C'est la première course que j'ai vécue en live, comme on dit des concerts. La première fois que j'ai vu des coureurs de près, que j'ai respiré l'odeur des embrocations sur l'aire de départ, que j'ai entendu les claquements mats des dérailleurs au passage du peloton. 17 avril 1994. J'avais douze ans. Ce dimanche-là, mon frère et moi, on s'était levés très tôt, on était montés à l'arrière de l'Opel Kadett conduite par notre père, et on avait pris la route de Liège. À notre arrivée au parc de la Boverie, il y avait encore peu de monde. On a aperçu Claudy Criquielion qui parlait avec deux gars. On s'est approchés et on a demandé un autographe à l'ex-coureur, tout juste retraité. " Au moins, on ne rentrera pas bredouilles ", a sagement dit mon père. Une demi-heure plus tard, le parc était rempli des voitures d'équipes et de la foule des passionnés. Des autographes, nous en avons eu à la pelle. Je me souviens de Beat Zberg, Marco Pantani, Jim...

C'est la première course que j'ai vécue en live, comme on dit des concerts. La première fois que j'ai vu des coureurs de près, que j'ai respiré l'odeur des embrocations sur l'aire de départ, que j'ai entendu les claquements mats des dérailleurs au passage du peloton. 17 avril 1994. J'avais douze ans. Ce dimanche-là, mon frère et moi, on s'était levés très tôt, on était montés à l'arrière de l'Opel Kadett conduite par notre père, et on avait pris la route de Liège. À notre arrivée au parc de la Boverie, il y avait encore peu de monde. On a aperçu Claudy Criquielion qui parlait avec deux gars. On s'est approchés et on a demandé un autographe à l'ex-coureur, tout juste retraité. " Au moins, on ne rentrera pas bredouilles ", a sagement dit mon père. Une demi-heure plus tard, le parc était rempli des voitures d'équipes et de la foule des passionnés. Des autographes, nous en avons eu à la pelle. Je me souviens de Beat Zberg, Marco Pantani, Jim Van de Laer, Alvaro Mejia, Andy Hampsten, Johan Museeuw... Début janvier, ce souvenir d'enfance est remonté en moi à la lecture de la presse sportive. Depuis l'Espagne où il était en stage avec l'équipe Quick-Step, Remco Evenepoel a dévoilé ses ambitions pour l'année à venir. Les classiques ardennaises seront l'objectif majeur de sa première partie de saison. " C'est un rêve d'être dans la même équipe que Julian Alaphilippe. On pourrait avoir plein de tactiques différentes pour essayer de gagner. On se comprend bien, on aime rouler ensemble et pour ces courses si spéciales, ça pourrait donner du feu. " L'Ardenne en feu? Cela m'a rappelé Liège-Bastogne-Liège 1994. Après le départ, mon père nous avait emmenés au premier ravitaillement, sur la route entre La Roche et la Baraque Fraiture, qui file droit, monotone, bordée d'austères sapinières. Peu avant le passage des coureurs, une pluie glacée s'était mise à tomber dru. On avait vu arriver non pas un peloton compact, mais des grappes de trente à quarante unités, éparpillées par la bourrasque. Après trois petites heures de course, c'était déjà la guerre. Transis, nous étions remontés dans la voiture, et nous avions roulé jusqu'à Stavelot. Un soleil prometteur avait soudain percé et en un rien de temps, l'air était devenu printanier. Postés dans la Haute-Levée, on avait vu arriver Tony Rominger seul en tête, lancé dans un " gros numéro ", comme on disait alors. Un petit groupe composé de Furlan, Chiapucci, Armstrong, Della Santa et Berzin le suivait de près. Rominger était à cette époque l'un des meilleurs coureurs de grands tours. Il avait pris le risque de partir en solo dans Stockeu, à nonante kilomètres de l'arrivée. Le quintet de contre-attaque l'avait rejoint peu après. Jusqu'au bout, ces six-là allaient faire la course en tête. À Liège, le jeune Evgueni Berzin s'était imposé. Longtemps, j'ai cru que c'était ça, la Doyenne: la grande bagarre amorcée de loin, le peloton en mille morceaux dès les premiers sommets. J'ai dû déchanter. Deux ou trois ans plus tard, mon père nous a de nouveau emmenés voir Liège-Bastogne-Liège. Nous avons attendu dans la côte de la Vecquée, à la sortie d'un virage. Quelle ne fut pas ma déception lorsqu'un peloton groupé d'au moins 80 coureurs s'est présenté à nous, montant au petit train. Morne spectacle. C'en était fini des offensives téméraires, de la chance que l'on tente crânement. De nouvelles stratégies s'imposaient peu à peu, où les efforts étaient strictement dosés. La course désormais attendrait sa phase finale pour se décanter. Liège-Bastogne-Liège était devenue - pour longtemps - une classique formatée, un peu ennuyeuse. L'édition 2021 a renoué avec un frisson ancien. L'armada INEOS est passée à l'offensive dès la Redoute, propulsant ses quatre meilleurs éléments ( Tao Geoghegan Hart, Michal Kwiatkowski, Adam Yates, Richard Carapaz) dans un groupe de tête restreint, où manquaient de nombreux favoris, dont Alaphilippe. Après le regroupement intervenu à Sprimont, les INEOS ont relancé une course de mouvement. Geoghegan Hart et Yates sont passés à l'attaque dans les Forges, avant que Carapaz ne tente un raid solitaire. La stratégie était audacieuse, le spectacle au rendez-vous. C'était beau, l'Ardenne en feu. Le résultat, pour INEOS, fut toutefois extrêmement décevant: Kwiatkowski (onzième) et Yates (18e) étant au final les mieux classés de l'équipe. Du grain à moudre pour ceux qui prétendent que Liège ne se gagne qu'à force d'attentisme. Alors, qu'espérer de l'édition 2022, sinon qu'Evenepoel et Alaphilippe prouvent que les stratégies offensives sont parfois payantes? Ce faisant, ils rendraient service à la grandeur de Liège-Bastogne-Liège. L'Ardenne en feu, chiche?