Frank Leboeuf a déjà vécu au moins 1.000 vies. Champion du monde, champion d'Europe et vainqueur de la Coupe des Confédérations avec les Bleus. Cinq saisons à Chelsea, deux à Marseille. Chevalier de l'Ordre de la Légion d'Honneur. Et puis des reconversions à la pelle. Consultant en télé et en radio (il a de nouveau crevé l'écran et les baffles pendant l'EURO), comédien (théâtre, films, séries comme Un gars une fille, et Camping Paradis), participant à l'une ou l'autre émission culte comme Koh-Lanta.
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Frank Leboeuf a déjà vécu au moins 1.000 vies. Champion du monde, champion d'Europe et vainqueur de la Coupe des Confédérations avec les Bleus. Cinq saisons à Chelsea, deux à Marseille. Chevalier de l'Ordre de la Légion d'Honneur. Et puis des reconversions à la pelle. Consultant en télé et en radio (il a de nouveau crevé l'écran et les baffles pendant l'EURO), comédien (théâtre, films, séries comme Un gars une fille, et Camping Paradis), participant à l'une ou l'autre émission culte comme Koh-Lanta. Là, il fait une pause dans sa tournée sur les planches, sa pièce actuelle en est à plus de 600 dates ! La prochaine, il l'a en tête et il adore en parler. Spontanément, avec son succulent accent marseillais et ses formules chocs. Il nous dresse brièvement le pitch avant de commenter l'EURO, parce que c'est quand même pour ça qu'on a pris le rendez-vous... " J'ai des projets de films mais je dois attendre que les gars trouvent l'argent pour boucler leur budget, après on en discutera concrètement. Ma prochaine pièce s'appellera probablement L'expert sentimental, elle devrait être prête dans un an. C'est l'histoire d'une femme qui vient de se faire lourder par son mec parce qu'elle est trop gentille. Elle va voir quelqu'un pour savoir comment ça marche, l'amour. C'est intéressant de faire une pièce sur ce que les hommes pensent des femmes, et ce que les femmes pensent des hommes. Il y a une opposition. Les femmes, elles ne doivent pas se reposer sur leurs lauriers. On est des chasseurs et elles doivent tout faire si elles veulent garder leur mec : elles doivent être l'épouse, la confidente, la maîtresse, ... Il faut qu'elles bossent dur ! Dans cette pièce, je vais finir par tomber amoureux de cette femme, ça va être difficile à gérer. " Frank Leboeuf a aussi produit, récemment, le one-man show d'un pote avec l'Abbé Pierre comme thème central. " C'est marrant, on avait prédit dans ce spectacle tout ce qui est arrivé juste après : les migrants, les attentats, la dureté de la vie, ... " Il conclut la parenthèse par un " Je suis très content de la vie que je mène " qui sonne très vrai. Allez, on parle maintenant de foot. FRANK LEBOEUF : Une très mauvaise idée. On peut avoir des belles histoires dans un Championnat d'Europe, mais quand on a cinq ou six qualifiés surprises pour les huitièmes de finale, ça fait beaucoup. L'Irlande du Nord, la Slovaquie, la Hongrie, l'Islande, l'Irlande, le Pays de Galles, c'est trop. Et surtout, ça donne un EURO assez moyen. Qu'est-ce que le Portugal a dû faire pour sortir des poules ? Il n'a même pas dû gagner un match. Ça prouve que pour être en huitièmes, tu dois simplement être passable. Et puis tu peux quand même aller très très loin ! C'est dommageable. On oublie que c'est un Championnat d'Europe. C'est censé être un championnat d'élites. La conclusion, c'est peut-être qu'il n'y a plus de petites équipes. Mais il n'y a plus de grandes équipes non plus. Je suis très déçu par le niveau. C'est très moyen. Je n'ai vu que trois ou quatre bons matches. Par exemple Belgique - Italie, Belgique - Hongrie et France - Islande. Tout le reste était plutôt décevant. Il y a déjà des conclusions à tirer. On n'est plus dans le règne des surprises, à l'époque où il y en avait une, voire deux ou même trois par tournoi. On est dans le règne des cadeaux offerts aux petits pays. LEBOEUF : Ah... Ah... Je dirais l'Italie, par rapport à son coeur ! Les Italiens ont prouvé qu'ils avaient toujours une mentalité de vainqueurs. Derrière, il n'y a pas grand-chose. L'Espagne a été décevante. L'Angleterre, idem. La Belgique n'a été séduisante que dans son match contre la Hongrie. La France, seulement contre l'Islande. L'Allemagne tient toujours la route mais elle a joué un jeu dangereux contre l'Italie, en jouant à l'italienne. C'était une affiche assez tôt dans le tournoi mais ça n'a même pas été un match intéressant. Il n'y a vraiment pas eu grand-chose de lumineux dans cet EURO. LEBOEUF : Oui, bien sûr. Les Hongrois ont joué le jeu, ils ont tout ouvert. S'ils ferment, on a évidemment un match différent. Et les Islandais, ils étaient crevés, même si les Bleus ont eu le mérite de faire un bon match. Il faut aussi voir le côté positif des choses, j'aime le foot... mais je suis déçu. J'en reviens aux Belges. Vous avez des joueurs extraordinaires mais ils n'arrivent pas à former un groupe. C'est un problème de société, finalement. Elle nous renvoie, à travers le foot, tout ce qu'on a engendré ! Nous, les gens de 45 à 55 ans, on a fait des enfants qui ne sont plus que des individualités. A la limite des égoïstes. Ils ne pensent qu'à eux. A la sortie, ça devient difficile de jouer à onze ! On se rend compte que tout est fait pour récolter des sponsors, pour faire sa petite promo personnelle. Le but n'est plus, en priorité, de gagner en équipe. LEBOEUF : Je t'avoue... assez peu. Ça a manqué de régularité chez beaucoup de bons joueurs. Je n'ai pas l'impression qu'il y en a un seul qui a réussi quatre ou cinq gros matches d'affilée, qui a montré sur la durée qu'il avait un niveau mondial. C'était plutôt spasmodique ! Il y a des gars qui ont fait un ou deux bons matches puis qui ont disparu. De Bruyne, Benzema, Payet, ... LEBOEUF : Cristiano Ronaldo, jusqu'à la demi-finale, c'était pas si terrible. Kevin De Bruyne a raté son EURO. Pendant toute la saison, il avait montré avec City qu'il était un tout grand joueur. Eden Hazard, je l'aime beaucoup. Le soir où il a fait un gros match, vous avez écrasé la Hongrie. Dans les matches où il a été moyen, ça a été compliqué pour vous. On voit qu'il est le régulateur de l'équipe, que le niveau collectif dépend très fort de lui. Mais bon, tous ces mecs-là ont aussi des circonstances atténuantes. Ils ont énormément joué, ils sont arrivés cramés. Pour ça, je pense que la Coupe du Monde en hiver au Qatar, ça peut être intéressant. On aura peut-être des joueurs en pleine forme à ce moment-là. Ronaldo, chaque fois qu'on le retrouve à un EURO ou à une Coupe du Monde, il est cramé. Ou blessé. C'est symptomatique de footballeurs qui jouent soixante matches par saison. LEBOEUF : On peut faire confiance aux journalistes pour y penser... Oui, évidemment que ce serait ressorti. En même temps, il n'y a pas eu d'affaire Benzema. Le mec se retrouve dans une affaire judiciaire, il ne pouvait pas être en équipe de France, point à la ligne. Il y a une charte d'exemplarité. Pendant le tournoi, moi je n'ai pas pensé à Benzema mais j'ai pensé à Mamadou Sakho. Il a été piégé, suspendu pour dopage par l'UEFA au plus mauvais moment alors qu'il est innocent. Et des bons joueurs, on en a perdu un paquet en cours de route, hein ! Raphaël Varane. Lassana Diarra. Mathieu Valbuena à cause d'une année difficile sur le plan sportif, rendue encore plus difficile par l'histoire de la sextape. On a perdu toute la colonne vertébrale de l'équipe. Alors, arriver aussi loin avec les remplaçants, même s'ils ont beaucoup de qualités, c'est beau. Est-ce que N'Golo Kanté et Olivier Giroud auraient eu une chance de jouer l'EURO s'il n'y avait pas eu tous les forfaits ? Ils l'ont joué, et très bien joué. C'est bien, ce que les Bleus ont fait ! On peut dire qu'ils ont eu un parcours pépère jusqu'aux demi-finales, quand ils se sont subitement retrouvés face à une montagne à gravir, l'Allemagne. Mais c'est bien quand même ! LEBOEUF : Oui mais il faut relativiser. Encore une fois, ça a manqué de régularité. On ne les a pas vus à tous les matches. Zinédine Zidane, il était capable d'être au sommet du premier au dernier jour d'un EURO ou d'une Coupe du Monde. LEBOEUF : On continue à parler des vainqueurs ! Quand tu as tout gagné, la Coupe du Monde, l'EURO, la Coupe des Confédérations, tu deviens un repère pour longtemps. Ça met la pression aux nouveaux arrivants ! Je leur souhaite de tout gagner pour nous effacer mais ça ne sera pas simple parce qu'on avait une génération exceptionnelle. Et surtout un groupe. Ces joueurs-là avaient compris que, même s'ils étaient des stars dans leur club, ils devaient s'effacer par rapport à l'équipe de France, par rapport à la tactique, par rapport à certains choix de l'entraîneur. Je suis bien placé pour en parler, j'ai parfois dû la jouer profil bas. Mais j'ai l'impression que tout ça revient petit à petit. Didier Deschamps est occupé à créer un groupe. Ce n'est pas encore le groupe qu'on avait au moment de nos grandes victoires mais ça progresse. Pour les Bleus d'aujourd'hui, la pression est là mais il faut qu'ils s'en servent. Comme on s'était servis des échecs de nos aînés en 1982 et en 1990, par exemple. En finale de la Coupe du Monde, quand on mène 2-0 contre le Brésil, on pense aux Bleus qui ont mené 3-1 contre l'Allemagne en demi-finale en 1982. Ils avaient finalement perdu. Tout peut te servir pour devenir plus grand. Les internationaux français d'aujourd'hui n'ont qu'à se servir de ce qu'on a fait pour continuer à grandir. S'ils ont envie de devenir aussi forts que nous, c'est à eux de jouer. LEBOEUF : Et comment ! Je les avais carrément mis dans mes favoris. Le plus décevant, c'est qu'ils ont été sortis par le Pays de Galles. Ce n'est pas une petite équipe, mais bon, c'est le Pays de Galles, pas l'Allemagne. Il y a clairement des joueurs belges qui ont complètement raté leur EURO. Je pense qu'il y a plein de petites choses qui ont fait que ça n'a pas marché. Les joueurs doivent se remettre en question. Marc Wilmots aussi. Et sans doute la fédé aussi. Je crois que la mentalité est à revoir. Vous devez arrêter d'être les gentils Belges. Il faut des tueurs pour gagner des prix. LEBOEUF : Ouais, ouais, clairement ! Un moment, tu dois aller à la guerre. Je prends l'exemple de notre demi-finale contre la Croatie à la Coupe du Monde 1998. Lilian Thuram n'avait jamais marqué un but avant ça. Et il n'en a plus jamais remis après ça ! Mais ce jour-là, il en a planté deux et il nous a qualifiés. On avait toujours, dans chaque match, un mec capable de se sublimer subitement. En voyant les matches des Belges ici, j'ai eu une impression de faillite collective. J'en ai parlé avec Vincent Kompany, on a bossé sur le tournoi pour la même chaîne américaine. Je pense que ses qualités de leader vous ont énormément manqué. Mais est-ce que ça aurait été suffisant, même s'il avait été là ? C'est plusieurs leaders qu'il faut. Un seul, c'est trop peu. LEBOEUF : J'aime bien l'image, c'est mignon... (Il rigole). Une génération n'est dorée que si elle a des résultats. Pour moi, ce qui se passe aujourd'hui en équipe belge, c'est du gâchis par rapport aux qualités individuelles que vous avez. Du gâchis par rapport à ce que vos joueurs font avec leurs clubs. Pourquoi ils n'arrivent pas à reproduire ça tous ensemble ? Regarde l'Italie d'Antonio Conte. Il n'y a pas vraiment de stars mais il a réussi à les sublimer. L'Italie et la Belgique ont été éliminées au même stade de l'EURO mais on dit que les Italiens ont réussi leur tournoi et que les Belges ont raté le leur ! Et puis, est-ce que le Pays de Galles a été suffisamment pris au sérieux ? Ils ont quelques bons joueurs mais tout le monde n'a pas voulu le voir. Ils n'étaient pas trop surveillés et ils en ont bien profité. LEBOEUF : Avant d'être si dur avec lui, je pense qu'il faut aussi lui rendre hommage. Il a fait passer un cap à cette équipe, il a réussi à créer quelque chose. Il n'est certainement pas le plus responsable du naufrage dans cet EURO. Maintenant, il a sans doute fait des erreurs tactiques, il a fait des choix qui n'ont pas fonctionné. Pour passer à un niveau supérieur, je pense qu'il faut prendre quelqu'un d'autre. Et si l'autre en question a des qualités et n'y arrive pas, il faudra bien arriver à la conclusion que les joueurs sont les premiers fautifs. LEBOEUF : Grégory van der Wiel n'a pas convaincu au back droit là-bas, il y a eu le problème Serge Aurier, donc le PSG cherchait un joueur qui a de la qualité mais qui sait aussi se tenir. Est-ce que Meunier a le niveau d'un club pareil ? On verra. Il va falloir qu'il sache bien défendre et qu'il apporte énormément sur le plan offensif. Mais sur ce que j'ai vu à l'EURO, je ne suis pas inquiet pour lui. LEBOEUF : Je lui souhaite autant de bonheur que Didier Drogba qui était aussi passé directement de Marseille à Chelsea. Il va dans un club que j'ai adoré ! C'est un transfert très cher qui confirme encore une fois que le foot est fou, qu'il y a des gens fous prêts à débourser des sommes dingues. Maintenant, on a dit ça aussi quand Anthony Martial a signé à Manchester United et on se rend compte entre-temps que son prix était peut-être justifié. Batshuayi doit juste comprendre une chose, très vite : parfois, il faut lever la tête et faire une passe. Son plus gros problème, c'est qu'il joue un peu tout seul. Alors que le foot est aussi une tactique, un partage. Quand il aura capté tout ça, avec ses qualités, sa faculté extraordinaire de jouer dos au but, sa protection de balle, il pourra faire mal en Angleterre. Il est encore jeune, mais faut qu'il se dépêche, quand même ! PAR PIERRE DANVOYE À PARIS - PHOTOS BELGAIMAGE" On n'est plus dans le règne des surprises, on est dans le règne des cadeaux offerts aux petits pays. " FRANK LEBOEUF " Il n'y a vraiment pas eu grand-chose de lumineux dans cet EURO. " FRANK LEBOEUF