Ceux qui ont appris à connaître Daré Nibombe depuis qu'il évolue en Belgique et porte les couleurs de Mons n'en ont pas cru leurs oreilles. Comment ce géant d'1m96, au sourire permanent et à la gentillesse débordante, pouvait-il se faire renvoyer de la sélection togolaise comme un vulgaire fauteur de troubles ?
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Ceux qui ont appris à connaître Daré Nibombe depuis qu'il évolue en Belgique et porte les couleurs de Mons n'en ont pas cru leurs oreilles. Comment ce géant d'1m96, au sourire permanent et à la gentillesse débordante, pouvait-il se faire renvoyer de la sélection togolaise comme un vulgaire fauteur de troubles ? Ceux qui, par contre, suivent le football africain, et plus précisément les problèmes qui secouent les Eperviers, savent que l'équipe nationale togolaise est minée depuis plusieurs années par un problème de primes de match. En plein Mondial allemand, les Togolais, que l'on attendait euphoriques pour leur première participation au tournoi planétaire, avaient défrayé la chronique lors d'un bras de fer opposant dirigeants et joueurs. Ces derniers avaient même menacé de ne pas disputer leur rencontre face à la Suisse. En cause : encore une affaire de primes. " Alors que toutes les sélections africaines discutent de ce problème avant de partir à la Coupe du Monde, nos dirigeants nous ont fait lanterner jusqu'à notre départ pour l'Allemagne avant d'évoquer le dossier. Au lieu de nous concentrer sur nos rencontres, nous passions nos soirées à palabrer sur les primes ", explique Nibombe. De retour en Belgique, il avait même affirmé qu'il ne retournerait plus en sélection tant que ce dossier n'était pas clos. Mais l'appel des racines étant trop fort, le défenseur montois avait repris le chemin du pays. Pourtant, huit mois plus tard, retour à la case départ et mise à l'écart des leaders du noyau. Tout comme Emmanuel Adebayor (Arsenal) et Cougbadja Kader (Jazira Abu Dhabi), Nibombe était renvoyé chez lui. Son éviction de l'équipe nationale le chagrine donc énormément. " Il faut pourtant penser à notre vie et à notre carrière. Une délégation de la Fédération togolaise est venue en Europe et je croyais que le problème des primes était en train de se régler. On nous avait promis 80 millions de francs CFA (122.000 euros) mais on n'en a touché qu'un peu plus de la moitié (77.000 euros). Les discussions avec les dirigeants sont toujours aussi houleuses : pression, menaces (parfois même sur la famille) mais on est habitué à ce genre de pratiques. Je pense que les responsables voulaient se venger de notre comportement pendant la Coupe du Monde. La FIFA et tous les médias s'étaient rendu compte de l'impuissance de la Fédération à nous maîtriser. C'est pour cette raison qu'ils ont voulu reprendre la main. Au pays, ce sujet fait la une des journaux car ce sont les leaders de la sélection qui ont été écartés. Pourtant, les avis sont partagés. Je ne sais pas si le problème va se régler mais si moi, je ne viens plus en sélection, je ne vois pas pourquoi des joueurs comme Kosso Agassa, Adekanmi Olufade, Zanzan ou Massamesso Tchangai voudraient rejoindre le groupe ". C'est cela l'Afrique. Les problèmes sont toujours reportés et rarement résolus. Qu'importe, nous avons feuilleté l'album photo de Daré Nibombe et en avons retiré quelques souvenirs chauds. " Lorsque j'évoluais pour mon club de l'ASKO de Kara, je me souviens qu'un jour, au Nigeria, lors de l'UFOA, une coupe qui réunit plusieurs clubs des pays de l'Afrique de l'Ouest, on nous avait dit qu'il était impossible de s'entraîner sur le terrain principal afin de l'épargner. Nous sommes rentrés au vestiaire et lorsque nous avons ouvert la fenêtre, nous avons aperçu l'équipe locale qui s'échauffait sur le fameux terrain. Lors du même voyage, nous logions au 15e étage d'un hôtel de Kaduna. Les ascenseurs ne fonctionnaient jamais lors des heures des repas. Nous devions alors descendre à pied. Il y avait également des coupures d'eau à chaque fois que nous revenions des entraînements ". " Parfois, les déplacements ne valent le coup d'£il que par l'ambiance dans les gradins. Lors d'un de mes premiers matches de Coupe des Coupes d'Afrique, notre équipe se rendait à Tunis pour rencontrer l'Espérance. Le temps était ensoleillé mais très froid. Nous n'avions pas l'habitude. De plus, le stade était plein. Lorsque nous sommes sortis du vestiaire, j'ai vu notre gardien faire demi-tour. Il nous a dit - Je ne peux pas jouer dans ces conditions. Il y a trop de monde. avant d'ajouter - Je ne comprends pas. Hier, il n'y avait personne ! Sans compter que nos hôtes avaient arrosé le terrain sans nous prévenir. On glissait sans cesse car nous n'avions pas les chaussures adéquates. Après dix minutes, le score était de 4-0. A la fin de la rencontre, le marquoir affichait 7-0. Pour notre défense, on peut aussi ajouter que l'équipe adverse comptait huit internationaux dont Zaïd Jaziri et le gardien Choukri El Ouaer. Nous avons gagné le match retour 3-1. Nous étions éliminés mais on a fait une fête incroyable ". Désormais, Nibombe connaît les publics africains. Il sait où il sera reçu chaudement. " Dakar, Bamako, Kinshasa et Tunis sont les lieux les plus chauds. Je me rappelle un match avec le Togo à Kinshasa. Le stade était plein. Il compte 100.000 places officielles mais il y avait beaucoup plus de monde car en Afrique, une place vaut pour trois personnes. A chaque corner, les applaudissements étaient graduels. Les gens commençaient à frapper dans leurs mains doucement et accéléraient au fur et à mesure. On avait l'impression que le stade nous tombait dessus. Quand un joueur mettait le ballon en corner, on l'engueulait car nous n'avions aucune envie de réentendre ça. Tout le monde se demande comment il y a tant de monde dans les stades africains mais pour le football, les Africains arrivent toujours à trouver de l'argent ". " Un jour, le Togo devait se déplacer en Guinée équatoriale. Nous avons arraché un match nul 0-0 et comme il s'agissait d'un petit exploit, notre délégué a partagé ce qu'il restait des frais de mission. Nous avons tous reçu 5.000 francs CFA, soit 9 euros par personne ! Nous avons quitté le pays à cinq heures du matin. Nous avons fait escale à Abidjan et comme nous n'étions que 13 joueurs, un kiné et l'entraîneur, nous avons embarqué dans un tout petit avion. Quand nous nous sommes posés, nous nous sommes rendu compte des risques encourus. En effet, pour maintenir l'avion en équilibre, il fallait que le premier joueur sorti prenne un bâton et soutienne l'appareil. Lorsque nous avons rencontré la Mauritanie, nous avons pris un avion militaire. Vous savez, ce genre d'appareil dans lequel il n'y a que deux banquettes se faisant face et où il faut se tenir à la barre placée au dessus de nos têtes. Quand ton voisin partait à la toilette, cela se voyait directement ( il rit) ". " Pour le compte de la Coupe d'Afrique 2000, nous devions disputer un tour préliminaire face à la Guinée Bissau avant d'intégrer les poules. Ce pays était en pleine guerre civile. Nous sommes arrivés à 12 h 30 alors que la rencontre avait lieu à 15 h 30. Nous nous sommes rendus directement au stade déjà plein à craquer. Nous sommes repartis une demi-heure plus tard pour déposer nos affaires dans un hôtel dont la moitié avait été détruite par les obus. On voyait encore dans les murs les impacts des balles. Le match s'est déroulé et on a partagé, 0-0. Nous avons ensuite filé directement vers l'aéroport. Le moteur de l'avion tournait déjà alors que nous étions encore en train de jouer ( il rit). Cependant, on ne risquait pas grand-chose. J'ai remarqué qu'en Afrique, le jour du match, tout le monde dépose les armes. Le football réconcilie. Regardez la Côte d'Ivoire ! Les traces des guerres civiles sont toujours visibles car les Africains ne veulent pas les effacer. Cela constitue notre histoire et cela permet de faire comprendre toutes nos épreuves à nos enfants ". Une autre tactique pour fourvoyer l'adversaire consiste à payer des prostituées et les envoyer essaimer dans l'hôtel occupé par les joueurs. " Oui, cela s'est déroulé à Dakar lors des éliminatoires de la dernière Coupe du Monde. On nous avait logé à l'hôtel Indépendance, en plein centre-ville. Il y avait plein de bruit et de va-et-vient. Quand on a vu les prostituées, on a préféré laisser nos supporters dans cet hôtel-là et changer de lieu pour dormir ( il rit). Mais ce n'est pas la seule tactique employée pour nous fatiguer. Dans les pays anglophones, on nous trimbale dans toute la ville pour aller au stade qui se trouve parfois à quelques centaines de mètres. C'est comme si pour aller de la Grand-Place de Mons au stade, on passait par La Louvière ! La nuit, à l'étranger, il est parfois très difficile de trouver le sommeil mais on commence à avoir l'habitude ( il rit) ". " Même quand on a perdu, les gens font la fête. Ils restent dans la rue et les commentaires fusent de toutes parts. Quand on a gagné, c'est la liesse générale. Lorsqu'on s'est qualifié pour la Coupe du Monde, l'euphorie a duré plusieurs semaines. On a disputé notre match capital au Congo. On l'a remporté 2-3 et on a commencé à boire le champagne dans l'avion. L'aéroport de Lomé, la capitale du Togo, était bondé. Le tapis rouge était déployé et le Premier ministre, les chefs de village ainsi que les membres du gouvernement s'étaient déplacés pour nous recevoir. Pour arriver à l'hôtel situé à 5 kilomètres, il nous a fallu six heures. Tout le monde voulait nous toucher. Par la suite, on a été reçu dans le palais présidentiel et on a fait la fête avec le président Faure Gnasingbe qui dansait. Au Togo, le footballeur qui gagne est le roi. Tout le monde l'invite et il ne paie rien au magasin. Un jour, j'ai pris un sens interdit en moto et j'ai foncé dans une voiture. Les gens ont pris à parti le conducteur en lui disant - Comment peux-tu foncer dans Daré alors qu'il doit jouer un match. Il a dû payer les frais d'hôpital et a été placé en garde à vue durant 12 heures alors que c'était moi le fautif. J'ai pu être aligné et le conducteur a été libéré à la fin de la rencontre ". " Lorsque j'évoluais pour le Modèle de Lomé, nous avons dû effectuer un déplacement toujours difficile au Sansanné-Mango. Les supporters sont souvent très proches du terrain. On menait 1-0 lorsqu'un joueur a été lancé en profondeur. La passe était un peu longue mais il a fait un une/deux avec un spectateur. Il a centré et un de ses équipiers a marqué. L'arbitre a validé le but. C'était mieux comme cela car si on avait gagné, on ne serait pas rentré vivant à Lomé. En Afrique, les violences ne sont pas rares. Au Sénégal, toutes les vitres de notre bus ont été brisées. Au Mali, nous avons gagné 1-2 et nous avons dû rester quatre heures dans les vestiaires car des émeutes avaient éclaté en ville. Les feux de signalisation ont été détruits, les magasins pillés. Mais l'équipe malienne était lotie à la même enseigne. Quatre heures plus tard, la sécurité a reconduit les deux formations à l'hôtel ". " Lors de mes débuts à Lomé, j'attendais mon salaire depuis des mois. Finalement, le président m'avait donné rendez-vous un jour à 16 heures chez lui. La veille, comme je savais que j'allais recevoir ma paie, j'ai demandé à ma maman un prêt de 15 euros. Arrive l'heure du rendez-vous et on me dit que le président ne peut me recevoir car il était fâché contre un de ses fils qui avait laissé le fer à repasser branché pendant une semaine. La facture d'électricité était assez élevée et il ne savait plus nous payer. Mais moi, qu'est- ce que j'allais dire à ma maman ? Pendant une semaine, j'ai fui la vieille !( il rit) ". " La mentalité africaine est remplie de superstitions. Quand nous sommes partis au Sénégal, on avait pris notre nourriture plus les piments, oignons, sel, poivre, huile d'olive. Lors d'une autre confrontation, un marabout nous avait dit de ne pas boire quatre heures avant le match. On menait 1-0 lorsque un joueur est venu sur le banc de touche pour boire un peu d'eau. Nos adversaires ont égalisé et on lui a dit - Tu vois, il ne fallait pas boire ! Cela m'est déjà aussi arrivé de jouer un match alors qu'il pleuvait dans un camp et qu'il faisait plein soleil dans l'autre ". par stéphane vande velde