Bayer Leverkusen - Atlético Madrid, 8e de finale de la Ligue des Champions le 21 février 2017. A l'hôtel des Rojiblancos, c'est un va-et-vient permanent. Un homme à lunettes, tout maigre, pénètre dans le lobby, visiblement un peu mal à l'aise. Il cherche quelqu'un mais ne le trouve pas. Soudain, un sourire se dessine sur ses lèvres. Il se dirige vers José Antonio Ñíguez, qui est en train d'expliquer l'origine biblique des prénoms de ses trois enfants : Saúl, premier roi d'Israël ; Aarón, frère aîné de Moïse, et Jonathan, prince et fils de Saúl.
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Bayer Leverkusen - Atlético Madrid, 8e de finale de la Ligue des Champions le 21 février 2017. A l'hôtel des Rojiblancos, c'est un va-et-vient permanent. Un homme à lunettes, tout maigre, pénètre dans le lobby, visiblement un peu mal à l'aise. Il cherche quelqu'un mais ne le trouve pas. Soudain, un sourire se dessine sur ses lèvres. Il se dirige vers José Antonio Ñíguez, qui est en train d'expliquer l'origine biblique des prénoms de ses trois enfants : Saúl, premier roi d'Israël ; Aarón, frère aîné de Moïse, et Jonathan, prince et fils de Saúl. José Antonio, un quinquagénaire, a lui-même été professionnel en Primera División. Il a joué à Elche et est fier que ses trois enfants aient suivi le même chemin. Les deux plus vieux, Jonathan (33) ou Jony et Aarón (29), évoluent en D2 espagnole, respectivement à Elche et au Real Oviedo. Mais le plus talentueux des trois, c'est Saúl, qui n'a encore que 23 ans et est une valeur sûre de l'Atlético. Depuis peu, il joue aussi en équipe nationale espagnole sous les ordres de Luis Enrique. Lorsqu'il sent la main du visiteur sur son bras, le visage de José António s'éclaire. Les salutations sont chaleureuses. Le père Ñiguez lui remet ensuite un sac en plastique avec un maillot et une photo dédicacés de Saúl. L'homme qui reçoit le cadeau est le docteur allemand qui, deux ans plus tôt, en 2015, a reçu le joueur de l'Atlético aux urgences. Les hommes de Diego Simeone affrontaient déjà le Bayer Leverkusen. Curieusement, c'était aussi en huitièmes de la Ligue des Champions. Saúl Ñiguez, alors âgé de 20 ans, effectuait ses débuts dans cette compétition. Il n'allait pas les oublier de si tôt. Dans un duel, en effet, le jeune médian de l'Atlético recevait le genou de Kyriakos Papadopoulos sur le côté. Il tenait encore 20 minutes mais la douleur était terrible. Evidemment puisque, à l'hôpital, on constatait que son rein était gravement touché. " Le pire ", déclarait Saúl plus tard dans The Guardian, " c'est que, du brancard, j'ai vu mon père pleurer. Je lui ai dit : Pa, ça va aller, soy un toro, je suis un taureau. Je vais tenir le coup. " Mais Saúl ne savait pas encore ce qui l'attendait. Saúl Ñíguez allait passer plusieurs jours à l'hôpital de Leverkusen. C'était le début d'une amitié entre son père, José Antonio, le médecin de l'Atlético et le docteur allemand qui avait prodigué les premiers soins. Les trois hommes allaient garder le contact au cours des années suivantes, la santé de Saúl étant au centre de leurs préoccupations. Car on craignait pour la suite de sa carrière. Le médian revenait progressivement mais, dans un premier temps, il devait jouer avec un cathéter dans le rein. Chaque fois qu'on enlevait celui-ci, le constat était le même : le rein n'était pas guéri. Dans ces conditions, le plus logique eût été d'arrêter. Mais Saúl ne voulait rien entendre. " Le cathéter permettait au rein de fonctionner mais c'était douloureux. Je le sentais quand je courais et j'avais du sang dans les urines. Certains auraient dit : OK, j'ai compris le message. Mais pas moi. " Les médecins lui proposèrent alors de jouer pendant un mois puis de se reposer pendant un mois. " J'ai dit : non,ce n'est pas bon. Remettez le cathéter, je vais y arriver. Mais les médecins m'ont répondu : Saúl, ce n'est pas si simple. " Le joueur raconte alors à The Guardian qu'à un certain moment, il en a eu marre et a pris une décision draconienne. " J'ai dit : Enlevez le rein. Je vais rester sans jouer pendant un mois puis je reviendrai. " Les médecins n'étaient pas d'accord mais la décision de Saúl était prise : il ne voulait plus rien tenter, il voulait être débarrassé du problème une fois pour toutes et pouvoir rejouer au football. Germán Burgos, l'adjoint argentin de Diego Simeone, entrait alors en scène. On le surnomme El Mono, le singe. Pas un petit chimpanzé mais plutôt un gorille. Il rendait visite à Saúl et lui disait : " Les médecins m'ont raconté que tu voulais qu'on t'enlève un rein. Tu as 22 ans ! Qu'est-ce qu'il te prend ? Réfléchis un peu ! " El Mono savait de quoi il parlait : un jeudi de 2003, les médecins avaient voulu lui enlever une tumeur maligne mais il avait voulu attendre jusqu'au lundi suivant, après le match de l'Atlético. Les médecins avaient trouvé cela irresponsable. Il les avait écoutés et ils l'avaient opéré immédiatement. Cela lui avait sans doute sauvé la vie. Le discours d' El Mono faisait mouche. " Je ne pensais qu'au football ", dit Saúl. " Je voulais qu'on m'enlève le rein pour que je puisse jouer. Je me disais que je pouvais vivre avec un seul rein mais El Mono m'a regardé dans les yeux et m'a dit : Saúl, pense à ta vie. Alors, j'ai compris que c'était sérieux. Car que serait-il arrivé en cas de problème à l'autre rein ? Il n'y avait plus d'issue. " Les médecins ont donc remis le cathéter et Saúl a joué avec cela pendant des mois. Maintenant, on le lui a enlevé et son rein fonctionne normalement. Mais il n'a pas oublié ce calvaire. Et ce 21 février 2017, deux ans après le coup de genou, l'Atlético Madrid s'impose 2-4 au Bayer Leverkusen. Le premier but, magnifique, est inscrit par... Saúl. Saúl Ñíguez n'a jamais eu peur des coups. A l'âge de onze ans, le Real Madrid était venu le chercher au Elche CF, le club de sa ville natale. Pendant deux ans, il avait évolué dans les catégories d'âge du grand club espagnol mais il n'en gardait pas un bon souvenir. Au cours d'une interview accordée à El Mundo, il se montrait d'abord prudent et parlait de " bonne expérience car j'y ai beaucoup appris. " Mais quelques lignes plus loin, il se lâchait : " Sur le plan sportif, tout allait bien au Real Madrid mais il s'est passé des choses qu'un gamin de onze ou douze ans ne devrait pas vivre. On me volait mes chaussures, on me prenait mes repas... Les autres joueurs ont écrit une lettre à l'entraîneur et l'ont signée de mon nom. J'ai été puni : pendant deux semaines, je n'ai pas eu le droit de me présenter à Valdebebas, alors que je n'avais rien fait. " Comme les méchancetés ne s'arrêtaient pas, Saúl décidait de quitter le Real. Pepe Fernández, un des entraîneurs de jeunes de Valdebebas, avait une offre de l'Atlético et lui proposait de l'accompagner. " Depuis tout petit, j'ai beaucoup de confiance en moi ", dit Saúl. " Lorsque j'ai quitté le Real, je savais que ce n'était pas la fin du monde, que je retrouverais un club. " A l'Atlético, le jeune Espagnol se sentait directement chez lui. " Là, le plus important n'était pas le football mais l'homme et ses valeurs. " Depuis, il voue un amour inconditionnel aux Colchoneros. C'est pour cela que, l'an dernier, il a resigné jusqu'en... 2026. " C'est la preuve que j'aime vraiment ce club. Je n'ai pas encore atteint un niveau qui me permette de dire que je ne peux plus progresser en restant à l'Atlético. Je veux tout donner ici parce que j'aime tout le monde dans ce club. Pas seulement les gens que le public voit à l'oeuvre mais aussi ceux qui travaillent en coulisses. Ils aiment ce club et ça se sent. C'est une famille. J'ai mes parents, mes frères, mes amis et une copine qui m'apporte beaucoup de stabilité. J'ai tout ce que je veux dans la vie. " Sa copine, c'est Yaiza. Cela fait plusieurs années qu'ils sont ensemble. Contrairement à de nombreuses femmes de footballeurs, cette petite brune est discrète. Elle n'a même pas de compte sur les réseaux sociaux. Saúl Ñíguez a grandi dans le monde du football. Petit, il suivait les entraînements de son père à Elche. Parfois, sans qu'on le lui demande, il sautait par dessus le grillage pour tirer sur les gardiens, qui s'entraînaient un peu plus loin. " Il avait déjà une mentalité de gagneur et cela ne vient pas de moi ", dit son père. " Mes trois fils sont passionnés de football. Par le passé, quand nous partions en vacances, ils s'ennuyaient à l'aéroport. Alors, ils ouvraient les valises, prenaient des bas et en faisaient un ballon. " Les frères Ñíguez sont toujours très impliqués à Elche et au club de football local. Ils y ont tous les trois un abonnement et, lorsqu'ils le peuvent, ils vont voir des matches. Saúl est très attaché à ses racines. Cela se voit aux tatouages qu'il a sur les bras : la Dame d'Elche, un buste mystérieux trouvé à Elche à la fin du 19e siècle, et la célèbre palmeraie d'Elche, la plus grande d'Europe, qui fait partie du patrimoine mondial de l'UNESCO. L'église de son quartier est également gravée sur son corps. " Mon fils ne veut pas oublier d'où il vient ", dit José Antonio. " C'est pourquoi il a aussi un tatouage avec la moitié du logo d'Elche et la moitié du logo de l'Atlético. " Sur son corps, on trouve aussi la date de ses débuts en Primera División sous le maillot du Rayo Vallecano, à qui l'Atlético l'avait prêté pendant un an, ainsi que la date de la première fois où il a porté le brassard de capitaine de l'Atlético. Il espère y ajouter la date du 1er juin 2019, jour où l'Atlético pourrait remporter sa première Ligue des Champions. Et dans son stade, en plus. " Nous savons qu'il est difficile d'arriver en finale et plus encore de la gagner mais ce serait très beau. " " Saúl a toutes les qualités nécessaires pour devenir un des meilleurs médians au monde ", dit Diego Simeone, élogieux. " Il est travailleur, bon balle au pied et dans les airs, ses passes sont bonnes, il est rapide et peut mettre du rythme dans un match. " De fait, peu de joueurs sont plus complets que Saúl Ñíguez. Ceux qui l'ont vu à l'oeuvre face à l'Angleterre et à la Croatie en Ligue des Nations ne démentiront pas l'entraîneur de l'Atlético. Lors de ces deux matches, Luis Enrique a aligné Saúl à la place d'Andrés Iniesta, qui a pris sa retraite. " Enrique m'a demandé de rester moi-même, de travailler pour l'équipe et de surgir dans le rectangle ", dit Saúl. Et cela a parfaitement fonctionné puisque il a inscrit le premier but tant en Angleterre (1-2) qu'à domicile face à la Croatie (6-0). Le nom du successeur d'Iniesta est-il déjà connu ?