat d'Europe, on envisage de passer à 56 ou 64 pages. Il n'y aura pas de personnel supplémentaire engagé pour l'occasion, mais tout le monde sera sur la brèche. On s'attend à une grande fête et des rentrées d'argent. Le Portugal demeure l'un des pays où le coût de la vie reste très abordable. On espère donc accueillir de nombreux touristes. Logiquement, il n'y a pas que le sport qui devrait en profiter ". C'est en 1999 que le Portugal a posé sa candidature pour l'organisation de l'EURO 2004. " Après l'Exposition Universelle de Lisbonne en 1998, le pays voulait prouver qu'il était aussi capable d'organiser un grand événement sportif ", poursuit le journaliste. " Parmi les concurrents, il y avait l'Espagne et l'Autriche-Hongrie. Je savais que nous avions une bonne chance. L'Espagne avait déjà accueilli la Coupe du Monde en 1982 et les Jeux Olympiques en 1992, le Championnat d'Europe arrivait sans doute un peu tôt pour elle. Et, après avoir octroyé l'EURO 2000 à la Belgique et aux Pays-Bas, l'UEFA ne semblait pas trop encline à réitérer sa confiance à une nouvelle candidature de deux nations ". Si le Portugal voulait organiser l'EURO 2004, c'était aussi pour offrir un théâtre propice aux exploits à la génération dorée championne du monde Juniors en 1991 et dont LuisFigo est la figure de proue. Mais pour elle, la compétition arrive peut-être un peu tard : elle a échoué en demi-finales face à la France en 2000, au stade Roi Baudouin, et après avoir complètement loupé la Coupe du Monde 2002, elle apparaît aujourd'hui en déclin. Duarte Baiao, le journaliste de A Bola, veut y croire. " Si la génération de Luis Figo est effectivement sur la pente descente, d'autres grands talents percent, comme Quaresma (FC Barcelone), CristianoRonaldo (Manchester United) ou HugoViana (Newcastle). Et puis, la fédération n'a pas lésiné sur les moyens : elle a engagé à prix d'or l'entraîneur brésilien LuizFelipeScolari. Il a été champion du monde en 2002 et sa langue maternelle est le portugais, il réunit donc beaucoup de qualités. Si le Portugal n'a disputé que des matches amicaux depuis deux ans, les résultats incitent à l'optimisme. Le mois dernier, pour l'inauguration du stade Leiria, le Koweit a été étrillé 8-0. On a beau dire que l'adversaire n'était pas un foudre de guerre, il n'y a plus de petits pays aujourd'hui ". Mais Scolari ne s'est pas fait que des amis, en particulier du côté de Porto. " Il ne veut plus du gardien VitorBaia, qui est une star au Portugal mais qu'il estime dépassé. Comme pour mieux le faire comprendre, il a un jour sélectionné le troisième gardien du FC Porto, en laissant Vitor Baia à la maison. Il a toujours aimé provoquer ". Mais cela va parfois plus loin. " Lors d'une conférence de presse, une journaliste a voulu l'interroger à propos de Vitor Baia. Scolari lui a alors demandé : - Vous êtes de Porto ?Lorsque la journaliste lui a répondu : -Non, de Lisbonne !, il a rétorqué : -Ah ! Je suis soulagé... Cela a été très mal perçu ". Aujourd'hui, les meilleurs joueurs portugais évoluent dans de grands clubs étrangers. Beaucoup ont été formés au Sporting, le principal club formateur du pays, mais qui est incapable de les retenir. " Si, en fin de saison, le Sporting ne parvient pas à vendre un nouveau joueur, il risque d'éprouver de sérieuses difficultés financières. Les rentrées ne compensent pas les dépenses. Et le salaire d'un joueur comme JoaoPinto, par exemple, est très lourd pour le club ". Nous avons rendez-vous à Porto avec LuisNortondeMatos. L'ancien joueur du Standard (" de 1978 à 1981, une saison avec RobertWaseige et deux avec le regretté ErnstHappel, le meilleur ", précise-t-il), est désormais entraîneur de Salgueiros, un club historique de D2 qui tente de remonter la pente après avoir connu des problèmes financiers mais qui n'a plus de stade et doit s'entraîner dans un parc tout en disputant ses matches à domicile sur terrain neutre. Nous avons quitté Lisbonne sous le soleil pour débarquer à Porto sous la pluie. Il y a aussi, comme souvent, cinq degrés de différence. " Moi aussi, au départ, je considérais le fait de venir à Porto comme un sacrifice ", concède de Matos. " En tant que Lisboète, j'avais toujours conservé de Porto l'image d'une ville grise et pluvieuse. Mais, après quelques jours, j'ai découvert des coins merveilleux. Et le soleil n'est pas aussi absent qu'on le pense ". Luis Norton de Matos, dont le fils est pilote de ligne chez Portugalia, nous emmène déjeuner au grill O Xarroco, spécialisé en viandes et poissons grillés, dans le quartier de Matosinhos. L'endroit ne paie pas de mine, mais la nourriture est de qualité et le restaurant un lieu de rendez-vous privilégié des joueurs du FC Porto. Vitor Baia, entre autres, fait partie des clients fidèles. Après avoir achevé sa carrière de joueur, de Matos a touché à toutes les activités du monde du football. Il a notamment lancé une revue footballistique baptisée Foot. " Après sept années d'activité, une société a voulu reprendre le titre, avec une autre philosophie. Je n'étais pas d'accord, je suis parti. Un mois plus tard, le magazine a mis la clef sous le paillasson. Aujourd'hui, il n'y a plus de vrai magazine de football au Portugal, mais trois quotidiens qui racontent tous la même chose. Les articles sont écrits dans un style différent, certes, mais le contenu est identique. Lorsque JoséMourinho, l'entraîneur du FC Porto, donne une conférence de presse, ses propos se retrouvent dans les trois journaux qui se font concurrence. Et puis, il faut remplir des pages : chaque jour, c'est six pages sur Benfica, six pages sur le Sporting et six pages sur le FC Porto. Les 15 autres clubs de D1 tiennent tous sur une page, à peu de choses près. Alors, lorsqu'un joueur de Benfica éternue à l'entraînement, cela fait une page. Lorsqu'un club de milieu de classement s'impose à l'Estadio da Luz, ce n'est pas lui qui a gagné, mais Benfica qui a perdu. Et les journaux parlent de catastrophe. Forcément, c'en est une pour eux aussi, puisque lorsque Benfica perd, ils vendent moins ". Luis Norton de Matos fut aussi, pendant quatre ans, le directeur sportif du Sporting. Il a surtout £uvré dans la découverte de talents méconnus qu'il a ensuite revendu au prix fort. " Aujourd'hui, le Sporting produit encore des jeunes talents portugais, mais n'est plus capable de dénicher des perles rares en Amérique du Sud ". Il présenta également une émission sur une chaîne de télévision indépendante, puis fut commentateur des matches de Ligue des Champions sur RTP, la chaîne nationale, tout en se lançant dans la carrière d'entraîneur : Atletico Lisbonne, Barreirense, Espinho à deux reprises et maintenant Salgueiros où il entame sa deuxième saison. " Pour l'instant, nous sommes quatrièmes, mais je crains qu'avec un budget réduit et un effectif restreint, nous ne tenions pas le coup sur la longueur d'un championnat ". Depuis quelques années, au Portugal, le FC Porto a pris le pas sur les clubs de Lisbonne. " C'est le club le mieux organisé ", reconnaît Luis Norton de Matos. Son entraîneur, Mourinho, a une trajectoire étonnante. " Parfois, le petit coup de pouce du destin révèle des talents cachés. Au départ, on ne le connaissait pas du tout. Il a d'abord travaillé comme... traducteur de BobbyRobson, au Sporting puis au FC Barcelone. LouisvanGaal l'appréciait également et l'a promu adjoint. Puis, Benfica lui a offert la chance de sa vie en lui proposant un contrat. En une saison à l'Estadio da Luz, il s'est directement fait un nom. Aujourd'hui, au FC Porto, il est reconnu. On en reparlera peut-être dans quelques années, mais j'ai l'intime conviction qu'un jour il entraînera le FC Barcelone ou un club de ce calibre-là ". Si le FC Porto, qui a inauguré son nouveau stade du Dragon le mois dernier, est toujours en course en Ligue des Champions, si Benfica, tombeur de La Louvière, poursuit sa route en Coupe de l'UEFA après avoir éliminé les modestes Norvégiens de Molde, le Sporting, en revanche, a été humilié à domicile 0-3 par le Gençlerbirligi de FilipDaems et JosipSkoko. Et puis, il y a les autres. " Beaucoup de clubs portugais éprouvent des difficultés à nouer les deux bouts ", révèle de Matos. " Le drame des petits clubs, c'est qu'ils rêvent tous de disputer la Coupe d'Europe. Mais pour quoi faire ? Pour passer un tour et devoir ensuite payer des dettes pendant des années ? La plupart des clubs moyens qui ont touché à l'Europe sont descendus en D2, comme l'Estrela Amadora (qui vient de remonter), Vitoria Setubal ou... Salgueiros. Pour Farense, c'est encore pire : le club est en faillite. L'Algarve disposera d'un nouveau stade ultramoderne construit pour l'EURO 2004, mais n'aura plus d'équipe en D1. Et que penser de Leiria ? Ce petit club du centre du pays a une moyenne de 5 à 6.000 spectateurs. Que fera-t-il de son nouveau stade de 30.000 places après l'EURO ? Vous savez, moi aussi, j'aimerais posséder une villa en bord de mer avec une grotte d'accès pour un sous-marin et un héliport, mais si je dois me priver de nourriture pendant deux ans pour cela, le jeu en vaut-il la chandelle ? Les nouveaux stades seront sans doute profitables aux trois grands clubs du pays, mais pour les autres, je me pose des questions. Si l'on voulait faire progresser le football portugais, il aurait mieux valu investir dans les terrains d'entraînement, qui font défaut un peu partout. Le gouvernement a beaucoup investi dans des enceintes de prestige, mais qu'a-t-il fait pour améliorer la qualité des équipements dans les hôpitaux ? Sur ce plan-là, cela laisse à désirer. Sans parler des infrastructures routières. Le Portugal est l'un des pays où il y a le plus de tués sur les routes. La voie qui relie le centre du pays à l'Espagne a été surnommée la route de la mort. Les autorités mettent la vitesse en cause. Je ne suis pas d'accord, il n'y a pas que cela. La qualité du revêtement est aussi responsable. Les nids de poule foisonnent. A beaucoup d'endroits, il n'y a pas de berme centrale, pas de rail de sécurité ". Luis Norton de Matos est aussi sceptique sur les chances du Portugal de briller pendant l'EURO 2004. " Le tout est de savoir ce que l'on entend par briller. Si l'on a engagé Luiz Felipe Scolari, c'est pour faire mieux que par le passé. C'est-à-dire, mieux que la demi-finale de 2000 ou de 1984. Sinon, ce n'était pas la peine de lui offrir un contrat aussi mirobolant : on pouvait parfaitement se contenter d'un entraîneur portugais. Etait-ce le choix le plus judicieux ? L'homme a, certes, été champion du monde avec le Brésil, mais si l'on parle la même langue dans les deux pays, le Portugal n'est pas le Brésil. Et j'ai parfois l'impression que Scolari maîtrise mal les facettes du football portugais. Il veut faire jouer notre équipe nationale comme la Seleçao, avec des défenseurs techniquement doués qui remontent le ballon. Or, les défenseurs portugais ne sont pas capables de faire cela. Le Brésil a l'habitude de dominer ses adversaires. Le Portugal n'est jamais aussi fort que dans un rôle d'outsider, lorsqu'il n'a rien à perdre et qu'on ne l'attend pas. A l'EURO 2000, l'équipe nationale a affronté l'Allemagne, l'Angleterre et la France : cela lui convenait parfaitement. Par contre, lors de la Coupe du Monde 2002, elle est tombée dans un très mauvais groupe : la Pologne, passe encore, mais la Corée du Sud et les Etats-Unis, c'était des pièges dans lesquels elle est tombée à pieds joints. Chez lui, lors de l'EURO 2004, le Portugal sera forcément attendu. Sera-t-il à la hauteur ? Beaucoup de gens ont été impressionnés par le 8-0 contre le Koweït, en match amical. Je ne suis pas dupe : c'était une équipe en plein ramadan, dont les joueurs n'avaient pas mangé durant toute la journée. Et puis, je crains que le conflit qui oppose Scolari au FC Porto, le meilleur club du pays, ne se retourne un jour contre lui. De toute façon, il s'en balance : si le Portugal remporte l'EURO 2004, il sera un héros. S'il est éliminé au premier tour, il sera limogé et rentrera au Brésil les poches pleines ". Daniel Devos, envoyé spécial au Portugal" Scolari veut FAIRE JOUER LE Portugal COMME LE BRéSIL, avec des défenseurs techniques qui remontent le ballon ! " (Luis Norton de Matos)