P hilippe Albert se tient bien droit devant l'entrée principale du stade de Malines. La stature est toujours aussi altière et imposante. Peut-être un peu plus svelte. " J'ai un peu maigri. J'avais 95 kg quand j'ai mis un terme à ma carrière. Maintenant, j'en pèse 102 mais j'étais monté jusqu'à 120 ! Je fais plus de sport et je ne prends plus de mayonnaise ( il sourit) ", explique-t-il. Le rendez-vous a dû être fixé un samedi, à cause de l'horaire contraignant de l'Ardennais. Le club malinois a envoyé quelqu'un pour nous ouvrir le stade. Immédiatement, il reconnaît Philippe Albert et lui reparle de la période glorieuse de la fin des années 80 et du début des nineties. Le néerlandais d'Albert (teinté d'accent wallon) n'a pas pris une ride. " Quand je suis arrivé à Malines, en 1989, j'ai tout fait pour m'adapter le plus rapidement possible. J'avais emménagé dans une maison à Keerbergen car je ne voulais pas faire la route et retourner sur Charleroi. En quelques mois, j'avais assimilé le flamand ".
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P hilippe Albert se tient bien droit devant l'entrée principale du stade de Malines. La stature est toujours aussi altière et imposante. Peut-être un peu plus svelte. " J'ai un peu maigri. J'avais 95 kg quand j'ai mis un terme à ma carrière. Maintenant, j'en pèse 102 mais j'étais monté jusqu'à 120 ! Je fais plus de sport et je ne prends plus de mayonnaise ( il sourit) ", explique-t-il. Le rendez-vous a dû être fixé un samedi, à cause de l'horaire contraignant de l'Ardennais. Le club malinois a envoyé quelqu'un pour nous ouvrir le stade. Immédiatement, il reconnaît Philippe Albert et lui reparle de la période glorieuse de la fin des années 80 et du début des nineties. Le néerlandais d'Albert (teinté d'accent wallon) n'a pas pris une ride. " Quand je suis arrivé à Malines, en 1989, j'ai tout fait pour m'adapter le plus rapidement possible. J'avais emménagé dans une maison à Keerbergen car je ne voulais pas faire la route et retourner sur Charleroi. En quelques mois, j'avais assimilé le flamand ". La visite du stade peut commencer. Il passe par les vestiaires et se rend ensuite sur la pelouse avant de gagner la salle des joueurs : " Tout est identique. Le stade avait déjà des loges en 1992. J'ai l'impression de revenir en arrière. Les vestiaires n'ont pas changé. Sauf que maintenant, les joueurs disposent d'un jacuzzi. Nous, on n'en avait pas ". Et les souvenirs affluent : " En voyant les lieux, il y a des choses qui reviennent à la surface. Des choses bien enfouies ". Depuis son départ d'Anderlecht vers Newcastle en 1994, Albert n'a eu l'occasion de revenir Derrière les Casernes qu'à une seule reprise. C'était lors de son bref retour au Sporting de Charleroi en 2000. Le stade est vide mais le gardien de but Olivier Werner, qui a signé au Brussels, est venu chercher ses affaires. " Quand tu reviendras ici, tu seras chaudement accueilli par les supporters. Tu as réalisé un bon tour final et ils sauront s'en souvenir, crois-moi ", lui lance Albert. Car ces supporters l'ont toujours soutenu, Philippe. En 1992, il aurait pu rejoindre le clan des renégats. Il ne l'a pas fait. Il fut salué en héros. " Le club commençait à connaître des problèmes financiers et pour cette raison, Marc Emmers et Bruno Versavel étaient partis en décembre à Anderlecht. Les supporters ne leur ont jamais pardonné. On m'avait proposé de les rejoindre mais j'avais refusé. Je voulais aller au bout de mon contrat. Mais tout le monde savait que je rallierais le Sporting en juin. Pourtant, mon attitude avait été appréciée. C'est dans ce contexte qu'est intervenu le match décisif pour le titre entre Malines et Anderlecht. Les gens comprenaient mon départ. Après trois ans à Malines, le temps était venu pour moi de passer un nouveau palier. Or, au dessus de Malines, il n'y avait qu'Anderlecht ". Si Malines était définitivement hors jeu, Anderlecht luttait toujours à couteaux tirés avec Bruges. La saison 1991-92 touchait à sa fin et il ne restait plus qu'un déplacement périlleux aux Bruxellois. Le public avait compris qu'il s'agissait du tournant du championnat. Le stade malinois était comble et un homme était au centre de toutes les attentions : Philippe Albert. Allait-il lever le pied face à son futur employeur ? " C'était mal me connaître. Je m'étais entraîné normalement. On était ensuite parti en mise au vert et je n'avais pas de pression particulière. Je n'avais rien à perdre. Je ne pouvais que gagner l'estime des gens. Cette saison-là, je n'avais pas réalisé un seul mauvais match. Si je jouais mal contre Anderlecht, au vu de ma saison, les supporters me l'auraient pardonné. Je me souviens que tout le groupe s'était concentré de la même manière que lors des matches de coupe d'Europe ". Malines allait sortir le grand jeu. Au bout des 90 minutes : 0-0. Un score nul mais qui reflétait assez mal la qualité du spectacle offert. Il y a des partages qui valent davantage que des rencontres remplies de buts. Pour Anderlecht, ce point avait pourtant l'amertume d'une défaite. Les Mauves laissaient filer Bruges vers le titre. Mais plus cruel : le bourreau s'appelait Philippe Albert. L'Ardennais avait marqué la rencontre de sa présence. Tant défensivement qu'offensivement. " Ce matin, dans ma voiture, j'ai réfléchi à ma carrière et je me suis demandé quel serait le Top 3 de mes meilleurs matches. On parle souvent de mon but contre Manchester United avec Newcastle quand j'ai lobé Peter Schmeichel et de celui contre les Pays-Bas, lors de la Coupe du Monde 1994 mais contre Manchester, toute l'équipe avait réalisé une partie de rêve et face au voisin néerlandais, on avait surtout relevé la prestation de Michel Preud'homme. Je placerais donc en numéro un le match de 1992. Dès ma première touche de balle, je savais que je réaliserais quelque chose de grand. Le lundi, j'avais décroché un 10/10 dans Het Nieuwsblad. Ce qui était très rare ". Le Malines de la saison 1992 n'avait pas la classe ni la réussite du Kavé légendaire d' Aad de Mos qui avait conquis la Coupe des Coupes en 1988 et le titre en 1989. Pourtant, les Sang et Or conservaient de beaux restes : " On a connu un peu de malchance même s'il faut être honnête et avouer que la grande époque malinoise avait eu lieu entre 1986 et 1989. Mais on n'en était pas loin. Le football que l'on développait valait le coup d'£il. On avait échoué deux années d'affilée en finale de la Coupe de Belgique, face à Bruges et en 1992 contre l'Antwerp. Mais une saison sans trophée n'est pas trop grave tant que le public s'amuse. Or, nos supporters en avaient pour leur argent. On pouvait sortir de grosses rencontres. Notamment ce jour-là contre Anderlecht. J'avais mis Johnny Bosman, ancien Malinois, sous l'éteignoir et j'aurais pu mettre trois ou quatre goals. On avait tiré sur le piquet et sur la latte. Peter Maes, le gardien adverse, avait tout arrêté. Mais on avait aussi sorti une toute grosse prestation contre le Milan AC en 1990, en quarts de finale de la Coupe des Champions. De tous les stades que j'ai côtoyés, c'est San Siro qui m'a le plus marqué. On avait baladé le grand Milan au Heysel. Les Italiens étaient repartis de Belgique avec un 0-0 flatteur. Malines avait été volé par l'arbitre qui avait refusé un but de Graeme Rutjes. Je revois encore la tête de Marc Wilmots en pleine lucarne mais Sebastiano Rossi, la gardien italien avait été la chercher. Là-bas, on avait tenu le coup jusqu'à la première prolongation. Puis Lei Clijsters, lui qui ne faisait jamais de fautes, s'était fait exclure pour un deuxième carton jaune. Il y avait eu aussi le but de Pascal De Wilde, annulé pour un hors-jeu de Wilmots, alors que Marc ne participait aucunement à l'action. Avec les règles actuelles du hors-jeu, on passait ! On s'était finalement incliné 2-0. Cette année-là, Milan remportait la Coupe des Champions 1-0 contre Benfica ". Il faut dire que cette formation belge ne manquait pas d'arguments. La défense était infranchissable. " Preud'homme et Clijsters constituaient les guides de cette équipe. Moi, ils m'ont appris énormément de choses. En 1989, j'arrivais à Malines avec une image de joueur fruste. Un journaliste m'avait même surnommé Le Boucher. Je l'avais mal pris et j'avais fait en sorte qu'il ravale ses propos. Depuis lors, je n'ai plus entendu parler de lui ! Cela avait surtout touché mes parents. Ils étaient ouvriers d'usine, pas bouchers ! Moi, cela m'a boosté et motivé ". Pourtant, Albert n'avait pas le profil d'un enfant de ch£ur : " C'est vrai que je jouais très dur mais j'étais correct. Quand tu as 16 ans, que tu joues à Bouillon et que tu dois faire face à des attaquants de 35 ans, si tu n'es pas physique, tu te fais bouffer. Malines a constitué une étape importante pour mon image de marque. Là, on s'est rendu compte que je savais jouer au football. A Charleroi, je faisais deux fautes, je prenais un avertissement. A Malines et à Anderlecht, je pouvais en commettre cinq avant de me voir brandir le carton. Clijsters m'a appris à sentir le jeu. A Charleroi, quand je voyais un attaquant se déporter vers la ligne, en amateur de football anglais, je ne voyais qu'une chose pour l'arrêter : le sliding tackle. Clijsters m'a alors dit que j'emmerdais beaucoup plus l'adversaire en le poussant vers le côté et en restant debout. Preud'homme me guidait à sa manière. Quand il me voyait filer avec mes grandes jambes vers l'attaquant, il me criait dessus. Avec eux, je me suis bonifié à 200 % ". Une défense impassable, certes, mais offensive également : " Notre système comprenait un libéro (Clijsters), un stopper (moi), et deux backs ( Koen Sanders à droite et Geert Deferm à gauche). C'était du solide mais notre force résidait surtout dans nos automatismes. Je pouvais m'engager offensivement car je savais que Klas Ingesson me couvrait et glissait à ma place. Le danger venait de partout. René Eykelkamp servait de pivot. Les flancs (Emmers et Versavel) surgissaient de la deuxième ligne. Les défenseurs n'étaient pas en reste. Sanders et Deferm dédoublaient leur flanc. C'est cela qui tuait l'adversaire. Il ne savait plus où donner de la tête. Aujourd'hui, c'est devenu très rare de voir des défenseurs centraux monter au créneau. Ce sont les backs qui apportent le danger mais pas les axiaux. Quand je vois Rio Ferdinand, je me dis qu'il n'arrive pas à la cheville de Clijsters qui sentait le foot, ne perdait aucun ballon et se permettait une ou deux percées par match. Ferdinand, lui, se contente de récupérer le ballon et de le céder à son médian défensif. A notre époque, des joueurs comme Laurent Blanc ou Lothar Matthäus adoraient surgir de l'arrière. Evidemment, cela ne se fait pas n'importe quand. Il faut percevoir le bon moment. Ça, je l'ai appris au contact des Sanders, Clijsters et Rutjes. L'espace doit être libre devant et pour cela, il faut écarter le jeu. Or, aujourd'hui, beaucoup d'équipes optent pour deux médians défensifs, ce qui a tendance à fermer le centre du jeu. Dans ces conditions, cela devient difficile pour un défenseur central de quitter sa défense. Dans notre équipe Espoirs, lors du dernier championnat d'Europe, j'ai été séduit par l'apport offensif de garçons comme Jan Vertonghen et Nicolas Lombaerts ". Arrivé en 1989 à Malines, Albert allait connaître une progression croissante. " Quand je suis arrivé, c'était Ruud Krol qui tenait les commandes. Avec lui, cela ne marchait pas du tout. J'avais connu plusieurs problèmes mais je n'étais pas le seul dans le cas. Cependant, c'est vrai que je ne méritais pas ma place. Il y avait plus fort que moi sur le terrain. Six mois plus tard, il a été éjecté et remplacé par Fi Van Hoof qui nous a lancés, Wilmots et moi, dans la bagarre. J'avais 22 ans et Marc 19. Sous sa houlette, Malines a réalisé six mois extraordinaires. D'ailleurs, Marc et moi avons été appelés parmi les 22 pour la Coupe du Monde en Italie. C'est Georges Leekens qui a succédé à Van Hoof et c'est avec lui que j'ai atteint mon meilleur niveau. Je suis le premier à reconnaître que c'était un très bon entraîneur même si, par la suite, nos relations se sont gâtées lorsqu'il était à la tête de l'équipe nationale. A Malines, il avait l'art de donner confiance à ses joueurs, comme Van Hoof. Il rigolait et parlait avec eux. Au niveau du jeu, tant Van Hoof que Leekens ont tenté de conserver un football rapide, physique et complet. J'ai connu le même genre d'entraîneur avec Johan Boskamp à Anderlecht. Ce sont des gens qui ont le foot dans le sang. Ils ne savent pas vivre sans, à tel point que parfois je me demande s'ils n'éprouvent pas quelques difficultés après avoir connu le top lorsqu'ils étaient joueurs ou entraîneurs. Comment font-ils pour garder intacte leur motivation alors que le football belge n'est plus ce qu'il était ?". La psychologie des entraîneurs malinois portait ses fruits. Le Kavé se composait de gagneurs qui savaient aussi se retrouver en dehors des terrains : " Il y avait parfois des petits conflits dans le groupe à cause du nombre élevé de fortes personnalités. A l'entraînement, on ne retirait pas le pied. Preud'homme aimait évoluer dans le jeu mais il gardait ses longs studs de gardien. Comme c'était lui, personne n'osait rien lui dire ! Moi, j'avais aussi connu une petite brette avec Frank Leen. Fi Van Hoof avait dû mettre un terme à l'entraînement. Wim Hoefkens était également un dur à cuire. Il faisait parfois des tackles plus virulents à l'entraînement qu'en match. C'est en Angleterre que j'ai connu les entraînements les moins musclés. C'est assez paradoxal quand on voit le degré d'engagement du foot anglais. Kevin Keegan ne voulait pas qu'on tackle car il estimait qu'un défenseur à terre ne savait pas faire avancer le ballon. Malgré cela, ne croyez pas que l'ambiance malinoise n'était pas sympathique. Au contraire. On n'arrivait souvent une demi-heure avant le rendez-vous officiel car on éprouvait du plaisir à discuter ensemble. Après les matches européens, on se retrouvait toujours une petite dizaine en ville à boire un verre. Evidemment, cela ne ressemblait pas à la convivialité carolo. A Charleroi, celui qui ne venait pas boire un verre après le match était mal vu ". Pour Albert, sur le plan individuel, l'année 1992 allait s'achever sur les consécrations individuelles. En mai, il recevait le prix du Footballeur Pro créé par Sport/Foot Magazine. " Je ne voulais pas y aller car le docteur Jaspers donnait, ce soir-là, un barbecue avec tout le noyau. Mais on avait insisté pour que je rallie Knokke. J'ai reçu le prix, je suis resté trois quarts d'heure et j'ai rejoint les autres au barbecue ". Six mois plus tard, il remportait le Soulier d'Or : " Quand j'étais gamin, je rêvais de ce trophée en voyant la photo du lauréat avec le trophée. Je ne pensais pas y arriver un jour. Quand tu joues en 1re Provinciale à 18 ans, tu te vois mal Soulier d'Or à 25 ans. Pourtant, c'est ce qui m'est arrivé ". Le Soulier d'Or sacrait un joueur anderlechtois mais en grande partie grâce aux voix du premier tour : l'épopée malinoise se terminait de la plus belle manière. " Cette saison ne marquait pas seulement une fin de cycle pour moi mais pour le club également. Versavel et Emmers étaient partis en décembre, moi en juin, Clijsters avait signé à Liège et le départ de Preud'homme était évoqué tous les jours ". par stéphane vande velde / photos: reporters-gouverneur