On est à quelques heures de l'ouverture du championnat et Frank Defays respire, sourit. Frantzdy Pierrot, l'attaquant en test depuis plusieurs semaines à Mouscron, a enfin reçu son permis de travail, il peut signer son contrat. Le coach, en quelques mots : " Physiquement, il est atypique. Je le sais en tant qu'ancien défenseur. Tu es content quand le match est terminé contre un gars comme ça. "
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On est à quelques heures de l'ouverture du championnat et Frank Defays respire, sourit. Frantzdy Pierrot, l'attaquant en test depuis plusieurs semaines à Mouscron, a enfin reçu son permis de travail, il peut signer son contrat. Le coach, en quelques mots : " Physiquement, il est atypique. Je le sais en tant qu'ancien défenseur. Tu es content quand le match est terminé contre un gars comme ça. " Un profil physique atypique, pas loin du double mètre. Il est large, aussi. Donc, ça fait pas loin de la centaine de kilos de muscles. Atypique, son parcours de footballeur et d'homme ne l'est pas moins. On part à la découverte de ce gars qui s'est clairement mis en tête de ne pas faire les choses comme les autres. Tu viens d'Haïti, un des pays les plus pauvres du monde... FRANTZDY PIERROT : En Haïti, tu essaies d'abord de survivre. Tous les jours. C'est une lutte continue. Mais ça changera peut-être un jour. Si le pays trouve des politiciens qui pensent à tous les Haïtiens avant de penser à eux, ça peut s'améliorer parce qu'il y a quand même un certain potentiel. J'ai vécu là-bas jusqu'à l'âge de 13 ans. Mes parents avaient un plan : déménager toute la famille vers les États-Unis. Mais pour ça, il fallait de l'argent. Alors, mon père a travaillé comme un fou. Il était enseignant et, après ses heures à l'école, il prenait sa voiture et jouait au taximan. Jusqu'au jour où il a pu partir aux States. Tout seul. Et là-bas, il a continué à bosser énormément, toujours dans le but de rassembler assez d'argent pour nous sortir d'Haïti. Il conduisait des bus et il enseignait toujours. Un jour, il a eu assez d'économies et on l'a rejoint, avec ma mère et mes trois frères. Entre-temps, mon père a continué à mettre de l'argent de côté, puis récemment, il a réalisé un rêve : il a fait construire un hôtel à Cap-Haïtien, à 250 kilomètres de Port-au-Prince. C'est un truc magnifique. Le nom coule de source, c'est le Pierrot Hotel. Mon père raisonnait comme ceci : -Je veux que mes enfants aient un endroit sûr où se poser, le jour où ils retournent sur l'île. Et il voit aussi ça comme un investissement à plus long terme. Passer d'Haïti à Boston, c'était comment ? PIERROT : C'est une autre vie, et d'abord, il a fallu passer la barrière de la langue. J'ai été élevé en créole, et aussi un peu en français. Pourquoi tu choisis de jouer au foot plutôt qu'au basket, au base-ball ou au foot américain ? PIERROT : J'ai fait du basket, je combinais avec le soccer. Mais je n'ai jamais rêvé d'une carrière de basketteur. Le soccer est le sport numéro un en Haïti, c'est ça qui m'a toujours attiré. J'ai assez vite laissé tomber le basket. Et puis, je peux dire que, très jeune, le soccer m'a quelque part permis de gagner ma vie, en tout cas il nous a aidés financièrement. Aux États-Unis, il arrive que des écoles se mettent en compétition pour inscrire un jeune qui est doué dans un sport. Des écoles ont remarqué que j'étais bon en soccer et on m'a proposé un deal : si je m'inscrivais là-bas, on ne devait rien payer. Pas de minerval. Vu le prix de l'enseignement aux USA, c'était un gros cadeau. Toutes mes années de collège, je les ai faites à l'oeil, grâce au soccer. Et puis tu t'es fait un nom dans le championnat universitaire. PIERROT : Oui, et tu dois savoir que la ligue universitaire de soccer, c'est un bon niveau. C'est le premier réservoir des clubs de Major League Soccer, c'est là que les équipes de MLS vont se servir en priorité, chaque année. Jouer dans cette ligue, ça m'a permis de voyager énormément. On se tapait parfois quatre heures de vol pour aller affronter un adversaire à l'autre bout des États-Unis. Évidemment, ce n'était pas simple de combiner avec le programme scolaire. Mais j'ai toujours tenu bon. À certains moments, j'étais focus à fond sur mes cours. À d'autres, focus à fond sur le soccer. Deux défis. Le premier, c'était celui de mon père, il voulait absolument que je décroche un beau diplôme. Le deuxième, c'était le mien, je rêvais de faire une carrière de footballeur. Tout se met maintenant en place. Je suis diplômé et je deviens pro en Europe... Tu as choisi la criminologie. Pourquoi ? PIERROT : C'est un sujet qui m'a toujours fasciné. Observer les gens, comprendre les choses, analyser, trouver des solutions. Quand j'ai choisi ces études, j'avais deux cibles bien précises au niveau de ma carrière : policier ou agent du FBI. Avec une priorité pour une vie d'agent du FBI. C'était presque une idée fixe. Pendant ta dernière année à l'unif, tu es drafté. Tu peux expliquer comment ça marche exactement, la draft ? PIERROT : Comme je te l'ai dit, les clubs de MLS se servent abondamment dans le championnat universitaire. Il y a une large sélection de joueurs retenus, quand j'y étais, c'était environ 200 gars. On nous rassemble, on nous fait faire un tas de tests, notamment physiques et techniques, et on nous fait jouer deux matches. Les recruteurs des équipes de MLS assistent à tout ça et ils donnent leurs priorités. Sans nous connaître nécessairement au départ, on nous désigne d'ailleurs par des numéros. J'ai tapé dans l'oeil des gens des Colorado Rapids. Ils me voulaient. Donc, j'ai continué la procédure, c'était au début de cette année. Je suis parti en stage d'avant-saison avec eux, j'y suis resté quelques jours. La signature d'un contrat se rapprochait. Et là, j'ai dit au revoir et merci. Tu refuses un bon club de MLS, tu refuses de jouer avec Tim Howard dans ton but... PIERROT : Je ne dénigrerai jamais la MLS. Je ne dirai pas un mot négatif sur les Colorado Rapids. Oui, c'est un bon championnat, oui c'est un bon club. Mais ne crois pas que je rêvais de jouer là-bas. Tout le monde parle du rêve américain ? Moi, j'ai un rêve européen. J'étais prêt à tout pour recevoir une chance en Europe. Même à faire une croix sur un contrat en MLS. Tu es conscient sur le coup que tu prends un gros risque ? Si personne ne te prend en Europe, tu es au chômage. PIERROT : Mais non, justement... Mon diplôme universitaire change tout. Si je n'ai pas de diplôme, si je refuse la MLS et si je me plante en Europe, je me retrouve sans rien. Mais ici, j'ai un truc sur lequel je pourrai toujours m'appuyer, à n'importe quel moment de ma carrière de footballeur. Ça ne marche pas dans le foot ? Ce serait triste mais ça ne serait pas un drame non plus. Je reprends l'avion pour les States et je deviens policier ou agent du FBI... C'est probablement ce que je ferai de toute façon quand j'arrêterai de jouer. Simplement... le plus tard possible. Là, j'oublie la fonction pour un moment, je suis focus à fond sur le foot. J'ai toujours obtenu ce que je visais, à force de travail, de persévérance. Je pars du principe que ça va être la même chose en Europe. Comment tu te retrouves à Mouscron ? PIERROT : Une histoire longue et pas toujours très simple. Donc, en janvier, je laisse tomber l'offre des Colorado Rapids. Comme j'ai quitté l'université, je n'ai plus d'équipe. J'engage alors un préparateur physique personnel et je fais du foot tous les jours. Je veux être au top le jour où on me proposera un test ou un contrat en Europe. Et au début de l'été, je débarque en Belgique. Il y a plusieurs petites raisons qui m'envoient ici plutôt qu'ailleurs. Je suis entré en contact avec un agent qui a des ouvertures ici. Un grand ami de mon père vit à Bruxelles. Et la Belgique, c'est le pays de Romelu Lukaku. Inconsciemment, je crois que ça joue dans mon raisonnement. Parce que pour moi, la référence dans les meilleurs attaquants du monde, c'est lui. Pourquoi lui ? PIERROT : Parce qu'il est atypique comme moi... Tu vois Lukaku sans le connaître, tu te dis qu'il joue peut-être bien au foot mais qu'il est probablement assez lent, vu son gabarit. Mais non, il a cette pointe de vitesse complètement dingue qui vient s'ajouter à toutes ses autres qualités. Tu regardes Eden Hazard qui prend un ballon, tu te dis directement qu'il est susceptible de créer une action par une accélération incroyable. Alors, quand il le fait, tu n'es même plus surpris. Mais quand tu vois Lukaku faire ça, tu es sur le cul. Je suis dans le même cas, c'est aussi comme ça qu'on me jugeait aux États-Unis. Vu ma morphologie, je suis puissant. Je saute haut. Mais en plus de ça, je peux aller très vite. Il y a plein de défenseurs qui sont surpris par ça.