Les premiers rendez-vous avaient eu lieu au mois de juin, au Chêne, une brasserie sans charme de la rue Jules-Guesde à Bondy, berceau de la famille en Seine-Saint-Denis. Le dernier s'est déroulé en septembre au bar du Royal Monceau, un palace du 8e arrondissement de Paris racheté par le Qatar en 2014, où les Mbappé logeaient en attendant de trouver une nouvelle résidence.
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Les premiers rendez-vous avaient eu lieu au mois de juin, au Chêne, une brasserie sans charme de la rue Jules-Guesde à Bondy, berceau de la famille en Seine-Saint-Denis. Le dernier s'est déroulé en septembre au bar du Royal Monceau, un palace du 8e arrondissement de Paris racheté par le Qatar en 2014, où les Mbappé logeaient en attendant de trouver une nouvelle résidence. Du Chêne au bar du Royal Monceau, du 9-3 à Paris 8, allégorie spectaculaire d'un changement de vie, Fayza Mbappé apparut semblable à elle-même : cash et sans faux-semblant. Une nature, au rôle central dans la carrière naissante de son fils, Kylian Mbappé, nouveau phénomène du football français. Au père, Wilfrid, ancien footballeur au niveau régional et premier entraîneur du petit à l'AS Bondy, le rôle de conseiller sportif. A la mère, ancienne joueuse de handball infatigable et acharnée de Première Division (à l'US Bondy), celui de la gestion de l'image, des médias et de l'approche mentale du sport de haut niveau. Fin mai, on lui avait annoncé notre volonté de réaliser un documentaire sur son fils pour L'Équipe enquête, le magazine de la rédaction de la chaîne L'Équipe ( Kylian Mbappé, hors normes). Ce doc, elle n'en voulait pas. Elle aimait bien l'émission, disait-elle, mais Kylian et ses proches avaient un projet en cours depuis plusieurs mois avec une autre chaîne. On lui a fait savoir qu'on le ferait, avec ou sans leur aide, alors elle accepta de nous rencontrer, histoire d'avoir un oeil sur cette affaire, quand même. Elle aura joué le jeu jusqu'au bout, sans jamais se montrer intrusive, mais sans jamais s'assouplir sur les règles établies en préambule. Oui pour répondre à nos interrogations au cours de notre enquête et nous faciliter plusieurs prises de contact ; non pour apparaître à l'antenne. Ni elle, ni son mari, ni son fils. Une parole est une parole, et elle l'avait déjà donnée à d'autres. Elle est plutôt sympa, Fayza Mbappé, attachante même, mais elle sait ce qu'elle veut et où elle va. Une personnalité qui mériterait un portrait, un jour, tant la famille Mbappé semble décidée à accompagner elle-même la carrière du fiston, footballeur prodige au caractère atypique et clivant dès son plus jeune âge. Cela valut des maux de tête à ses parents et lui causa quelques tourments, sur les bancs de l'école, où il crispa quelques enseignants insensibles à ce sourire solaire et attendrissant, puis à l'AS Monaco, où son entraîneur en U17, Bruno Irles, ne le faisait même pas jouer, et même en équipe de France de jeunes. Kylian Mbappé a vécu dans une famille aimante et équilibrée, il a 20 ans, joue au Paris-Saint-Germain, en équipe de France et gagne plusieurs millions d'euros par an : il serait ridicule de dresser le portrait d'un garçon sorti des ténèbres mais tout, pour autant, n'a pas été simple dans sa trajectoire météorique. Très vite, la scolarité du jeune garçon va poser problème. Doué et vif d'esprit mais indiscipliné, rêveur et parfois provocateur, il suscite l'agacement de nombreux enseignants. " La scolarité a toujours été un souci ", raconte Alain Mboma, un intime de la famille Mbappé, aujourd'hui entraîneur au Blanc-Mesnil (National 3). " Le problème n'était pas l'école en tant que telle car c'était vraiment un garçon intelligent, qui absorbait vite les choses. Mais son ambition n'était pas là. " Dans les différents établissements qu'il fréquente, le jeune Kylian manque de se faire renvoyer à plusieurs reprises. Sa mère, omniprésente, rencontre régulièrement les professeurs. " On voyait Fayza tous les soirs ", explique Yannick Saint-Aubert, ancien directeur de l'école primaire Olympe-de-Gouges à Bondy. " Elle venait me voir, discutait avec Marc, l'enseignant, demandait comment s'était passée la journée. On a pris beaucoup de temps pour discuter de Kylian. Cela aurait pu être très compliqué pour lui. Il pouvait s'échapper, soit dans une nonchalance, soit dans une rêverie. " Pour le préserver de mauvaises fréquentations, ses parents l'inscrivent au collège dans un établissement privé catholique de Bondy. Là encore, le jeune garçon agace. Mais les parents veillent. " Kylian, c'était le seul élève - sur l'instigation de sa maman - à avoir une feuille de suivi en cinquième. Toutes les heures, il devait la faire signer par l'enseignant ", raconte Nicole Lefèvre, son ancienne professeur de français. " Il fallait écrire comment il s'était tenu : bien, pas bien, très bien. Voilà. Il y a eu de l'inquiétude. Quelques fois, quand il arrivait le matin, il avait une petite étincelle dans le regard et je lui disais : Aujourd'hui, ça ne va pas être ta journée. Cela ne ratait pas. Le soir, sa maman me disait : Aujourd'hui, il a eu huit heures de cours, il a eu huit mots. " Le socle familial, solide et ultra-protecteur, va le préserver de dérapages plus conséquents. Les parents disposent de revenus confortables. Ils initient leur enfant au tennis, à la natation, l'inscrivent durant deux ans au théâtre et à l'école de musique, où il pratique la flûte traversière. Pour le cliché du jeune footballeur de banlieue épargné d'un destin miséreux grâce au sport, il faudra repasser. " Kylian savait que s'il descendait sous un niveau trop bas, Wilfrid et Fayza allaient le cerner ", raconte Yannick Saint-Aubert, resté proche de la famille. " Il a toujours eu cette intelligence de jouer, jusqu'à ce que le boulet arrive à côté de ses oreilles. " " Je reste persuadé que l'éducation qu'il a reçue lui a permis de ne pas être borderline ", ajoute encore Alain Mboma, dont l'épouse participa au soutien scolaire de Kylian le week-end. " Parce que c'était un petit qui était capable de péter un plomb s'il n'avait pas ce qu'il voulait. C'est tout à fait le genre de gamin qui aurait pu exploser dans une cité, c'est sûr. " En cinquième, il fallut l'intervention de Nicole Lefèvre, attendrie par la personnalité de son élève, pour qu'il ne soit pas renvoyé de son établissement. Cinq années ont filé, elle se fiche royalement du football, mais elle a le regard qui scintille à l'évocation de cet enfant pas comme les autres. " Un jour, l'un de ses camarades l'avait un peu cherché et, en représailles, Kylian s'était moqué de son blouson. Alors pour bien lui faire comprendre les choses, sa maman l'a envoyé au collège avec un pantalon pattes d'eph démodé depuis vingt ans et des baskets à scratches, pendant une semaine. Il me regardait et me demandait : Je suis beau, madame ? Je lui disais : Ça peut aller. Il me répondait : C'est grâce à vous, madame. Il savait que je l'aimais bien et me le rendait, je crois. Même dans la punition, on pouvait avoir cette complicité amusée. " Le petit Kylian était un coquin, vif et astucieux. " Quand je le voyais avec son grand sourire, là, et son air goguenard, il me faisait penser à Henri Salvador ", poursuit madame Lefèvre. " Un jour, en plein contrôle, il regarde l'un de ses camarades dont le stylo avait fui et qui, en s'essuyant, s'était fait une énorme tache bleue sur le front. Le gamin s'appelait Mehdi Tache. Kylian me regarde en riant, je lui dis : Pourquoi tu ris comme ça ? Et lui : C'est parce que Mehdi, il a mis son nom sur son front ! " Elle l'aime, ce petit, cela se voit, cela se ressent, mais ce n'était pas le cas de tout le monde à l'époque, loin de là. " Les résultats restaient plutôt satisfaisants ", dit-elle, " Mais les mots sur le comportement étaient nombreux. Son attitude, avec ce petit sourire en coin et certaines remarques acerbes qu'il pouvait faire aux professeurs, passait de plus en plus mal. Lui, de son côté, commençait à se sentir mal aimé. Il avait 12 ans, c'était un enfant. Cela m'inquiétait. " C'est une période difficile, alors même que Kylian s'apprête à intégrer l'INF Clairefontaine, qui l'a recruté. Fayza, la maman, explique aux professeurs que son fils est différent et qu'il a besoin d'une attention particulière. " Il avait le profil d'un enfant précoce, pour qui, parfois, les tâches scolaires sont répétitives ", confie Yannick Saint-Aubert, le directeur de l'école primaire. À la demande de ce dernier, Kylian avait passé un test de QI en CE2. Les premiers résultats sont brillants. Mais quand sonne l'heure de la récréation, le gamin n'a pas le droit de rejoindre ses camarades dans la cour, il doit finir ce qu'il a commencé. Agacé, il boude et bâcle la seconde partie du test. Du Kylian pur jus. " Il était vif, intelligent, et l'école, d'une manière statique, toujours posé au même endroit, au bout d'un moment, ça l'ennuyait ", raconte madame Lefèvre. " Plus le cours était lent et plus on avait des problèmes (de comportement). Ce n'était pas un problème d'implication, c'était un problème de lenteur, ça n'allait pas assez vite pour lui. Et quand cela n'allait pas assez vite, il avait envie de faire des bêtises. " En cinquième, il sera suivi durant une année par un psychologue. Lui a déjà la tête ailleurs. Il a rencontré le football il y a bien longtemps. L'école, c'est pour faire plaisir à maman et papa. " Nous, en tant que parents, on a toujours envie que l'enfant ait une sortie de secours si ça ne marche pas dans le foot ", explique Mboma, " Mais lui, il était tellement sûr de réussir... " Pour la petite histoire, il passera avec succès un bac STMG ( sciences et technologies du management et de la gestion, ndlr) à l'été 2016. Au grand dam de sa mère, qui rêvait d'un bac littéraire (L) ou économique et social (ES). Il en avait les capacités. Mais à la conseillère d'orientation, le jeune homme avait demandé à se diriger vers un bac où l'on n'ouvre pas de livres et pas de cahiers. Sacré Kylian. À Monaco, l'été 2013 est brûlant. À peine promu en Ligue 1, l'ASM dépense près de 170 millions d'euros sur le marché des transferts. Radamel Falcao, James Rodriguez, Ricardo Carvalho, Joao Moutinho, Jérémy Toulalan ou encore Éric Abidal viennent renforcer l'effectif. C'est dans ce contexte enivrant que Kylian Mbappé débarque sur la Côte d'Azur, avec, lui aussi, un statut de crack. Pour rejoindre le Rocher, il a notamment refusé une proposition du Real Madrid, dont il avait visité les installations en décembre 2012. La première année, il vit dans un appartement avec son père, Wilfrid, qui a pris une année sabbatique pour le soutenir. Il en aura bien besoin. À 14 ans et demi, le jeune attaquant est surclassé en U17, une promesse du club monégasque avant sa signature. Mais ses relations avec son entraîneur, Bruno Irles, vont se révéler désastreuses. Le jeune attaquant n'est quasiment jamais convoqué avec l'équipe première et se retrouve parfois en Division d'Honneur, un niveau ridicule pour son talent. Le technicien reproche à son joueur son attitude, notamment son manque d'implication défensive. " Le but, c'était vraiment de lui montrer ce qui lui manquait ", affirme Irles aujourd'hui. " Ce qu'il avait comme point fort et ce qui lui manquait pour le haut niveau. Et je ne l'ai pas senti très réceptif à ces remarques, qui auraient été constructives pour lui. " Selon le joueur, les remarques en question s'apparentent parfois à des humiliations. " Tu n'es pas au Real Madrid, ici ", entend-il parfois. Il se braque. Wilfrid Mbappé assiste aux séances, parfois avec son frère, Pierre. Les deux entraîneurs de formation ne comprennent pas le traitement infligé à l'adolescent. À leurs yeux, le jugement d'Irles est faussé, il cherche à asseoir bêtement son autorité et a pris leur petit en grippe. Quelques échanges houleux entre le technicien et la famille Mbappé scellent une rupture inéluctable. Entre Bruno Irles et Pierre Mbappé, la situation est même à deux doigts de dégénérer. " Si cela ne va pas parce que l'entraîneur ne te fait pas jouer, ce n'est le problème ni du père, ni de la mère du joueur, ni de personne ", explique ce dernier. " Mais si cela ne va pas parce qu'il y a des choses que tu ne comprends pas, que tu les vis mal, et que l'on ne te les explique pas, alors là, cela devient le problème de la famille. Lui, il considérait que Kylian devait jouer en amateur. Ça, c'est son problème. Je ne commente pas. Par contre, ce que je commente, c'est l'accompagnement, à ce moment-là, de monsieur Irles et du club. " Au fil des mois, la situation empire. " On lui dit beaucoup c'est bien, c'est bien ", se défend Irles, " Mais à un moment donné, il fallait pointer ce qui n'allait pas dans son jeu et lui faire remarquer qu'il y avait d'autres manières de progresser. Bon, ça a été un peu tendu par rapport à ça. " Aujourd'hui, Bruno Irles affirme qu'il a toujours cru au potentiel du jeune garçon. Mais il souligne encore des lacunes dans son jeu, et l'assume, persuadé que le temps balaiera les incompréhensions. " Il ne va pas m'en vouloir toute sa vie ", dit-il, " Il se rendra bien compte que ce que je lui demandais, c'était pour améliorer son jeu et sa carrière. Je n'ai rien contre lui personnellement. Il n'y a donc pas de souci. " L'affaire a pourtant laissé des traces profondes, qui ne s'effaceront pas facilement. Au cours de cette saison cahoteuse, Bruno Irles sera convoqué par ses dirigeants monégasques. La réunion, à laquelle assistent également les parents du joueur, est tendue. Selon nos informations, la direction du club décide ce jour-là d'interdire à Irles d'envoyer le jeune attaquant en Division d'Honneur. Mais elle ne peut pas décemment l'obliger à le titulariser en équipe première. La voie est sans issue. Avec l'accord du club, l'attaquant choisira de s'entraîner seul durant quelques semaines, en fin de saison. Bruno Irles, lui, quittera l'ASM l'été suivant, invité par ses dirigeants à mener une mission bancale dans un club partenaire (Arles-Avignon). La vie des petits génies du football raconte parfois des discordes et des fâcheries de tout genre. Kylian Mbappé aura été servi, et a forcément sa part de responsabilité dans les conflits qu'il a traversés. Mais ce gamin, profondément attaché au jeu, semble plus fort que tout, sur le terrain et en dehors, où il se prépare depuis le plus jeune âge à naviguer dans le milieu impitoyable du football. " Wilfrid a des vidéos de lui, enfant, dans lesquelles il raconte son parcours ", raconte Alain Mboma. " Il a 4 ans, 4 ans ! - et il décrit son parcours d'aujourd'hui. " " J'étais un grand rêveur quand j'étais plus jeune ", nous a confié également le jeune homme. " Mes parents se foutaient un peu de ma gueule, entre guillemets. Mais, maintenant, ce sont eux qui sont dans la mauvaise position. " Il aura fallu qu'il se bagarre pour y parvenir, guidé par sa propre impatience, qui, dans son cas, aura peut-être eu quelques vertus. En 2015-2016, sa troisième saison à Monaco, il entre dans sa dernière année d'aspirant, et ne comprend pas pourquoi Leonardo Jardim ne l'intègre pas au groupe professionnel. Il a le niveau, il le sait. Mais Jardim l'ignore, jusqu'à la semaine internationale du mois de novembre 2015. " Je me rappelle très bien du premier entraînement de Kylian avec Jardim ", raconte Luis Campos, ancien dirigeant du club, aujourd'hui à Lille. " À la fin de la séance, Leonardo m'appelle et me dit : Ce gamin, il ne doit plus descendre en CFA, il va travailler avec nous et quand il aura sa chance, je pense qu'il va y arriver. Mais Leonardo a un peu tardé, c'est la vérité. " La période est capitale, pour le joueur comme pour le club, qui redoute de perdre sa pépite, libre en fin de saison. En coulisses, on s'agite. Le Paris-Saint-Germain - déjà -, Liverpool et Arsenal multiplient les approches. Selon nos informations, Arsène Wenger se déplace en personne pour tenter de le convaincre de rejoindre le club londonien. Kylian Mbappé vacille, il est surtout à deux doigts de répondre à l'appel du PSG. Mais, à Paris, il est finalement convaincu que Laurent Blanc, l'entraîneur de l'époque, ne lui donnera pas sa chance. " On n'était pas très loin, il restait deux clubs au final, l'AS Monaco et le PSG ", raconte Olivier Létang, alors directeur sportif adjoint du club de la capitale. " Ce qui a manqué, c'est le ressenti sur le temps de jeu. Parce que Kylian voulait jouer, et son ressenti, c'était qu'il aurait plus de temps de jeu à Monaco qu'au PSG. " C'est finalement Luis Campos, missionné par les dirigeants monégasques pour débloquer la situation, qui fera basculer la décision. " Je me rappelle parfaitement du jour où Vadim(Vasilyev, ex-vice-président de l'ASM, ndlr) me donne le feu vert pour rentrer dans le dossier. C'était comme une lumière de Dieu, car juste après, je sors des vestiaires et je vois la maman de Kylian. Je monte dans la tribune et passe quarante minutes avec elle. Je lui explique, avec mon expérience des grands clubs, l'avantage pour Kylian de rester à Monaco. Je lui dis que le plus important, c'est que le jour où Kylian entrera dans le vestiaire d'un grand club, il entende les autres joueurs lui dire : Bonjour Kylian, bienvenue, nous t'aimons beaucoup. S'il avait quitté Monaco à ce moment-là, il serait arrivé dans un grand vestiaire, avec de grands ego, comme un inconnu. Ils l'auraient regardé en se disant : Qui c'est, ce gamin ? " Le 6 mars 2016, c'est officiel : Kylian Mbappé signe son premier contrat professionnel et s'engage jusqu'en 2019, avec, selon nos informations, une prime à la signature d'environ 3 millions d'euros, et un salaire mensuel évolutif : 85 000 euros la première année, 100 000 euros la deuxième et 120 000 la troisième. Des sommes considérables pour un joueur de son âge.