La route conduit trop souvent vers la mort. Il y a quelques années déjà, une dame perd le contrôle de sa voiture. Elle y laisse son dernier souffle de vie. Il s'agit de Marie-ReinePrignon, la femme du Docteur Roger Prignon, l'ancien président du FC. Tilleur. L'enquête a conclu à un décès pour cause d'accident.
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La route conduit trop souvent vers la mort. Il y a quelques années déjà, une dame perd le contrôle de sa voiture. Elle y laisse son dernier souffle de vie. Il s'agit de Marie-ReinePrignon, la femme du Docteur Roger Prignon, l'ancien président du FC. Tilleur. L'enquête a conclu à un décès pour cause d'accident. A l'époque, Marie-Reine Prignon avait étonné toute la grande famille du football en soulevant des doutes étonnants à propos de Jean Wauters, président du Standard. Selon elle, il se passait des choses pas très normales sur le plan financier au Village N°1 Reine Fabiola, d'Ophain-Bois-Seigneur-Isaac, près de Braine-l'Alleud. Ce véritable paradis pour les enfants handicapés, construit dans et autour d'une ancienne ferme brabançonne, a été conçu et géré par Jean Wauters rapidement rejoint par d'autres parents d'enfants handicapés. Ce fut tout de suite une £uvre unique au monde et les plus grands se firent un honneur d'aller y faire un tour afin de saluer les initiateurs de cette merveille et d'encourager les centaines de handicapés, heureux d'y séjourner ou d'y travailler dans des ateliers protégés. Des têtes couronnées, Barbara Bush, la First Lady américaine et épouse de GeorgeBushSr, des stars du spectacle ou des médias (on voit sou- vent Jean Wauters avec Luc Varenne ou Jean-Claude Mennessier, les superstars de la RTB radio et des vedettes de la radio flamande dont il aime s'entourer pour se donner une visibilité et une crédibilité ?) et autres personnalités influentes admiraient Jean Wauters et ses amis. Et les attaques de Marie-Reine Prignon ? Que pesaient-elles alors que Wauters était au top de sa gloire ? La vie de ce tribun, auteur de tant de discours prononcés avec une incroyable verve, n'était-elle pas synonyme de gloire, de résistance, de générosité, de travail, de courage face à la douleur ? N'avait-il pas déjà été opéré des dizaines de fois ? Durant la Deuxième Guerre mondiale, Jean Wauters, fils d'un directeur des Cristalleries du Val Saint-Lambert, avait, dit-on, détourné des armes de la FN d'Herstal au profit de la résistance. Arrêté, il est condamné à mort mais son père intervint auprès du général vonFalkenhausen qui dirige la Belgique occupée. Jean Wauters n'est pas passé par les armes mais se retrouve à Buchenwald. Il en revient malade, ne pesant que 42 kilos, avant d'entamer sa carrière professionnelle dans les grands magasins de la Bourse où il régénère le marketing, invente des jeux de plage à la mer, obtient des awards de l'actionnaire américain, etc. Jean Wauters, c'est en quelque sorte un des dinosaures de l'époque des Vanden Boeynants, Depauw, etc. Avec le recul, c'était la Belgique de papa mais une Belgique gagnante (à quel prix ?) dont pas mal de ténors furent emportés par des scandales. Depauw et VDB ont régénéré le Quartier Nord de Bruxelles mais que de rues populaires rayées de la carte, de trucs louches et de manipulations derrière leur projet très mégalo devenu réalité ? Doit-on en dire de même pour Jean Wauters et le Village Numéro 1 ? Puissant, Jean Wauters devient le patron du journal La Meuse (édité par Rossel) qui fait la pluie et le beau temps à Liège. Il a le bras long et un journaliste sportif en vue apprendra plus tard que Jean Wauters était intervenu personnellement auprès de la direction du Soir (également propriété de Rossel) afin de le licencier à cause de ses articles jugés anti-Standard : la man£uvre échoua. Jean Wauters était puissant, avait un énorme réseau de relations au sommet, et était bel et bien devenu une référence morale, surtout en 1985 quand il se pencha sur le lit de malade du Standard, emporté par l'affaire Standard-Waterschei. Qui aurait osé en faire autant alors que le mythe Roger Petit s'était écroulé ? Personne. Jean Wauters a alors sauvé le vieux club liégeois d'une mort certaine, à coup de projets, d'idées mais la suite fut moins reluisante. La référence morale s'était-elle transformée en Machiavel des Temps Modernes ? La fin justifiait-elle désormais tous les moyens ? A moins que ce n'était le cas depuis belle lurette ? Marie-Reine Prignon songea-t-elle à tout cela en s'attaquant à l'immense prestige de Jean Wauters ? Elle disait avoir remarqué qu'une parure de diamants Cartier, gros lot d'une tombola organisée à Liège, au profit des enfants handicapés, avait été gagnée par une amie de Jean Wauters. Or, Marie-Reine Prignon prétendait qu'elle avait chez elle des billets invendus avec le bon numéro. Une même histoire circule autour d'une Mercedes. Madame Prignon était d'autant plus révoltée que sa fille, handicapée, était hébergée au Village Numéro 1. Elle était décidée à faire péter la baraque et avait d'excellentes introductions à la RTBF- Liège. La mort accidentelle de la plaignante a probablement ralenti le cours des choses car Madame Prignon connaissait bien son dossier : celui de la plus grosse escroquerie à l'humanitaire en Belgique. " L'enquête démarra avant le décès de Madame Prignon ", souligne Bernard Goethals, substitut du Procureur du Roi à Nivelles. " Nous faisions déjà notre travail mais on peut dire que c'est elle qui a tenté de faire bouger les choses et est pour une bonne part à la base du dossier ". Jean Wauters, supporter acharné et depuis toujours du Standard, espérait-il entrer dans l'histoire en sauvant le Standard ? Entendait-il rencontrer à Sclessin des gens fortunés avant de les aiguiller vers le Village Numéro 1 ? A-t-il avancé de plus en plus de fonds afin d'affirmer sa puissance au Standard, en Belgique, en Europe plus tard ? A-t-il amorcé une pompe car il se sentait fort, hors portée de toute critique en raison de son passé, de ses réussites, de ses relations, du Village Numéro 1 ? A-t-il été happé par sa propre spirale infernale ? A-t-il utilisé l'argent du Village pour, en quelque sorte, s'offrir le Standard ? Ce club était-il sa danseuse ? A-t-il utilisé en 1985 des dons de Madame Thyssen (qui plus tard laissa un immense héritage au Village via la CAPSA...) au profit du Standard, qui n'était pas sensé le savoir, notamment pour financer le retour de Michel Renquin (8.756.610 francs, soit un montant repris dans un de nos encadrés) ? A-t-il endormi, hypnotisé tout le monde, sauf Madame Prignon ? Paradoxalement, le sport, qu'il aime tant, sera-t-il le premier clou de son cercueil ? Il y a six ans, tout commença à se resserrer autour de lui. La presse s'intéressa de plus en plus à son cas. Il y a peu, un reportage signé par Georges Huercano-Hidalgo ( Au Nomde la Loi, RTBF-télévision) révéla l'ampleur des " détournements " opérés par Jean Wauters et sa deuxième épouse, HélèneSchollaert. Selon la RTBF, ils auraient enlevé plus d'un milliard d'anciens francs belges (25 millions d'euros) aux ASBL des handicapés, somme obtenue en additionnant une estimation des montants détournés et ce qu'ils auraient rapporté avec des placements licites. La Justice investit sur un réseau très compliqué de détournements via tous les chemins imaginables, sans oublier entre autres les prétendues fausses tombolas CAPSA (lots fictifs ou parfois offerts à des amis) dont les bénéfices auraient ravitaillé le compte 29 (où auraient disparu probablement de gros montants) avant de se retrouver sur le compte des ASBL contrôlées par Jean Wauters et ses proches. On parle d'une toile sans fin effilochée par la RTBF, à Cannes, où des sociétés écrans et des hommes de paille achèteraient des maisons sur la Croisette et se lanceraient dans d'immenses projets immobiliers. Jean Wauters (80 ans) ne possède rien et dit que tout appartient à son épouse plus jeune que lui. Selon lui, elle fut aussi célèbre (donc bien payée ?) que Claudia Schiffer. Son nom n'est connu d'aucune grande agence de l'époque de sa jeunesse et elle défila surtout pour les magasins de la Bourse où elle fit la connaissance de Jean Wauters. De là à être riche comme Crésus... Madame Schollaert a été inculpée et d'après nos renseignements, il devrait en être bientôt de même pour Jean Wauters qui sera probablement interrogé et inculpé dans les semaines à venir. Si cela n'a pas encore été le cas, c'est en raison de choix stratégiques de la justice. Sur le milliard estimé et cité, un dixième concernerait directement (versements, prêts) ou indirectement (intérêts de montants qui auraient dû arriver chez les enfants handicapés), le Standard (voir encadré). Au Village Numéro 1, Eric Chardon (directeur administratif et financier) affirme clairement que le football n'a jamais été d'une grande utilité aux handicapés. Il se souvient d'une visite des joueurs au Village, quasiment rien de plus. " Il était impossible, vu l'absence de législation à l'époque, de vérifier les dépenses de nos ASBL ", dit-il. " Les matches de gala ont rapporté 500.000 francs mais nous pensons que les bénéfices de ces rencontres étaient plus importants. L'impression prévaut que le Standard nous a utilisés pour se donner une réputation de club généreux. En réalité, ce fut différent. Pour de tels matches de bienfaisance, les clubs peuvent réduire le taux de la TVA sur les billets vendus. Il est probable que les 400 ou les 500.000 francs que nous recevions par match de gala ont été générés par cette réduction de la TVA, le reste étant englouti ailleurs ". Un stade garni de 20.000 spectateurs entraîne normalement une recette de 7.000.000 francs belges avec 12 % à retirer pour les taxes et les frais. Reste comme bénéfice si l'on ajoute des frais exceptionnels : 5.000.000 francs. C'est infiniment plus que les 500.000 francs versés au Village. Il y a eu une dizaine de matches de gala, cela fait un pactole à ajouter à ce qui est sorti des caisses de la CAPSA en direction du Standard. Bien placés, ces millions auraient dû rapporter gros au Village. Au fil du temps, l'entrepreneur André Duchêne û également dirigeant au Standard û décrocha des adjudications au Village Numéro 1, érigea la Maison des Aînés, des entrepôts, etc. Tout cela était légal. Mais des amis de Jean Wauters firent aussi régulièrement des dons au Village : un ou deux millions de francs par an, selon M. Chardon. " Plus tard, on constatera que l'argent de ces dons provenait en fait de nos ASBL ", affirme Eric Chardon. " Wauters le sortait à sa guise, l'offrait à ses relations qui faisaient des dons au Village et obtenait des attestations leur permettant de déduire fiscalement ces montants ". Une autre ASBL du Village (Promorama) a payé Christian Labarbe (entraîneur des jeunes) durant quatre mois ainsi qu'une partie du salaire (mi-temps) d'un employé se partageant entre le Standard et le Village. D'autre part, autre fait à noter : en 1993, le Standard prend la mesure (2-0) de Charleroi en finale de la Coupe de Belgique. Ce fut le dernier match arbitré par Alphonse Costantin. A l'époque, il était le responsable commercial du Village Numéro 1, donc un collaborateur de Jean Wauters, président du Village et du Standard. Les Carolos ont toujours contesté la façon dont il dirigea cette finale wallonne. Pourquoi l'Union Belge n'a-t-elle pas opté pour un autre arbitre alors que ses liens avec Jean Wauters étaient connus ? Il y avait un conflit d'intérêt sautant aux yeux. " Alphonse Costantin était un très bon commercial au Village Numéro 1 ", certifie Eric Chardon. " C'est un travailleur. Il a trouvé de nouveaux marchés pour nous entre 1986 et 1999. Au moment de son départ, l'inquiétude fut évidente. Avec lui, le Village était passé d'un chiffre d'affaires de 35 à 220 millions de francs belges tandis que le nombre de travailleurs monta de 100 à 350. Il a boosté l'entreprise ". Au bout de ces aventures, le Village récupérera-t-il une somme de 2.500.000 francs que le Standard a rendue à Jean Wauters (voir encadré) ? L'enquête permettra-t-elle de retrouver la source d'un montant allant jusqu'à 100 millions de francs belges dans le problème Standard-Village ? Ou peut-être beaucoup plus si on ajoute l'argent des matches de gala qui n'est jamais arrivé au Village ? Un dommage moral peut-il être exigé par le Village grugé par son président au profit du Standard ? Eric Chardon s'interroge et attend les prochains développements de l'affaire. " Jean Wauters n'a plus rien ", dit-il. " Désormais, tout est surveillé par des réviseurs dans les ASBL. A l'époque des faits, le Village ne pouvait pas faire trop de bénéfices. En cas d'équilibre, l'ASBL CAPSA û le plus important réceptacle des dons û n'aurait plus été utile. Nous avons attaqué Jean Wauters au civil. Pas le Standard, la direction actuelle n'y est pour rien. " Pas d'attaque pour le moment mais la donne pourrait varier très vite en fonction de l'évolution du dossier. Le liquidateur de la CAPSA ne songe-t-il pas, quant à lui, à se retourner vers le Standard dont Jean Wauters est toujours Président d'Honneur, afin que le Village retrouve le plus de billes ? " Il y a bien sûr des connexions menant au Standard dans ce dossier ", dit Bernard Goethals du Parquet de Nivelles. " Cela n'a jamais été caché et il y a des sommes d'argent qui proviennent du Village. Il y a un montant connu d'un peu plus de 37 millions de francs belges mais il y a des éléments bien plus importants. Des sommes ont transité par le Standard afin d'assurer des investissements assez lourds et, d'une manière ou l'autre, ont parfois été retournées au Village après moult péripéties. D'autres sommes, une série de titres en fait, venant probablement de Madame Thyssen, passés par des off shore étrangers avant d'arriver au Standard, ne sont jamais revenues et ont été considérées comme appartenant à Wauters. Tout cela est tronçonné dans le temps. Des épisodes ont été mis en lumière, d'autres pas encore. Sa montée en puissance dans le club dépend de ses apports financiers ne venant pas de lui mais principalement d'une source qu'il contrôle. Au niveau du dossier pénal, le club n'aura pas de comptes à rendre car l'instruction est limitée dans son objet ". " Mais, certaines parties civiles préjudiciées pourraient récupérer, auprès du Standard, ce qui n'aurait pas été récupéré dans les caisses de l'ASBL CAPSA ", continue-t-il. " Moi, je verrais plutôt des récupérations de ce type-là une fois que la procédure pénale sera terminée en servant des éléments de l'instruction. Si les explications ne résistent pas à l'examen, la récupération est possible. CAPSA est en liquidation et la tête du Village a beaucoup changé. Leur premier intérêt est de retrouver d'abord une image puis les finances perdues dans l'histoire ". " On n'hésitera pas à aller sur le patrimoine des personnes condamnées et en récupération vers le club : ce sera à l'avocat de la partie de définir ses options, au civil, au moment qu'il jugera opportun pour son client ", continue-t-il. " Ce n'est pas impossible. Je ne peux pas faire de pronostics mais cela pourrait très bien aboutir. La direction du Standard a changé, certes, mais ça reste une entité, une personne morale. Le problème Standard est illustratif de la manière dont on gérait les fonds au Village ", ajoute-t-il. " Ce n'est qu'un exemple qui montre qu'on mangeait à tous les râteliers. Jean Wauters est un passionné du Standard. Il satisfaisait son goût du pouvoir et du football ". Du côté du Standard, Pierre François, directeur actuel du club, a réagi : " Ce sont des faits qui remontent avant que le club ne change de propriétaire. Pour nous, il n'y a donc aucun lien entre les faits reprochés et le Standard. Le Standard n'avait pas besoin de la générosité de Monsieur Wauters pour atteindre ses objectifs. Il est gênant qu'une figure emblématique du club soit citée dans ce contexte. Mais cela dit, s'il est un supporter acharné, Jean Wauters ne fait plus partie des dirigeants, des administrateurs, ou des actionnaires du Standard de Liège ". Jean Wauters sera probablement interrogé et inculpé dans les semaines à venir.