C'est le genre d'endroit où la buvette, construite à l'image de tout bon pub qui se respecte, se veut en meilleur état que le stade lui-même. Question de priorités. En cette fin de journée dans l'ouest londonien, la modeste mais néanmoins charmante enceinte d'Hayes Lane, antre de Bromley FC, une entité du cinquième échelon, se remplit comme les verres de houblon. Avec précaution.
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C'est le genre d'endroit où la buvette, construite à l'image de tout bon pub qui se respecte, se veut en meilleur état que le stade lui-même. Question de priorités. En cette fin de journée dans l'ouest londonien, la modeste mais néanmoins charmante enceinte d'Hayes Lane, antre de Bromley FC, une entité du cinquième échelon, se remplit comme les verres de houblon. Avec précaution. " Voilà le chat du club, il n'appartient à personne. C'est le roi ici ", se marre une serveuse, la cinquantaine bien tassée, au passage d'une bête à poils roux qui se pavane comme à la maison. Il faut dire que, dans le coin, les animaux ont pignon sur rue. À l'extérieur, les retardataires débarquent sous les yeux curieux du voisin, un palefrenier qui administre les derniers soins à ses chevaux. La perfide Albion, la vraie. " Mesdames et Messieurs, s'il vous plaît, faites un tonnerre d'applaudissements pour Barawa et Tamil Eelam ! " Le speaker lance les hostilités, puis laisse la vedette à un autre homme en noir : Mark Clattenburg. Après l'EURO français en 2016, le célèbre arbitre s'apprête à siffler le coup d'envoi de la Coupe du Monde de la CONIFA, qui réunit seize équipes, entre pays, régions ou peuples en mal de reconnaissance. " Pour cette édition, il y a plus de 350 journalistes et cette après-midi, plus de 20 000 personnes ont suivi le match entre l'Abkhazie et le Tibet sur les réseaux sociaux ", se félicite Per-Anders Blind, le président suédois de l'organisation, en plein rush, mais jamais sans son snus, ce tabac cher à Michel Preud'homme qui se glisse sous la lèvre supérieure. MalcolmBlackburn est en retard. Au volant de son minibus blanc, il arpente la A232 à toute allure pour rallier Bromley. Le rush hour permanent de Londres met sur les nerfs le président de la Fédération d'Ellan Vannin, qui représente l'Île de Man, caillou en pleine mer d'Irlande qui forme une dépendance de la Couronne britannique. Malcom pense qu'une absence à la cérémonie d'ouverture provoquera l'exclusion de ses boys du tournoi. Persuadé que sa détermination peut faire la différence, il emprunte une sortie interdite aux véhicules de plus de deux mètres. À l'intérieur du bolide, une dizaine de Mannois s'attendent au pire. Qui survient sous la forme d'un crac assourdissant, résultat du frottement d'un pont sur le toit. La tôle est complètement tordue, la passerelle de béton balafrée. Par chance, depuis sa création en 2013 sur cette même Île de Man, la CONIFA s'applique surtout à bâtir des dizaines d'autres ponts entre États, minorités, régions ou nations non affiliés à la FIFA en alternant EURO et Mondial. Province de l'ouest du Zimbabwe, le Matabeleland a rejoint le réseau il y a peu et participe à sa première compétition internationale. De quoi mettre le feu dans les tribunes du Coles Park Stadium, où un capo mène la danse en tapant sur une poubelle dont il fait sortir les déchets de fish and chips. " Matabeeeleee Matabeeeleee ! ", entonne-t-il, accompagné par plusieurs fans locaux et quelques autres, convertis à la cause. Plus loin, un autre petit comique parcourt les gradins en secouant un seau qu'il espère remplir de livres. " J'insiste ", lâche-t-il, conscient que son équipe doit notamment sa présence à Londres à un prêt octroyé par la CONIFA et à un crowdfunding validé à la dernière minute. Mais en attendant les remboursements, l'heure est à la fête. " Ils sont si heureux d'être ici ", remarque Per-Anders Blind. " Ils chantent, ils dansent... C'est exactement ça, l'esprit CONIFA. " Sextuple champion d'Angleterre et vainqueur de la Coupe des Champions avec Liverpool, l'excentrique gardien de but Bruce Grobbelaar a même quitté sa résidence canadienne pour donner un coup de main à l'équipe de sa région d'enfance. " Les gens du Matabeleland forment une tribu différente des autres existant au Zimbabwe ", lance-t-il sans ralentir sa marche en avant vers son pick-up. " Je suis très content qu'elle puisse être représentée à l'échelle internationale. " L'ancien Red finit par se prendre au jeu pour disputer le dernier match de ses couleurs. À 60 printemps, histoire de boucler la boucle. " C'est une légende chez nous. Pas seulement dans la région, mais dans tout le pays ", assure Mluningisy, un fan dont l'identité Matabele prend le dessus sur la zimbabwéenne et dont le sentiment d'appartenance à sa province ne fait que croître au fur et à mesure que le marquoir défile. Il n'est pas le seul. Le 15 juin 2010, An Yong-hak est à Johannesburg pour défier le Brésil avec la Corée du Nord. Huit ans plus tard, c'est pratiquement quadragénaire qu'il dispute sa deuxième Coupe du Monde. Sous la vareuse des Coréens unis du Japon. An représente fièrement les Zainichis dont les ascendants, issus de la péninsule coréenne d'avant-guerre, ont émigré dans l'Empire du Soleil Levant. En Angleterre, ce milieu défensif longiligne a réussi sa mission. Il vient de prouver au monde entier que tous les Coréens peuvent vivre ensemble. " Notre emblème symbolise la Corée unie ", dit-il en tapotant de sa main plâtrée, parce que fracturée sur le pré, l'écusson cousu sur son torse. " Dans ce cas-ci, le foot permet même l'alliance de trois pays : les deux Corée et le Japon. " Avec quatorze millions de citoyens entassés dans son agglomération, Londres est l'exemple même de la capitale multiculturelle. Expatriée outre-Manche depuis une dizaine d'années, Julie s'est déplacée pour supporter ses compatriotes tuvaluans. " Je me fous complètement du foot ", nuance-t-elle, robe fleurie sur le dos, tongs aux pieds. " Je suis là pour voir mes cousins, même s'ils galèrent un peu... " L'équipe de Tuvalu, minuscule archipel du Pacifique, plutôt habituée au sable qu'aux synthétiques londoniens, encaisse but sur but. Mais l'essentiel est ailleurs. La plupart de ses joueurs se retrouvent pour la première fois hors de leurs frontières. L'accessibilité et la médiatisation de la capitale anglaise ont convaincu la CONIFA de confier l'organisation de leur Mondial au Barawa, sélection de la diaspora somalienne installée sur place. Maillot du Kurdistan sur les épaules, Sascha Düerkop se réjouit de voir les enceintes anglaises se remplir grâce aux différentes communautés et aux clubs locaux, qui attirent leurs propres supporters. " On a même battu le record d'affluence d'Enfield Town, avec plus de 1 200 spectateurs pour Tibet - Chypre du Nord. C'est incroyable, en plus de cent ans d'existence, ce club n'a jamais fait mieux ", se congratule le jeune secrétaire général allemand. Au stade de la Reine Elizabeth II, les Nord-Chypriotes remettent le couvert contre l'Abkhazie, cette entité géorgienne autoproclamée indépendante. Là, les stewards offrent la crème solaire avec un large sourire. Une belle manière de galvaniser la foule d'Abkhazes, armés de tambours, trompettes et vuvuzelas, qui se permettent de prolonger leur - interminable - hymne et rognent du même coup celui de leur adversaire. La fierté n'a pas de limite. Hiraç Yagan approuve. " Cette compétition est idéale pour les peuples qui ont besoin de reconnaissance ", lance cet Etterbeekois de naissance, champion de Belgique avec le Standard en 2009. Il est à l'origine de la création de l'équipe d'Arménie de l'Ouest, il y a trois ans. " Nous sommes nombreux à vouloir nous faire entendre et surtout, à vouloir jouer au foot à un bon niveau. Il n'y a rien de problématique : la FIFA aussi est politique. " Désormais à Nyon, en Suisse, il affirme que la plupart des Ouest-Arméniens réclament leur territoire, étalé sur un tiers de la Turquie actuelle. De fait, l'an dernier, Hiraç et les siens n'ont pas été conviés à l'EURO nord-chypriote, " bloqués " par le gouvernement turc. " Le comité était de notre côté, mais pour des raisons de sécurité, on a préféré ne pas y aller ", poursuit celui qui compte créer une ligue de football dans la république auto-proclamée d'Artsakh, située en territoire azéri, dans le Haut Karabagh. Officiellement, la CONIFA proscrit tout message politique. Mais, dans les faits, il reste très difficile pour cette organisation parallèle de s'en détacher. " Notre objectif n'est pas de permettre aux membres d'étaler leurs revendications, mais plutôt de leur donner l'opportunité de prouver qu'ils ne sont pas si mauvais que cela ", expose Düerkop, en terminant ses pâtes bolo. " Ces gens-là ne sont pas tous des diables, et notre rôle, c'est de le démontrer. " Quitte à se passer de deux ou trois soutiens. " On a discuté avec des gros sponsors, qui étaient très intéressés, mais qui ont fini par lâcher parce que le Tibet participe. Ils ne voulaient pas perdre leur marché chinois ", abonde Blind, en avalant un croissant aussi sec qu'anglais. " Un très gros stade pouvait également accueillir plusieurs rencontres. Mais finalement, cela n'a pas été possible en raison de la présence de Chypre du Nord. C'est leur perte, pas la nôtre. " Peu importe, la CONIFA veut entrer dans une nouvelle dimension. Ses dirigeants rêvent d'Afrique et d'Amérique du Nord pour prochains continents hôtes. Des terres promises qu'Ellan Vannin pourrait ne pas rallier. Après son élimination, suite à une défaite contre Barawa, Malcolm Blackburn et les siens dénoncent la présence sur le terrain de Mohamed Bettamer. L'ex-international libyen n'était pas inscrit sur la liste initiale de la sélection somalienne. La veille des quarts de finale, il faut alors plus de dix heures et quatre votes pour que les représentants des délégations présentes rejettent l'appel des Mannois. Homme de parole, Malcolm prend le premier vol et renvoie ses joueurs à la maison, en plein tournoi, alors qu'ils devaient encore disputer des matches de classement. Un Brexit à sa sauce qui signe peut-être la fin de la collaboration entre Ellan Vannin et la CONIFA. Et une nouvelle erreur de trajectoire ?