C'est une tradition, le patron de l'UEFA est mis sur le gril à la clôture de l'EURO. Quatre ans après le tournoi en Suisse et Autriche où tout avait roulé comme jamais, Michel Platini a été un peu secoué au stade olympique de Kiev. Surtout par une presse anglaise qui ne sait pas l'encadrer, le titille sur tout et sur rien, lui tend des pièges.
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C'est une tradition, le patron de l'UEFA est mis sur le gril à la clôture de l'EURO. Quatre ans après le tournoi en Suisse et Autriche où tout avait roulé comme jamais, Michel Platini a été un peu secoué au stade olympique de Kiev. Surtout par une presse anglaise qui ne sait pas l'encadrer, le titille sur tout et sur rien, lui tend des pièges. Il devait se douter que toutes les questions ne seraient pas politiquement correctes. C'est l'impression qu'il donnait en pénétrant dans la salle, avec une mimique qui semblait vouloir dire : " A quelle sauce ces British vont encore essayer de me croquer ? " Mais le Français a assumé dans son style : avec le sourire, quelques bons mots pour détendre l'atmosphère et par moments une note d'humour. Il sait que tout n'a pas été parfait en Pologne et en Ukraine mais il a passé son grand oral avec mention très bien. Platoche sur les thèmes chauds de ces trois semaines à jamais estampillées Roja, les commentaires anti-ukrainiens, l'évolution du jeu et de l'arbitrage, l'avenir du Championnat d'Europe,... Michel Platini : " Je ne suis pas d'accord quand on dit que le jeu des Espagnols est ennuyeux. En faisant ce qu'ils font depuis quatre ans, ils prouvent qu'on peut être efficace en pratiquant un foot différent des autres, d'abord basé sur la technique et l'intelligence. Le nombre de passes dans cette équipe est impressionnant. Ici, ces passes se faisaient plus en milieu de terrain, moins dans les 30 derniers mètres que lors des deux derniers tournois. Mais c'est normal : les adversaires ont compris beaucoup de choses et se sont adaptés. Et même quand les Espagnols imposent leur passing plus loin du but adverse, ils continuent à se créer pas mal d'occasions. Chaque sélectionneur joue en fonction des qualités de ses joueurs et des réponses de l'équipe d'en face, pas en tenant compte des envies des médias. " " L'Espagne et l'Italie sont arrivées en finale parce que c'étaient les deux meilleures équipes, celles qui ont le mieux joué au foot, les formations les plus techniques, il n'y a pas à discuter là-dessus. Je m'attendais évidemment à voir l'Espagne aller très loin. Depuis un an, je disais que ce pays et l'Allemagne étaient au-dessus du lot. L'Italie, j'y croyais beaucoup moins. Cet EURO restera dans l'histoire comme l'affrontement de deux blocs : le Real et la Barça d'un côté, la Juventus de l'autre. Peut-être que le fait de ne pas avoir joué en Coupe d'Europe la saison dernière a aidé les joueurs de la Juve à être plus frais dans cet EURO. "" Je n'avais jamais vu Mario Balotelli en vrai. Il est très, très fort. Il est jeune, intéressant. Je l'ai même trouvé brillant dans les premiers matches, quand il a raté des buts. Dès qu'il est sur le terrain, il donne de la qualité devant. Comme par hasard, c'est quand il était sur le banc, contre l'Irlande, que l'Italie a fait sa moins bonne prestation. Pour ce qui est de son comportement, je n'ai pas à juger. J'ai déjà assez de problèmes quand on me demande mon avis sur les joueurs de l'équipe de France ! Je ne vais pas commencer avec les Italiens. "" Il n'y a pas un buteur qui est sorti du lot alors que la moyenne de goals par match est élevée. Oui, on est loin de mes 9 buts à l'EURO 84 - et pourtant, je dormais mal là-bas (il rigole)... Mais c'est très difficile de marquer des buts, vous savez... (Ironique). Tout le monde pense que c'est simple, mais non ! Et on est à l'EURO. " " L'arbitrage n'a pas été parfait à 100 % mais sur ce plan, c'est le meilleur EURO depuis très longtemps. Je sais que ça peut vous choquer parce que vous avez tendance à vous focaliser sur un accident... pardon un incident, le but ukrainien non validé contre l'Angleterre. Dans l'ensemble, les arbitres ont été efficaces et justes. Ce bilan confirme tout ce qu'apporte l'arbitrage à cinq et le contrôle accru de la zone de penalty. On en arrive, en trois années de tests, à un millier de matches de haut niveau avec ce système : des rencontres d'équipes nationales, la Ligue des Champions, l'Europa League. Le résultat est excellent. Avoir deux arbitres supplémentaires permet de voir ce qui se passe mais surtout d'éviter que des tricheries se produisent. L'important, c'est ce qui ne se passe plus ! Il y a un vrai effet dissuasif. Le nombre d'incidents, de mauvais comportements dans le rectangle est en chute spectaculaire. La moyenne de buts marqués, notamment de la tête, est en hausse et ça s'explique aussi par l'arbitrage à cinq. Il n'y a plus de tirages de maillots dans la surface, et ça, c'est un vrai bonheur ! C'est la méthode qui permet de nettoyer les rectangles. Pierluigi Collina vient de nous présenter ses conclusions, il n'y voit que du positif. L'UEFA va proposer à la FIFA de généraliser le système. "" Je suis absolument contre l'arrivée de la technologie dans l'arbitrage. Si on l'impose sur la ligne de but pour savoir si un ballon est entré ou non, on dira très vite que c'est insuffisant. A la Coupe du Monde 2002, la Corée du Sud a marqué alors que le ballon était sorti du terrain avant le centre : on peut alors réclamer la technologie sur la ligne de fond ? Si demain, un défenseur arrête un ballon de la main sur la ligne et l'arbitre ne le voit pas, la technologie dira que ce n'est pas rentré mais n'aura pas décelé le hands. Et on demandera des capteurs sur les mains des joueurs ou des caméras braquées sur cet endroit du corps ? Au départ du but ukrainien contre l'Angleterre, il y a un hors-jeu que l'arbitre n'a pas vu. Pourquoi ne pas imaginer une technologie sur le hors-jeu ? Ça ne s'arrêtera jamais. Et qui peut jurer que ça marche, ces systèmes ? Il n'y a pas encore eu d'essais concluants. J'ai lu un article d'une agence de presse qui dit : -Ce n'est pas fiable à 100 % mais ce sera une indication pour les arbitres. Ça va, on connaît la chanson... Mais au final, ce débat ne me regarde pas, ce sera à la FIFA de décider avec le Board, cela veut dire les quatre associations nationales britanniques qui en sont les membres : Angleterre, Ecosse, Irlande du Nord, Pays de Galles. Je sais ce que Sepp Blatter en pense et il connaît mon avis sur la question. " " Je suis arrivé tendu, stressé, fatigué, beaucoup plus qu'en 2008. Depuis quatre ou cinq ans, il y a eu énormément de pression, de questions, de doutes, de coups de sang parfois. Autant il y a de ressemblances entre la Suisse et l'Autriche, autant la Pologne et l'Ukraine sont des pays différents. Il n'y a pas eu que des bonnes critiques. Mais si nous avons eu beaucoup de doutes sur l'Ukraine, nous n'avons jamais douté de la Pologne. La preuve, c'est que notre plan B, en cas d'impossibilité d'organiser des matches en Ukraine, prévoyait huit sites au lieu de quatre chez les Polonais. Et pas un déménagement vers un autre pays. Aujourd'hui, je suis encore très fatigué mais complètement relaxé et souriant. Parce que tout a très bien marché. On peut revenir sur les problèmes de logement et de déplacement. Devoir passer par un troisième pays pour aller en avion de Gdansk à Kharkiv, je sais que ça étonne. Mais c'est comme ça. N'oubliez pas qu'il y a vingt ans, les Ukrainiens n'étaient pas libres d'aller où ils voulaient ! Au final, j'ai tellement de belles images qui me viennent à l'esprit. Pour la première fois dans l'histoire du foot, des pays de l'Est ont démontré qu'ils étaient capables d'organiser une grande compétition. Ils ont été exceptionnels, l'atmosphère de ce tournoi restera dans les mémoires. Plus de 5 millions de supporters ont fréquenté les fan zones, il y a eu 1,3 million de personnes dans les stades. Ce sont des nouveaux records. Jamais, un EURO n'avait laissé un tel héritage sur les plans de l'économie, des infrastructures, de l'ouverture, du progrès social. Jamais, notre slogan Ensemble, écrivons l'histoire n'aura été aussi vrai. Bonne chance à la France pour 2016 parce que la barre est très haute ! Au niveau du foot aussi, ce tournoi aura marqué les esprits pour longtemps : c'était engagé, offensif, spectaculaire, avec un haut degré de technicité et énormément de respect entre les acteurs. Tant pis pour les 2 % de supporters qui avaient acheté un billet et ne sont pas venus, tant pis pour les 4.000 journalistes accrédités qui sont finalement restés chez eux à cause du prix des hôtels essentiellement. C'est leur problème, ils ont raté quelque chose. "" Les audiences télé ont été historiques. L'impact de l'EURO grandit, édition après édition. Dans beaucoup de pays, on a passé les 50 % de parts de marché même quand ce n'était pas l'équipe concernée qui jouait. Le foot des équipes nationales a un très bel avenir devant lui. Quelques chiffres permettent de mieux comprendre l'intérêt des gens. Un match de l'Allemagne dans cet EURO faisait là-bas 122 % d'audience en plus que la finale de Ligue des Champions entre l'Inter et le Bayern en 2010. Un match de l'Italie, 60 % de plus que la même finale. Un match de l'Angleterre, 66 % en plus que la finale Manchester-Barcelone en 2009. Les audiences ont aussi explosé en Asie et aux Etats-Unis, où nous avons fait deux fois mieux qu'il y a quatre ans. "" Avec le recul, qu'est-ce que je dois penser du reportage de la BBC qui conseillait aux supporters anglais de ne pas venir à cause des déviances racistes des gens d'ici ? (Il rigole en visant des journalistes britanniques). Tous ceux qui ont couvert le tournoi peuvent témoigner : il ne s'est pratiquement rien passé. Mais le racisme existe partout : en Pologne, en Ukraine, en France, aussi en Angleterre... Il faut le combattre et protéger les populations contre ces abrutis. Ce n'est pas un EURO qui va changer le monde, mais si ça a contribué à améliorer la situation dans deux pays, tant mieux. " " La Fédération croate a reçu une amende de l'UEFA à cause du comportement de certains supporters dans le match contre l'Irlande. Vous ne connaîtrez pas mon avis sur la question ! Adressez-vous à la commission de discipline, elle est indépendante, elle a pris sa décision en âme et conscience. Je peux être d'accord ou pas, je ne peux de toute façon rien dire. Idem en ce qui concerne l'amende infligée Nicklas Bendtner pour avoir montré aux caméras son caleçon sponsorisé. Je peux faire plein de choses à l'UEFA mais pas interférer dans les discussions de la commission disciplinaire. "" Je confirme que c'est une bonne décision d'élargir l'EURO à 24 participants dès 2016. Parce qu'on a les moyens d'avoir 24 très bonnes équipes. Ici, on n'avait pas des pays comme la Norvège, la Serbie, la Belgique, l'Ecosse : toutes des nations qui ne feraient pas tache. Donc, il n'y a pas de risque d'une baisse de niveau. Notre raisonnement était d'abord footballistique et ça permettra aussi d'avoir plus de matches dans chaque ville. Rénover ou construire un stade pour trois rencontres comme cela se fait maintenant, c'est cher payé. Quand une Fédération participe à l'EURO, elle est fière et il y a plein de répercussions sur la santé de son football, sur sa promotion, sur le développement de ses jeunes,... Il y a 13 qualifiés européens à la Coupe du Monde, ça en fait 11 de moins. Cela veut dire 11 pays où il n'y a pas un président et un sélectionneur qui risquent de sauter, des supporters et des sponsors mécontents... (Il rigole).La décision de passer à 24 ne vient même pas de moi, elle a été prise en 2007, quand je n'étais pas encore président de l'UEFA. Vous ne vous souvenez pas de la façon dont ça s'est passé ? (Il devient ironique). La proposition a été faite par les Ecossais, les Irlandais et les Anglais. Tous des pays qui n'avaient pas su se qualifier pour l'EURO 2008. Les 53 associations nationales ont voté pour, je comprends leur raisonnement : c'est plus facile de se qualifier pour un tournoi à 24 que pour un tournoi à 16 ! Mais passer à 32, il n'en est pas question. Il y a la Coupe du Monde, ça suffit. En passant, je rappelle que le premier Mondial à 32 était celui de 1998 en France. J'avais appris la décision par la radio alors que j'étais le patron du comité d'organisation... " " L'UEFA commence à étudier sérieusement une idée un peu folle que j'ai lancée il y a plusieurs années : ne plus organiser l'EURO dans un ou deux pays mais dans toute l'Europe à partir de 2020. Jusqu'en décembre, nous aurons des réunions avec toutes les fédérations nationales, et en janvier, nous déciderons si nous ouvrons ou pas un bid international. Ce serait plus simple de répartir le prix des aménagements des stades et des aéroports entre plusieurs pays. On est plus en période de crise que de croissance ! Il y aurait en principe un seul stade par nation choisie, probablement 12 ou 13 pays. Au niveau des lois, des finances et de l'organisation pratique, ce ne serait pas spécialement compliqué. L'important serait de parvenir à convaincre le monde politique. C'est une petite bombe mais l'idée mérite d'être creusée. Et les supporters n'ont pas à s'inquiéter pour leur portefeuille : en choisissant une compagnie low-cost, c'est moins cher de faire Londres-Berlin que Gdansk-Donetsk. Pour la Turquie, la chance est peut-être passée. Elle voudrait l'EURO 2020 mais vise les Jeux olympiques la même année. Il faut choisir et nous ne pouvons pas attendre la décision concernant les Jeux. L'UEFA doit avancer. Peut-être qu'une ville turque sera retenue si l'EURO se déroule dans toute l'Europe, je ne peux rien promettre d'autre. "PAR PIERRE DANVOYE, EN UKRAINE - PHOTOS: IMAGEGLOBE" Bonne chance à la France pour 2016 parce que la Pologne et l'Ukraine ont placé la barre très haut. "" Grâce à l'arbitrage à 5, il n'y a plus de tirages de maillots dans la surface : un vrai bonheur !"" N'oubliez pas qu'il y a vingt ans, les Ukrainiens n'étaient pas libres d'aller où ils voulaient !"" Cet EURO restera comme l'affrontement de deux blocs : Real et Barça d'un côté, Juve de l'autre. "