Allemagne Sous le signe de l'insouciance

J oachim Löw reste donc quand même en poste. Pourtant, selon un sondage réalisé par l'hebdomadaire sportif allemand Kicker après l'humiliation subie en Coupe du monde, 70 % des Allemands estimaient qu'il ne pouvait pas continuer. Un désaveu étonnant, car Löw n'a jamais été véritablement cloué au pilori. Et ce, même si certains consultants voyaient difficilement comment Löw pourrait conserver sa place après un tel camouflet.
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J oachim Löw reste donc quand même en poste. Pourtant, selon un sondage réalisé par l'hebdomadaire sportif allemand Kicker après l'humiliation subie en Coupe du monde, 70 % des Allemands estimaient qu'il ne pouvait pas continuer. Un désaveu étonnant, car Löw n'a jamais été véritablement cloué au pilori. Et ce, même si certains consultants voyaient difficilement comment Löw pourrait conserver sa place après un tel camouflet. Mais ceux qui le côtoient au quotidien avaient une autre idée. Qu'aurait-il dû faire, s'il avait démissionné ? Entraîner un club, ce n'est plus pour lui. Löw aurait succombé au stress. En outre, il a grandi avec l'équipe nationale. Il est le sélectionneur de la Mannschaft depuis 12 ans et il l'a chaque fois propulsée au moins en demi-finale lors des cinq derniers grands tournois. Cela témoigne d'une certaine compétence. Dans ces cas-là, on peut relativiser un échec. C'est ce qu'a fait Joachim Löw. Après la pénible élimination face à la Corée du Sud, il s'est retiré trois jours, seul, dans sa maison de Fribourg. Il s'est battu contre lui-même. Mais, lorsque la fédération allemande lui a réitéré sa confiance, il n'a pas hésité très longtemps. Löw, qui gagne quatre millions d'euros par an et qui est encore sous contrat jusqu'à la Coupe du Monde 2022, a annoncé qu'il restait afin d'entamer le travail de reconstruction. Mais les blessures ne sont pas encore tout à fait cicatrisées. Quelle est la raison de cette terrible chute à la Coupe du monde ? La saturation de certains éléments-clefs ? La question politique autour de Mesut Özil et d' Ilkay Gündogan qui avaient malencontreusement diffusé une photo d'eux en compagnie du président turc Recep Tayyip Erdogan ? Ou simplement un excès de confiance ? Le journal allemand Frankfurter Allgemeine est allé plus loin et a tout résumé en un mot : l'insouciance. Une insouciance extrême de la direction technique, Löw et le manager Oliver Bierhoff en tête. Pour les derniers matches de préparation avant la Coupe du monde, ils avaient opté pour l'Autriche et l'Arabie saoudite comme adversaires. L'opposition n'était pas assez forte, inférieure en tout cas aux équipes que la Mannschaft devait rencontrer en Russie. Comme camp de base, ils avaient opté pour un hôtel à Vatoutinki, qui était bien situé dans la perspective de la... demi-finale et de la finale. C'est ce qui s'appelle vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué. Cette insouciance, poursuit le quotidien, s'est propagée à l'équipe. Celle-ci ne s'est pas assez focalisée sur le sport. Ainsi, un documentaire a été réalisé sur Toni Kroos et les réalisateurs ont eu tout le loisir de filmer pendant la Coupe du Monde. Le manager d'Özil et de Gündogan a, pour sa part, eu accès au quartier des joueurs, car il est aussi le conseiller de Löw. La crédibilité de ce dernier en a pris un coup. Et l'irritation a gagné les rangs. On a aussi reproché à Löw d'avoir accordé un traitement de faveur au gardien Manuel Neuer et de ne pas avoir récompensé à leur juste valeur les efforts des jeunes joueurs à l'entraînement. Le groupe s'est fissuré, des problèmes de communication ont vu le jour entre les joueurs expérimentés et les débutants. Joachim Löw n'a pas bien travaillé en Russie. Mais il avait réalisé tellement d'exploits au cours des 12 années précédentes qu'il pouvait se permettre un petit faux-pas. La fédération allemande a estimé qu'il méritait au moins le respect et la loyauté Il n'y aura donc pas de passation de pouvoirs. Pourtant, après la défaite humiliante 0-2 contre la Corée du Sud, Löw aurait laissé entendre que les conditions n'étaient pas réunies pour qu'il continue. Mais, à ce moment-là, le président de la fédération allemande, Reinhard Grindel, lui avait déjà fixé un rendez-vous pour le convaincre de rester. Parce qu'il n'y avait pas de plan B ? Parce qu'il n'y avait pas d'alternative valable pour assurer sa succession ? Personne ne s'attendait à un tel échec durant la Coupe du monde. La fédération a donc décidé de continuer avec les gens en place. Le manager Oliver Bierhoff peut également rester. Les frictions qui ont opposé les deux hommes sont oubliées. Le duo va se consulter afin de compléter le staff d'entraîneurs. On parle désormais d'injecter une nouvelle énergie, mais les mots ne suffisent pas. Comment un entraîneur qui a façonné l'équipe nationale à son image pendant 12 ans peut-il lui-même amorcer le changement ? Cela reste, pour beaucoup, un mystère. Mais pas pour Löw. Il sait désormais, affirme-t-il, sur quels joueurs il peut compter ou non. Et il aura encore tout le monde à sa disposition, s'il le souhaite, car aucun international n'a encore parlé d'arrêter. Pourtant, Löw devra décevoir certains joueurs auxquels il avait fait confiance dans le passé. Et, jusqu'ici, cela n'a jamais été son point fort. Quoi qu'il en soit, Joachim Löw - qui, avant la Coupe du Monde, se considérait encore comme un visionnaire - devra se remettre en question. Il a apporté un style et une certaine culture footballistique à l'équipe nationale, mais sa tactique, basée sur la possession du ballon, est-elle toujours la plus appropriée ? Car le principal, c'est de juger les joueurs sur leur prestations, et pas sur leur passé et leurs mérites. Pendant la Coupe du monde, l'Allemagne a entamé un nouveau chapitre. Le 6 septembre, il y aura le premier match de la nouvelle Ligue des Nations, contre la France. Le comportement de Joachim Löw sera suivi avec beaucoup de scepticisme. Il s'est lui-même mis sous pression. En cas de nouvelle défaite, il tomberait encore un peu plus de son piédestal, sans parler des dommages collatéraux dont serait victime l'équipe nationale. Son image aurait sans doute été moins écornée s'il avait lui-même démissionné. " Le match que j'ai pris le plus de plaisir à jouer, durant ma carrière, est la finale du championnat d'Europe 2012 contre l'Italie. Et, à cette époque, nous jouions sans numéro 9. " C'est ce qu'a récemment déclaré Xabi Alonso, vous l'avez lu dans ce magazine la semaine dernière. L'ancien international aborde là le thème qui divise l'équipe nationale espagnole depuis des années. Durant la Coupe du Monde 2010 en Afrique du Sud, dont l'Espagne sortira finalement victorieuse, Xabi Alonso, Xavi et Sergio Busquets étaient allés trouver Vicente del Bosque pour lui demander de jouer avec un homme de plus dans l'entrejeu, afin de fluidifier le jeu. Cela signifiait que Fernando Torres, le numéro 9 et héros du Championnat d'Europe 2008, devait retourner sur le banc. Le sélectionneur a écouté ses joueurs, avec le résultat que l'on sait : l'Espagne a remporté la Coupe du Monde 2010 et l'EURO 2012. Dans la finale de ces deux tournois, elle a évolué sans véritable centre-avant, mais avec un 'faux 9'. Mais lors de la Coupe du Monde 2014, Del Bosque a opté pour Diego Costa en pointe, contre l'avis de ses milieux de terrain. Avec Costa dans l'équipe, l'Espagne s'est inclinée 1-5 contre les Pays-Bas et 0-2 contre le Chili. Durant la Coupe du monde en Russie, la Roja a évolué avec le Brésilien naturalisé lorsqu'elle a affronté le Portugal, le Maroc et la Russie, et elle s'est imposée 1-0 contre l'Iran sur un but chanceux de Costa. Aligner le solide attaquant en pointe n'a donc pas été couronné de succès. Pourtant, les matches amicaux disputés avant la Coupe du monde avaient déjà laissé entrevoir qu'avec Costa dans l'équipe, l'Espagne jouait moins bien. C'est en deuxième mi-temps du match amical contre l'Argentine que l'Espagne a produit son meilleur football. La Roja, en démonstration, a alors inscrit quatre buts en 45 minutes, et s'est finalement imposée 6-1. Légèrement blessé, Diego Costa avait cédé sa place après le repos à Iago Aspas. Certains anciens de l'équipe, comme Andrés Iniesta, David Silva et Busquets, espéraient que cette constatation amènerait le sélectionneur Julen Lopetegui à changer son fusil d'épaule. Ils ont aussi fait comprendre au sélectionneur qu'ils préféraient jouer sans Costa, mais avec Aspas, mais ils n'ont pas été entendus. En pleine préparation à la Coupe du monde, ils ont senti que Lopetegui était décidé à jouer à fond la carte Costa et qu'il demanderait à l'équipe de jouer en fonction de lui. Ce n'est peut-être pas un hasard si les deux protoganistes ont le même agent : Jorge Mendes. Lorsque le clan anti-Costa s'est rendu compte que Lopetegui ne changerait pas d'avis, ses membres se sont un peu démotivés, écrit El País. Le licenciement du sélectionneur, juste avant le début de la Coupe du monde, a donc plutôt été accueilli comme un soulagement par certains joueurs. Mais leur enthousiasme s'est rapidement estompé lorsqu'ils ont constaté que Fernando Hierro n'était pas davantage enclin à accéder à leur souhait et à faire jouer Aspas comme attaquant. En outre, ce n'est jamais bon d'avoir un entraîneur intérimaire, car ceux qui ne partagent pas ses idées risquent de ne pas se donner à fond. En tout cas, le fait qu'Andrés Iniesta ait débuté le huitième de finale contre la Russie sur le banc a étonné beaucoup de monde. Bien sûr, les effets du licenciement soudain de Lopetegui, trois jours avant le match contre le Portugal, ne peuvent pas être sous-estimés. Saúl Ñíguez a d'ailleurs déclaré pendant la Coupe du monde que ce n'était pas le bon moment et Koke a rajouté une couche après l'élimination contre la Russie : "On nous a pris notre leader." Car, qu'on le veuille ou non, c'est Lopetegui qui avait composé le noyau. Il avait sélectionné des joueurs avec une certaine idée en tête. Il connaissait d'ailleurs la majorité d'entre eux, car il les avait déjà eu sous ses ordres en U19 et en U21. Ne citons que Thiago, Isco, Koke, Rodrigo, Carvajal, Asensio, De Gea, .. Son départ a été un coup de poing dans la figure pour ces garçons. Mais sa position était intenable. Car, comment peut-on interdire à des joueurs de négocier des contrats et des transferts en pleine préparation à la Coupe du Monde, si l'on négocie soi-même en cachette un passage au Real Madrid ? Et, en tant que futur entraîneur du Real, comment peut-on diriger l'équipe nationale ? On ne doit donc pas s'étonner si Luis Rubiales, le président fraîchement élu de la fédération, n'a fait ni une ni deux, et a licencié Lopetegui stante pede. D'autant que le sélectionneur n'avait, semble-t-il, pas pris le soin d'informer la fédération de ses négociations avec le Real. A qui faut-il attribuer la responsabilité de l'échec de la Roja à la Coupe du Monde ? Ce n'est pas encore clair. Pourtant, le chemin vers la finale semblait grand ouvert pour l'Espagne, car elle se trouvait dans la 'bonne partie' du tableau. Hierro a déclaré après l'issue fatale qu'il avait la 'conscience tranquille'. On ne peut effectivement pas lui reprocher grand-chose. Il a essayé de poursuivre sur le schéma mis en place par Lopetegui, mais s'est retrouvé face à un vestiaire divisé. Maintenant qu'Iniesta a annoncé sa retraite internationale, les deux architectes des succès remportés entre 2008 et 2012 ont quitté le navire. Xavi avait déjà tiré sa révérence après la Coupe du monde au Brésil. L'Espagne a peut-être intérêt à revoir a philosophie. Le nouveau sélectionneur devra en tout cas apporter une certaine flexibilité tactique dans le groupe. Il s'était préparé comme jamais pour la Coupe du monde. Après 2006 (quart de finale), 2010 (quart de finale) et 2014 (finale), Lionel Messi, qui a fêté ses 31 ans le 24 juin, savait que pour lui, ce serait maintenant ou jamais. Il avait aussi été aidé par les circonstances : en Ligue des Champions, le FC Barcelone a été éliminé au début avril par l'AS Rome, la finale de la Coupe du Roi a déjà été jouée le 21 avril et le FC Barcelone a déjà pu fêter le titre à la fin du même mois. Dans les deux derniers matches du championnat, Messi a à peine joué : contre Levante (la seul défaite en championnat, sur le score étonnant de 5-4), il ne figurait même pas dans la sélection, et contre la Real Sociedad, il est monté au jeu à 23 minutes de la fin. Sur le plan privé également, la Pulga avait mis tout en oeuvre pour être fin prêt pour la Coupe du monde. Il avait, ainsi, transformé une partie du gymnase de sa villa afin de pouvoir y pratiquer le kick-boxing. Ce sport contribue à améliorer la coordination et à renforcer certains muscles. Il a suivi un régime et était en contact quotidien avec le kiné de l'équipe nationale. Le sélectionneur Jorge Sampaoli a, en outre, fait tout son possible pour accéder à ses souhaits. Ainsi, il l'a autorisé à prendre quelques jours de vacances avant qu'il ne rejoigne la sélection, mais Messi a refusé. En tant que capitaine, il tenait à montrer l'exemple, et il s'est envolé pour Buenos Aires au lendemain du dernier match de championnat. La préparation de l'Argentine a été perturbée par une série d'insinuations et de rumeurs. Ainsi, un scandale a éclaté à propos de Sampaoli. Le sélectionneur aurait fait des avances à un membre féminin du personnel de cuisine du centre sportif de Buenos Aires où l'équipe nationale était en stage avant le Mondial. Il n'y a jamais eu de plainte officielle, mais la rumeur s'est propagée. Le président de la fédération, Claudio Tapia, a réagi de manière un peu désabusée : " Chaque jour, on trouve quelque chose pour déstabiliser l'équipe nationale. Je trouve cela surtout regrettable pour les personnes concernées, car elles ont aussi de la famille. Lorsqu'on diffuse des mensonges, on oublie que ces personnes ont des enfants et une épouse. " Messi n'a pas été épargné non plus pendant cette campagne de diffamation. Un an précisément après son mariage, on a prétendu qu'il y avait de l'eau dans le gaz entre son épouse et son amour de jeunesse, Antonella Roccuzzo. Mais cette rumeur a rapidement été démentie par Antonella elle-même. Avant le dernier match de poule contre le Nigeria, elle s'est même rendue spécialement en Russie avec les trois enfants afin qu'ils puissent encourager leur père. Elle a également posté une photo de famille sur Instagram avec le message : "Toujours ensemble et plus que jamais avec toi." Sur le plan sportif, la préparation ne s'est pas déroulée idéalement non plus. La plus mauvaise nouvelle a été le forfait du gardien titulaire, Sergio Romero. Son substitut, Willy Caballero, a commis une lourde erreur dans le deuxième match de poule contre la Croatie. Il a mal renvoyé un ballon en retrait et Ante Rebic en a profité pour ouvrir la marque. Sampaoli n'est pas resté les bras croisés et a aligné son troisième gardien Franco Armani contre le Nigeria. Un quitte ou double avec un gardien débutant : avouez-le, il fallait oser. On a aussi remarqué, pendant cette Coupe du monde, que le sélectionneur a souvent bricolé. Ainsi, il a aligné quatre onze de base différents, et a souvent mis en place un autre dispositif également. C'était autant de tentatives destinées à placer Messi dans les meilleures conditions, car "c'est l'Argentine de Messi, pas la mienne", a déclaré Sampaoli avant le coup d'envoi du Mondial. Après l'élimination en huitième de finale contre la France, c'est davantage le coach que les joueurs qui s'est retrouvé sous le feu des critiques, tout comme les responsables de la fédération qui l'avaient placé à la tête de l' Albiceleste. C'est-à-dire, surtout le président Claudio Tapia et Daniel Angelici. Ce dernier, qui est le président de Boca Juniors, est considéré comme l'homme fort qui agit dans l'ombre. Ils ont déclaré la semaine dernière qu'il se mettraient à table avec Sampaoli, qui n'a pas encore décidé de jeter l'éponge. Après l'élimination, il a d'ailleurs refusé de parler d' "échec". Il préférait évoquer une "frustration". Il aimerait poursuivre jusqu'à la Copa América 2019. Un licenciement coûterait une fortune à la fédération argentine, dont les finances sont déjà sérieusement dans le rouge. Mais jusqu'à quel point la position de Sampaoli est-elle encore tenable ? Et quid de sa crédibilité vis-à-vis de joueurs comme Gonzalo Higuaín et Paulo Dybala, qui ont à peine quitté le banc ? On s'attend à ce que Tapia et Angelici essaient de convaincre Sampaoli de démissionner lui-même. Les noms de possibles successeurs circulent déjà : ils vont de Diego Maradona à Pep Guardiola. On peut aussi se demander ce qu'il adviendra de l'équipe. Javier Mascherano (34 ans) et Lucas Biglia (32 ans) ont déjà annoncé leur retraite, Sergio Agüero (30 ans) veut continuer, quel que soit le nouveau sélectionneur. Le grand mystère concerne Lionel Messi. Pour l'instant, il se cloître encore dans le silence. Certains prétendent qu'il aurait déjà décidé avant la Coupe du monde d'arrêter l'équipe nationale, mais on attend toujours une confirmation officielle. S'il arrête réellement, sa retraite pourrait libérer d'autres joueurs. Regardez la Suède sans Zlatan Ibrahimovic... Et lui-même serait soulagé de l'énorme pression qui pèse sur ses épaules.