Emilio FERRERA avait un projet utopique au FC Brussels

Le technicien bruxellois était heureux de revenir chez lui, à Bruxelles, après une fin de collaboration difficile au Lierse englué dans ses problèmes financiers. Emilio Ferrera espérait bâtir alors qu'il avait dû, jusqu'alors, éteindre des incendies.
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Le technicien bruxellois était heureux de revenir chez lui, à Bruxelles, après une fin de collaboration difficile au Lierse englué dans ses problèmes financiers. Emilio Ferrera espérait bâtir alors qu'il avait dû, jusqu'alors, éteindre des incendies. Le verbe bâtir est à rayer, selon moi, du dico des coaches de D1. On peut bâtir, partir de presque rien, couler les fondations d'une nouvelle maison en D3 ou en D2. En D1, c'est totalement différent. Là, on ne laisse pas le temps au temps. Il faut réussir, pas bâtir. Si cela tourne mal, via une collection de résultats négatifs, les dirigeants, que ce soit du top, du ventre mou ou des caves de la D1, ne retiennent qu'une chose : il y a le feu. Seuls les résultats comptent. A mon avis, construire à long terme est dès lors une ambition utopique. La plupart des clubs luttent pour leur survie, veulent se mettre le plus vite possible à l'abri et n'ont pas le temps d'entretenir des discours philosophiques à propos de leur avenir. La Louvière, qu'Emilio Ferrera vient de reprendre, a rêvé et a eu une vision romantique des choses dans les divisions inférieures avant d'être confronté aux réalités de l'élite. Là, c'est la jungle. Et cela concerne tout le monde. Dès qu'un club se distingue, il peut être plumé. On lui pique ses joueurs. Bruges s'est retrouvé dans cette valse qui peut avoir des intonations internationales : Trond Sollied a été emporté, le PSV flirte depuis des semaines avec Timmy Simons. Bâtir ? Tout passe par un autre verbe : gagner et tout le reste n'est que littérature de hall de gare. Si tu ne gagnes pas, t'es cuit. Il y a un an, les Carolos ont souqué ferme afin de garder la tête hors de l'eau et de rester en D1. Douze mois plus tard, les ambitions ont totalement changé. J'ai été étonné en découvrant que Trond Sollied avait été élu Entraîneur de l'Année par les joueurs de D1. Si quelqu'un méritait cette récompense, c'est Jacky Mathijssen. En 2004-2005, il a été au-dessus du lot par rapport à ses collègues. Il y a douze mois, Charleroi n'en menait pas large. Le Limbourgeois a sorti les Hennuyers du trou, les a relancés avec, à la clef, le sauvetage puis, dans la foulée, une saison de toute beauté. Il n'a pas de secret, si ce n'est le travail. Charleroi est bien en place sur le terrain et sait faire le gros dos quand cela chauffe. Avec Ostende, j'ai fait souffrir les Zèbres chez eux. Ils ont plié mais pas cédé avant de trouver la parade et de gagner les trois points. Mathiissen a du feeling, c'est sûr, mais cela n'explique pas tout. Il ne fait pas partie de la corporation des profiteurs. Ceux-là, et il y en a beaucoup en D1, expliquent tout par leurs mérites. Les succès, c'est eux. Les mérites aussi. Ce n'est pas le cas du coach carolo. Jacky Mathijssen rend toujours à César ce qui appartient à César et il offre au groupe ce qui revient au groupe : c'est un signe de lucidité, d'honnêteté, de talent et de grande classe. L'ancien entraîneur des Hurlus estimait en été dernier que la D1 était un monde pollué où tous les coups sont permis. J'ai eu l'occasion de me mesurer à Philippe Saint-Jean en D2. Il dirigeait brillamment Tubize, j'entraînais Ostende avec qui je suis monté en D1. Philippe Saint-Jean a toujours été un pédagogue, un éducateur, un formateur. A Tubize, le groupe l'a suivi dans ses choix, dans son style de jeu. C'était intéressant mais, dès le départ, je me suis dit qu'Alexandre Lecomte et Bob Cousin, excellents à Ostende, ne réussiraient pas chez les Hurlus. Leurs atouts n'étaient pas à la base de ma certitude. Le style de Saint-Jean ne leur convenait pas. En fait, les joueurs n'apprécient pas qu'on leur bourre la tête de tas de directives tactiques. Or, Mouscron prônait une grande mobilité sur le terrain. Un joueur pouvait commencer à gauche, coulisser à droite, etc. C'est compliqué pour des footballeurs qui, en général, aiment revoir leurs gammes tactiques, répéter leurs automatismes. Tout doit être réglé comme du papier à musique et il ne faut pas leur demander d'improviser, de trop varier, de changer sans cesse de zone de jeu. Mouscron avait pourtant une bonne équipe et Patrice Noukeu fut, selon moi, une des révélations de la saison. On a deviné, à distance, que les anciens et les jeunes du groupe ne réagissaient pas de la même façon par rapport aux désirs de Saint-Jean. Les vieux ont renâclé. Personne ne fait de cadeaux à ce niveau-là. En D1, c'est la jungle et les joueurs songent d'abord à eux, à gagner leur vie. Le reste passe après. De plus, je me demande si Philippe Saint-Jean avait tous les atouts en mains à partir du moment où il y a eu des remous financiers à la tête du club. Cela a toujours un impact sur la vie de tout le groupe. Les moments d'incertitudes à propos de l'avenir du club n'ont évidemment pas facilité la tâche de Philippe Saint-Jean avant sa mise à l'écart. Le directeur général des Côtiers, Eddy Vergeylen, tressa d'abord des tas de compliments à propos de l'ancien entraîneur liégeois d'Ostende. J'ai trouvé une petite place pour moi dans cette galerie d'entraîneurs ayant vécu des moments délicats la saison passée. Ostende restera important pour moi et j'y garderai des amis pour toujours. En D2, j'avais dit que la montée était mon but. Eddy Vergeylen n'y croyait pas. J'y suis arrivé avec le groupe. En juin 2004, Eddy Vergeylen affirma : " Gilbert Bodart est un entraîneur expérimenté, fanatique, qui tire le maximum de ses troupes ". C'était un fan quoi. Avec le recul, cela me fait mal car, avec ce discours, Ostende s'installait dans une forme de torpeur. Un entraîneur ne peut rien si son équipe n'a pas assez d'atouts. J'avais demandé des renforts et Ostende opta plus pour la quantité que la qualité. J'aurais préféré deux ou trois habitués de la D1 qu'une ribambelle de néophytes. Je voulais embrigader Eric Joly bien avant qu'il n'atterrisse à Ostende. Si cela avait été le cas, Gilbert Bodart serait toujours à Ostende et Ostende encore en D1.n Mons était et reste un club sympathique. Il est évident que cette région mérite d'avoir une présence en D1. Et quand l'AEC débarqua au plus haut niveau du football belge, tout le monde apprécia les valeurs régionales de ce néo-promu. Mons avait son histoire, ses traditions, ses vérités, etc. Ce sont des richesses importantes, d'autant plus si on y ajoute le travail, la simplicité et la modestie. Or, les Dragons ont oublié leurs atouts essentiels avant d'être emportés par la folie des grandeurs. Sergio Brio pensait probablement qu'il coachait une écurie du Calcio. Il était déconnecté par rapport à la réalité belge. Sergio Brio débarquait d'une autre planète, avait son réseau bien éloigné de notre D1. Si un technicien belge s'était permis la même chose que lui, il aurait été tout de suite exécuté sur la place publique et médiatique. Sergio Brio a eu pas mal de répit mais cela ne lui a pas permis de comprendre notre monde. Il a transféré un maximum de joueurs qui ne réunissaient pas les qualités permettant de faire son trou en Belgique. Cela a coûte les yeux de la tête au président Dominique Leone : en vain. C'était le marché du n'importe quoi, ou n'importe qui, avec, à la clef, des problèmes d'adaptation. Jos Daerden a hérité d'un bazar où il a tenté de remettre de l'ordre. Rien n'est plus difficile car tout le club tremblait alors de peur. Sergio Brio avait dépensé, en une fois, pour l'été et pour l'hiver. Mons fit un effort supplémentaire en décembre. Quand on remet tout l'ouvrage sur le métier en décembre, il est souvent trop tard. C'est en juin que l'essentiel se fait et il faut alors jouer à la fourmi, pas à la cigale, car celui qui ne se méfie de rien en été vivra forcément un hiver difficile.Propos recueillis par Pierre Bilic