"Quelles jambes de footballeur, quelle allure de footballeur ! " Marcelo Bielsa, en mission pour son club de Newell's Old Boys, vient de tirer du lit le jeune Mauricio Pochettino, gamin argentin de 14 ans dont on lui a vanté les mérites. Pas besoin de le voir sur un terrain pour lui offrir un contrat. Pochettino sera le défenseur central des Newell's de celui qu'on surnomme El Loco, et les deux hommes seront, ensemble, sacrés champions d'Argentine neuf ans plus tard, en 1991. Cette rencontre a lieu cinq ans avant la naissance de Jan Vertonghen, à plus de 10.000 kilomètres de la Belgique, mais elle est capitale pour comprendre comment le Diable rouge est devenu l'un des meilleurs défenseurs de Premier League.
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"Quelles jambes de footballeur, quelle allure de footballeur ! " Marcelo Bielsa, en mission pour son club de Newell's Old Boys, vient de tirer du lit le jeune Mauricio Pochettino, gamin argentin de 14 ans dont on lui a vanté les mérites. Pas besoin de le voir sur un terrain pour lui offrir un contrat. Pochettino sera le défenseur central des Newell's de celui qu'on surnomme El Loco, et les deux hommes seront, ensemble, sacrés champions d'Argentine neuf ans plus tard, en 1991. Cette rencontre a lieu cinq ans avant la naissance de Jan Vertonghen, à plus de 10.000 kilomètres de la Belgique, mais elle est capitale pour comprendre comment le Diable rouge est devenu l'un des meilleurs défenseurs de Premier League. Avant l'arrivée de Pochettino à White Hart Lane, l'homme qui a eu le plus d'influence sur le parcours du numéro 5 des Spurs est Martin Jol. Entraîneur de l'Ajax à la fin des années 2000, il décide de rebattre les cartes du projet Vertonghen en faisant reculer son Belge, alors milieu défensif, au poste d'arrière central. " Il a la force physique, la vision, la technique, le calme, et il est fort dans les airs ", explique le coach au Nieuwsblad, avant d'ajouter que Jan " peut devenir l'un des meilleurs défenseurs avec lesquels j'ai travaillé dans ma carrière ". Jan Vertonghen devient donc un défenseur central. Mais pas n'importe lequel : un défenseur central de l'Ajax Amsterdam. " Chez nous, à chaque poste, on a des joueurs créatifs ", affirme Jan Olde Riekerink, homme fort du centre de formation ajacide. " On a une philosophie de football créatif, avec de la vitesse et de la technique. " Toby Alderweireld confirme : " À l'Ajax, ils sont très stricts sur le jeu avec le ballon pour les défenseurs. Je suis arrière central, mais j'ai une bonne technique. Je peux jouer au ballon. " Vertonghen grandit à l'ArenA, qu'il quittera avec le brassard de capitaine et les regrets d'un Frank De Boer qui le voyait s'envoler vers le sud plutôt que traverser la Manche. " Il doit aller à Barcelone ", regrette son entraîneur, qui le trouve déjà " trop bon pour Arsenal ou Tottenham. " Jan opte pourtant pour les Spurs, argument à l'appui : " J'ai choisi Tottenham parce qu'ils jouent le même football offensif que l'Ajax. " À White Hart Lane, l'orgueil et le romantisme footballistique se tutoient. Le fan des Spurs aime le footballeur élégant, à n'importe quel endroit du terrain. Et tant pis si cet amour démesuré de l'art est souvent classé parmi les arguments majeurs d'une disette de 55 longues années sans titre national. Les " You won the league in black and white " lancés par les rivaux d'Arsenal n'auront pas raison de l'amour du jeu de Tottenham. Le point de chute idéal pour un défenseur qui n'a de belge que la carte d'identité, tant son style détonne avec celui des rugueux stoppeurs formés en noir-jaune-rouge. Souvent déplacé sur le côté gauche de la défense par André Villas-Boas, Vertonghen finit par s'imposer dans l'axe d'une équipe qui gravite alors exclusivement autour du talent de Gareth Bale. Le coach portugais ne survit pas longtemps au départ de sa star galloise, et Tim Sherwood affiche rapidement ses limites. Avide d'un football spectaculaire, qui a quitté le nord de Londres en même temps que Bale et Luka Modric, le board de Tottenham se tourne alors vers Southampton, devenue équipe joueuse et attrayante depuis l'arrivée d'un certain Mauricio Pochettino sur le banc de touche. " Ce serait prétentieux de dire que le pochettinismo existe. J'ai des influences, c'est clair. Dont celle de Marcelo, évidemment. " S'il a déjà refusé qu'on lui colle l'étiquette de bielsista, Pochettino fait indéniablement partie de cette catégorie d'entraîneurs marqués par leur rencontre avec le Loco argentin, tout comme Eduardo Berizzo (Celta Vigo) ou Jorge Sampaoli (Séville). Chez eux, le football rime avec débauche d'énergie, pressing dans le camp adverse et protagonisme assumé à travers la possession. " On a besoin de mieux jouer avec le ballon que l'adversaire ", affirme ainsi Pochettino à son arrivée à White Hart Lane. Le football de Marcelo Bielsa, dont le but idéal est " un centre de l'arrière latéral repris par l'autre arrière latéral ", demande à ses défenseurs centraux un profil bien spécifique. À Bilbao, El Loco avait ainsi fait reculer Javi Martinez en défense centrale, car les qualités du mediocentro espagnol classique sont souvent celles dont a besoin le central bielsista : lecture du jeu au-dessus de la moyenne, doublée d'un grand sens de l'anticipation et d'une agressivité naturelle en perte de balle, et qualité footballistique à la relance. Pochettino n'a pas besoin de faire reculer un milieu de terrain pour élaborer son plan de jeu, car il a déjà Vertonghen. " Tu peux toujours lui donner le ballon, il saura quoi en faire. C'est un très bon défenseur qui sait jouer au ballon ", affirme Alderweireld. Indispensable, quand les derniers hommes du bloc s'installent sur la ligne médiane, avec un gouffre à défendre en cas de perte de balle. Rarement apprécié à sa juste valeur par une Belgique qui l'a vu jouer pendant de nombreuses années à un poste qui n'est pas le sien, Vertonghen se sent rapidement très à l'aise dans cette nouvelle philosophie de jeu. Pochettino lui permet de franchir la barre des 50 passes par match, avec une sécurité qui tutoie la perfection dans son jeu court (92 % de passes courtes réussies en Premier League depuis l'arrivée du coach argentin) et une grande qualité dans le jeu long, grâce à la formation ajacide qui érige la diagonale du central vers l'ailier au rang de dogme footballistique (4,6 longs ballons par match). Avec Vertonghen et Alderweireld à la baguette, Tottenham est devenu l'équipe la plus prolifique (43,3 longues passes par match) et la plus efficace d'Angleterre sur les longs ballons (59 % de réussite). Les deux centraux belges dictent le tempo du jeu des Spurs avec un charisme qui doit plaire à Marcelo Bielsa. Alan Pardew, le coach de Crystal Palace, fait en tout cas partie de leurs admirateurs : " Ils ont deux défenseurs centraux qui jouent comme des milieux de terrain. Ils veulent se tailler la part du lion dans la possession, et ces deux-là font tourner la balle avec un tel naturel... " La dernière expérience de Marcelo Bielsa à la tête d'un club remonte à la saison 2014-2015. Cette année-là, l'OM du Loco fait le spectacle en Ligue 1 mais est la seule équipe du top 5 à terminer la saison avec plus d'un but encaissé par match. Être défenseur d'un bielsista garantit généralement des instants de souffrance sans le ballon. Mauricio Pochettino a rendu son style moins radical, optant par exemple pour une défense à quatre là où Bielsa n'abandonne presque jamais son arrière-garde à trois joueurs. Mais le coach des Spurs peut surtout compter sur Alderweireld et Vertonghen, qui ont fait de Tottenham la meilleure défense de Premier League. " Contre eux, tu ne tires pas au but ", déclarait ainsi un joueur d'Arsenal à El País. " Leur association m'impressionne ", affirme même Martin Keown, du haut de ses 585 matches parmi l'élite anglaise. Loin de leur but, et exposés aux contres dans l'équipe qui tire le plus souvent au but en Premier League (18,5 fois par match), les deux Belges font parler leur complémentarité. Plus de 150 matches joués ensemble, ça aide. " On se connaît bien, je pense que vous pouvez le voir sur le terrain ", admet Alderweireld. " En match, ça se joue à la seconde. Et si vous devez à chaque fois dire à l'autre ce qu'il doit regarder, le problème est passé. " Toby poursuit : " Jan est plutôt rapide, plutôt fort et plutôt bon de la tête. C'est important en Premier League, parce que peu importe l'attaquant qu'il doit tenir, il peut tous les battre. " La plupart du temps, Alderweireld évolue en couverture d'un Vertonghen qui se livre dans les duels. Avec réussite, puisque depuis le début de saison, SuperJan a remporté 37 de ses 46 duels aériens et réussi 8 tacles sur 9. En dix matches de championnat, il n'a été dribblé qu'à une seule reprise, et a seulement dû commettre huit fautes. Avec 10,1 dégagements par match, Vertonghen est le joueur de Premier League qui écarte le plus souvent le danger dans les duels, au sein d'une équipe dont l'intensité force souvent ses défenseurs centraux à jouer des quitte ou double face à l'attaquant adverse sur les longs coups de botte qui peuplent encore les pelouses anglaises. " Il est incroyable techniquement, il peut courir et il peut tacler. Pour moi, c'est le défenseur le plus complet du championnat ", conclut Romelu Lukaku, qui affronte Vertonghen de l'autre côté de la Manche, mais peut compter sur lui une fois endossé le maillot de l'équipe nationale. Chez les Diables Rouges, Jan vit désormais dans la défense à trois d'une équipe qui veut le ballon, défend avec des prises en charge individuelles et verticalise le jeu dès qu'elle en a la possibilité. Un rôle presque naturel, pour un petit-fils de Marcelo Bielsa. PAR GUILLAUME GAUTIER - PHOTOS BELGAIMAGE" Jan est plutôt rapide, plutôt fort et plutôt bon de la tête. C'est important en Premier League, parce que peu importe l'attaquant qu'il doit tenir, il peut tous les battre. " - TOBY ALDERWEIRELD