Violence dans les tribunes, mauvais football, clubs endettés et scandales : en résumé, c'est le football argentin. Dimanche dernier, finaliste perdante du Mondial, l'Argentine s'est montrée sous son meilleur jour. Elle a LionelMessi, formé en Catalogne, produit de Barcelone. Et AngelDi Maria, développé par Benfica et le Real. Pour le reste, elle a des guerriers, des hommes au grand coeur, portés par un public enthousiaste. C'est ainsi que l'Argentine a atteint la finale, durant laquelle elle s'est courageusement sublimée sans en être récompensée.
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Violence dans les tribunes, mauvais football, clubs endettés et scandales : en résumé, c'est le football argentin. Dimanche dernier, finaliste perdante du Mondial, l'Argentine s'est montrée sous son meilleur jour. Elle a LionelMessi, formé en Catalogne, produit de Barcelone. Et AngelDi Maria, développé par Benfica et le Real. Pour le reste, elle a des guerriers, des hommes au grand coeur, portés par un public enthousiaste. C'est ainsi que l'Argentine a atteint la finale, durant laquelle elle s'est courageusement sublimée sans en être récompensée. Un de nos collègues, Sergio Levinsky, spécialisé en football mais également sociologue, a établi un parallèle avec le regretté écrivain américain David Foster Wallace. Celui-ci a tenu les propos suivants au sujet du sport : " La beauté en soi n'est jamais un objectif dans le sport de compétition mais le sport de haut niveau constitue un podium exceptionnel pour la beauté humaine. " D'après Levinsky, si l'homme voyait le football argentin contemporain, il se suiciderait. Le parcours de l'Argentine n'a pas été très beau ni même passionnant. Dans les quatre premiers matches, un éclair de Messi, élu dimanche joueur du tournoi, a suffi pour faire la différence. Ce n'était même pas le cas contre la Belgique et les Pays-Bas : l'Argentine a surtout compté sur sa défense. Dans une interview accordée à ESPN-radio, Cesar Luis Menotti, champion du monde avec l'Argentine en 1978, y a reconnu la griffe d'Alejandro Sabella, le sélectionneur qui a pris congé de l'équipe nationale avec cette finale et qui a remodelé l'équipe après le premier tour. " Son coup de maître a été d'aligner Demichelis, qui s'entend parfaitement avec Mascherano. " Carlos Bilardo, champion du monde avec l'Argentine en 1986 et finaliste en 1990, est actuellement coordinateur des équipes nationales. Il a souligné l'importance de la défense pour atteindre la finale. " L'équipe suscitait de nombreux doutes mais elle a progressé au fil du tournoi. Elle a relancé le jeu, elle a été invincible sur les hauts ballons et a très bien joué. " Devons-nous conclure, sur base de cette finale, que le football argentin est à nouveau prospère ? Absolument pas. Quelques collègues ont parlé de la bulle de l'équipe nationale. Menotti aussi : " Il faut savourer pleinement un Mondial et certainement une finale. Mais ne crions pas victoire. Accordons-nous quinze jours de joie puis la vie reprendra son cours. Mascherano ne va pas résoudre les problèmes du pays. " Ils sont énormes, qu'ils soient sportifs, économiques (avec une inflation de 30 %), politiques - des scandales à répétition. Sabella l'a reconnu lors de plusieurs conférences de presse : le niveau du football argentin n'est pas très élevé. En soi, ce n'est pas grave, c'est le cas de la plupart des pays et ses internationaux évoluent à l'étranger. Mais il aimerait qu'on forme mieux les talents. " La pression nous interdit de bien jouer. " Plusieurs analystes ont comparé l'Argentine au Brésil et de fait, les parallèles ne manquent pas : trop peu d'intérêt et d'argent pour la formation des jeunes, peu d'innovations tactiques, trop peu de structures malgré la passion suscitée par le football. Tout le monde veut jouer en attaque, les entraîneurs dépendent trop des résultats, on ne s'intéresse pas assez au jeu collectif car il faut marquer puis fermer le jeu. Bref, l'équipe nationale que nous avons vue à l'oeuvre contre la Belgique. La formule du championnat est contestée. Depuis 1990, elle est différente de ce que nous connaissons : vingt équipes disputent deux compétitions par an. Elles s'affrontent chacune une fois dans un championnat puis il y a les matches retour, dans l'autre compétition. L'objectif poursuivi ? Deux champions par an, histoire de collectionner les titres, et plus de suspense, puisqu'un championnat ne compte que 19 journées. L'Argentine espérait ainsi attirer plus de monde au stade. Elle y est parvenue mais la formule a ses inconvénients. C'est un peu ce qu'on a vu à partir des huitièmes de finale : des matches fermés, peu de qualité. Beaucoup de pression et de limogeages. Un football craintif, qui a fait diminuer la qualité. Ceux qui ont du talent sont immédiatement vendus en Europe. Beaucoup d'argent disparaît du football. La maladie brésilienne a contaminé l'Argentine. Depuis 2009, de facto, les pouvoirs publics sont le principal sponsor via le Futbol para Todos. Il est né d'un règlement de comptes politiques car les droits étaient aux mains d'un groupe très critique à l'égard du gouvernement, mais cinq ans plus tard, ça n'a rien amélioré. En 2009, quand le pouvoir a obligé la Fédération argentine à rompre son contrat avec le groupe Clarin pour diffuser tous les matches sur les chaînes publiques, la dette globale des clubs de D1 s'élevait à 36 millions d'euros. Pendant cinq ans, la Fédération a perdu 40 millions mais la dette des clubs a quadruplé. Tout le monde se demande maintenant qui a profité du changement. On pointe un doigt accusateur vers le Godfather du football argentin, Julio Grondona (83 ans). Il est en poste depuis 1979 et est également vice-président de la FIFA. Une enquête très lente se penche sur la manière dont il a distribué l'argent car tout passe d'abord par la caisse de la Fédération. Nul n'attend de résultats : son mandat prend fin en 2015 et il jouit de la protection du monde politique. Le recul est net. Donc, en 2015, on va tout changer. La réforme du championnat est profonde : la D1 est élargie à 30 équipes. Elles s'affrontent une fois et le vainqueur est champion. Le 30e match de la saison est un grand derby, style Boca-River ou Independiente-Racing. L'objectif est d'insuffler un nouvel élan au football. Il y aura moins de matches, 30 au lieu de 38. Le titre se jouera sur une plus longue période, ce qui devrait diminuer la pression, en théorie. Il n'y a que deux clubs rétrogradés, ce qui fait aussi baisser la pression. Les clubs doivent payer moins de primes et le football de l'élite s'ouvre aux provinces car actuellement, on lui reproche de concerner surtout le grand Buenos Aires. Reste la violence dans les stades. En Argentine, le football est passion. Et la passion conduit aux excès. Bilardo en a parlé : à son époque, des joueurs arrivaient armés à l'entraînement. La barra brava fait partie intégrante des clubs. Elle gère les parkings, le merchandising, elle exerce des pressions sur les joueurs et se mêle de la vente des billets. Pour éviter les bagarres, on a interdit les supporters visiteurs d'accès au stade, cette année. La mesure sera revue au terme de cette Coupe du Monde. ?PAR PETER T'KINT À RIO DE JANEIRO" La pression nous interdit de bien jouer. "