Vendredi 6 août 2021, Ciutat Esportiva. Antoine Griezmann arrive au centre d'entraînement du FC Barcelone à bord de sa grosse bagnole. À l'entrée, des supporters hurlent: "C'est ta faute s'il s'en va."
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Vendredi 6 août 2021, Ciutat Esportiva. Antoine Griezmann arrive au centre d'entraînement du FC Barcelone à bord de sa grosse bagnole. À l'entrée, des supporters hurlent: "C'est ta faute s'il s'en va." Moins de 24 heures plus tôt, le Barça a envoyé un communiqué expliquant que Lionel Messi devait quitter le club. L'émotion est palpable et l'incompréhension règne. Deux heures plus tôt, le Barça a publié une vidéo de sept minutes rappelant les plus beaux buts et les plus belles actions de l'Argentin sous le maillot blaugrana. Le fait qu'à 34 ans, le virtuose fera bientôt de même sous d'autres couleurs secoue le monde du football. Car même si, un an plus tôt, Messi avait voulu partir, son amour pour le Barça reste intact. Et l'inverse est tout aussi vrai. Les larmes qu'il a versées lors de sa conférence de presse de ce dimanche ne mentent pas. Il était prêt à laisser tomber la moitié de son salaire astronomique. Et comme cela n'était pas suffisant, il voulait même aller plus loin pour pouvoir rester dans le club de sa vie. Mais ce n'était pas assez. Celui qui est peut-être le plus grand joueur de tous les temps doit faire ses valises et aller voir ailleurs. Pourquoi? À cause de qui? D'Antoine Griezmann? Joan Laporta, qui avait promis lors de sa campagne électorale qu'il ferait tout pour conserver Messi, estime n'avoir rien à se reprocher. Élu en mars dernier, le président a publié la semaine dernière les résultats d'un audit financier dont il ressort que la situation du club est bien pire que ce qu'il avait craint. La masse salariale représente 110% des revenus. Sans le salaire de Messi, elle est encore de 95%. Pas besoin d'être diplômé en économie pour comprendre que tout ça n'est pas sain. C'est pourquoi, au cours des dernières semaines, Barcelone a tenté de se défaire de quelques joueurs trop bien payés. Le club a envisagé en vain d'échanger Antoine Griezmann (et son salaire annuel de 36 millions d'euros brut) contre Saúl Ñíguez (Atlético de Madrid). Il a également mis Martin Braithwaite, Philippe Coutinho et Samuel Umtiti en vitrine, mais personne ne s'est montré intéressé. Le géant catalan négocie également avec des tauliers du vestiaire ( Gerard Piqué, Sergio Busquets, Jordi Alba, Sergi Roberto) afin qu'il diminue leur salaire, mais pour l'instant, ces discussions n'ont abouti à rien. De plus, Laporta a admis la semaine dernière qu'il pouvait remercier les nouveaux ( Sergio Agüero, Memphis Depay, Emerson et Eric García) d'avoir accepté "certaines conditions salariales". Le président a cité un autre chiffre: la saison dernière, le FC Barcelone a perdu 487 millions d'euros alors que Laporta s'attendait à un déficit de 200 millions "seulement". La dette totale du Barça est de 1,173 milliard d'euros. Un montant colossal qui, au Tour de France, serait classé "hors catégorie". Selon Laporta, la faute incombe à l'ancienne direction. Netflix pourrait consacrer une série tragi-comique à la gestion de Josep Bartomeu, mais tout a commencé avec le départ de Neymar au PSG, en 2017. Le Barça a utilisé les 222 millions versés par le club français pour écumer le marché des transferts comme s'il avait gagné au Lotto. Il a transféré Ousmane Dembélé (135 millions d'euros), Philippe Coutinho (135 millions), Antoine Griezmann (120 millions), Miralem Pjanic (soixante millions), Malcom (41 millions), Paulinho (quarante millions), Nélson Semedo (35 millions), ... L'entraîneur n'avait qu'à se débrouiller pour faire prendre la sauce et servir un plat savoureux. De plus, ces nouveaux venus ont été grassement payés et, quand l'un d'entre eux franchissait les limites - le biographe d'Ousmane Dembélé ne sait pas par où commencer pour raconter ses frasques - Bartomeu lui tapait gentiment sur l'épaule et lui disait: "Allez, va t'entraîner maintenant." Il était clair depuis longtemps que ce type de management allait conduire l'institution au bord du gouffre. Et ça n'a d'ailleurs pas raté. Le départ de Messi était-il, dès lors, inévitable? Non. Il restait une échappatoire, mais Laporta n'en a pas voulu. "La seule façon de garder Leo chez nous passait par un deal qui ne nous intéressait pas", dit-il. "Il aurait fallu hypothéquer nos droits de retransmission pour un demi-siècle." Laporta fait référence aux négociations entre le président de la Ligue professionnelle espagnole, Javier Tebas, et CVC Capital Partners. Cette firme, qui s'est vu refuser l'accès la Serie A, a promis 2,7 milliards d'euros pour 10% du chiffre d'affaires et 10% de parts dans une nouvelle société commerciale qui gérerait tous les droits de la Liga. Les petits clubs approuvent ce plan d'investissement, appelé " Boost La Liga", car il leur garantirait des revenus, eux qui sont également impactés par la crise sanitaire. Barcelone, lui, serait assuré de toucher 284 millions d'euros. La Liga exige cependant que cet argent soit réparti de la sorte: 70% dans les infrastructures, 15% dans le remboursement de la dette et 15% en transferts de joueurs. Les 42 clubs professionnels espagnols ne voteront pas tout de suite, mais le Real Madrid a déjà annoncé qu'il allait intenter un procès contre La Liga. Florentino Pérez déclare ainsi la guerre à Javier Tebas. Le président du Real est furieux, car il n'a pas été invité à la table des négociations avec CVC. Il n'était même pas au courant. Dans un communiqué de presse, le Real parle de "structure frauduleuse" et "d'accord illégal". Pas vite impressionné, Tebas a répondu que cette réaction était prévisible, vu qu'elle émane d'un club qui a l'habitude de s'opposer à tout projet stratégique visant à relever le niveau du championnat. Le football espagnol tremble donc sur ses bases. Le départ de Messi constitue déjà un coup dur mais à présent, ce sont les gros bonnets qui se disputent comme des gamins. À l'instar de la Juventus, le Real Madrid et le FC Barcelone n'ont pas abandonné l'idée d'une Super League. Andrea Agnelli, Florentino Pérez et Joan Laporta se sont rencontrés lors du Trofeo Joan Gamper. Les trois hommes sont toujours convaincus que la Super League est la seule façon de sauver leurs clubs respectifs. C'est un uppercut pour Tebas qui, fin juin, s'était montré sceptique sur ESPN : "Le concept d'une Super League est impensable. Neuf des douze clubs n'en veulent plus. Je pense que le modèle est mort. C'est un radeau avec trois naufragés et un drapeau. Ce drapeau, c'est la décision d'un juge de Madrid. Laporta dit qu'ils sont dans leur droit, mais c'est faux. Il s'agit d'un juge qui a émis des réserves. J'ai essayé de les convaincre qu'ils avaient commis une erreur et qu'ils devaient explorer d'autres pistes. La plupart des clubs anglais veulent tourner la page. Ces trois clubs sont importants, certes, mais nous n'acceptons pas de leur laisser décider du fonctionnement du football et de la répartition des deniers." La situation financière précaire dans laquelle se trouve le FC Barcelone constitue en tout cas un sérieux avertissement pour les autres (grands) clubs européens. Maintenant, il faut mettre fin à l'apocalypse, mais les avis quant à la façon dont il faut s'y prendre divergent. Une chose est certaine: c'est sans Messi que les Catalans entameront le championnat face à la Real Sociedad. On en oublierait presque que, dimanche, le Barça a battu la Juventus (3-0) lors du Trofeo Joan Gamper. Avec un très bon Griezmann. Visiblement, tout n'est donc pas de sa faute...