Partie de Tunisie, la soif de démocratie secoue des pays arabes rouillés depuis des lustres par des leaders peu scrupuleux ou carrément sans pitié. Certains utilisent le sport, et le football en particulier, pour se donner une image positive ou replacer leur pays dans le concert des nations. C'est un procédé vieux comme le monde qui a servi des dictatures européennes (l'Allemagne nazie, l'Espagne franquiste, les pays communistes) et qui a été recyclé dans l'ex-bloc soviétique, dans le golfe Persique, là où le pétrole coule à flots, etc. Les potentats offrent du rêve à leurs sujets comme c'est le cas du Libyen MouammarKadhafi en 1999. Il étonne en confiant son équipe nationale à Carlos Bilardo, champion du monde 86 avec l'Argentine.
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Partie de Tunisie, la soif de démocratie secoue des pays arabes rouillés depuis des lustres par des leaders peu scrupuleux ou carrément sans pitié. Certains utilisent le sport, et le football en particulier, pour se donner une image positive ou replacer leur pays dans le concert des nations. C'est un procédé vieux comme le monde qui a servi des dictatures européennes (l'Allemagne nazie, l'Espagne franquiste, les pays communistes) et qui a été recyclé dans l'ex-bloc soviétique, dans le golfe Persique, là où le pétrole coule à flots, etc. Les potentats offrent du rêve à leurs sujets comme c'est le cas du Libyen MouammarKadhafi en 1999. Il étonne en confiant son équipe nationale à Carlos Bilardo, champion du monde 86 avec l'Argentine. " Je suis persuadé que le colonel Kadhafi n'est pas un grand amateur de football. ", affirme René Taelman, coach globe-trotter du foot belge. " Ce sont ses fils, surtout Mohammed, fruit d'un premier mariage, et Saadi (passé furtivement par les clubs de Pérouse, d'Udine et de la Sampdoria) qui sont des fans de ce sport. Et ils ont probablement instrumentalisé le foot pour leurs ambitions et celles de leur pays. " Dès 1982, le colonel abrite la CAN et, dans ses discours, il incite les pays arabes et africains à s'unir contre l'ennemi occidental. La Libye parvient jusqu'en finale mais est battue par le Ghana. Cette saison, la Libye aurait dû accueillir la CAN des Juniors. Pour 2011, la Libye vient de battre les Comores (3-0) dans un match délocalisé à Bamako (3-0). Le coach brésilien de la Libye - Markos Bakita - a abordé ce rendez-vous sans avoir de nouvelles de ses joueurs de Benghazi, bloqués par la guerre, quelque part entre les tempêtes de sable, les frappes aériennes de l'OTAN, les percées et les retraites des insurgés et des troupes de Kadhafi. Le football a en tout cas permis aux fils Kadhafi d'exister par eux-mêmes, de sortir de l'ombre du père, d'entrer dans les hautes sphères du business international. Il est plus facile d'avancer, de signer des contrats, d'élargir un réseau de stations-service (Tamoil) quand on est présent dans le capital de la Juve (7,5 %, via la Libyan Arab Foreign Investment Company) donc proche de la Fiat et de la famille Agnelli. En 2003, Saadi est contrôlé positif à la nandrolone, un contrôle synonyme de point final d'une carrière de médiocre footballeur. En juillet 2010, il est aussi mis sur la sellette par la justice italienne pour avoir oublié de payer une note d'hôtel de 392.000 euros. De plus, un portier d'hôtel publie toutes les frasques sexuelles du triste sire dans un livre à succès. Les pontes de la fédération italienne ne doivent-ils pas s'interroger en songeant à cette Super Coupe d'Italie Juventus-Parme organisée à Tripoli en 2002 ? Mais l'argent n'a pas d'odeur et permet à Saadi d'engager un coach personnel : Diego Maradona. Il sympathise aussi avec l'ex-sprinter anabolisé Ben Johnson qui touchait un salaire de 100.000 dollars par mois pour l'entraîner mais cela n'en fit pas un athlète. Saadi soutint aussi Sepp Blatter, candidat à sa succession à la présidence de la FIFA, mais le Suisse se méfia et ne fut pas derrière la candidature de la Libye et de la Tunisie pour l'organisation de la Coupe du Monde 2010. A Al Ittihad de Tripoli, le coach italien Giuseppe Dossena, plie et ne cache pas que Saadi a la garantie d'être titulaire. En équipe nationale, Franco Scoglio y va de sa confidence : " Bien sûr que je suis libre de ne pas faire jouer Saadi... à condition qu'il soit blessé. " Saadi et sa famille font peur à tout le monde. Il y a des agents secrets un peu partout, tout le monde se méfie de son voisin : on ne parle pas, sauf au stade. " Il y a quelques années, des supporters d'Ahli de Benghazi (bastion de la lutte anti-Kadhafi) se sont moqués de la mère de Saadi : le lendemain, des bulldozers ont rasé le stade des contestataires, m'a-t-on dit ", narre Taelman. " Moi, même si mes problèmes furent réels, je n'ai jamais été menacé en Libye. " A gauche et à droite, des barbus furent emprisonnés, dont notamment un des adjoints de Taelman. " Aucun régime politique ne peut résister à l'appel de la liberté. ", continue Taelman. " En modernisant leur football, les dictateurs ignoraient qu'ils ouvraient la porte à la liberté. " Les supporters disposent désormais d'internet pour suivre les stars étrangères, la Ligue des Champions, etc. " Le bouleversement est brutal mais logique ", avance Taelman. " Je n'ai pas été étonné par la marche en avant de l'Egypte. J'ai eu la chance d'y vivre une expérience sportive et humaine extraordinaire. A Alexandrie, où je coachais Al Ittihad, j'ai découvert les richesses et la culture d'un pays mais aussi ses tourments avec, entre autres, les relations difficiles entre les musulmans et les coptes. L'Egypte avait envie d'ouvrir les fenêtres comme la Tunisie. Je ne savais pas que la Libye suivrait aussi vite. Cet immense pays est tellement différent de ses voisins avec le poids des tribus, les différences de mentalité entre l'est et l'ouest, Tripoli et Benghazi, etc. "Taelman est coach de l'équipe nationale du Bénin quand il reçoit une offre du Stade Tunisien. " Il est alors aussi question de l'Etoile du Sahel mais les affaires traînent et attirent le regard de l'Olympique de Zawiya. ", dit-il. " Les conditions financières étaient intéressantes, comparables à ce que j'aurais pu avoir dans un club du top en Belgique. Les dirigeants de Zawiya savaient que j'avais gagné la Coupe des Coupes des pays arabes en 1990, à une époque où le golfe Persique n'était pas encore l'Eldorado du football. Zawiya est un petit club dirigé par un général qui, en principe, ne peut pas inquiéter les grands clubs de Tripoli. Le scénario a été un peu différent. Le titre n'avait jamais échappé à une équipe de Tripoli ou parfois de Benghazi. "" Il fallait être costaud pour se faire respecter. En Libye, et en Afrique du Nord, j'ai surtout croisé des coaches d'ex-Yougoslavie. Ils ont des réseaux qui les placent un peu partout. Je me souviens de duels épiques avec certains d'entre eux. Au départ, Zawiya ne faisait peur à personne. Après trois matches de championnat, nous ne comptions qu'un point. Ma tête était réclamée et ne tenait plus qu'à un fil. Zawiya aligne alors une série de 15 succès consécutifs en matches officiels (Coupe + championnat) qui a constitué le record d'Afrique avant qu'il soit battu par Al-Ahly du Caire (17 succès). C'est le plus beau succès de ma carrière. "" Le football organisé et offensif de mon équipe épate dans le peloton de tête du championnat. Président du Comité olympique libyen et patron d'Ittihad de Tripoli, Mohammed Kadhafi était étonné et il me le fit savoir avec sportivité. ", dit Taelman. " Il m'a fallu décomplexer les joueurs lorsqu'ils affrontaient les deux grands clubs de Tripoli (Ittihad et Ahli). Jouer dans la capitale sape le mental de nombreux clubs. Surtout ceux de province. D'autant que les supporters locaux sont souvent fanatiques. Mon effectif était composé de professionnels et j'avais le devoir d'être exigeant : qualité des terrains, entraînements avant la rupture du jeûne pendant le ramadan, grosse préparation athlétique, etc. Cela a porté ses fruits : je voulais le titre et je l'ai obtenu par le travail et la ruse. J'ai souvent poussé des gueulantes. Mon chauffeur (un Algérien, qui vivait en Libye depuis 15 ans) vint trouver mon épouse Carine un jeudi avant le match samedi et lui dit qu'il était heureux. " " Carine lui demanda pourquoi et il répondit : - Le coach n'a pas élevé la voix de toute la semaine et pour les supporters ce n'est pas un bon signe. Ce n'est pas dans ses habitudes. Là, aujourd'hui, il a piqué une gueulante, car les chasubles n'avaient pas été lavées après l'entraînement du matin, certains ballons n'étaient pas bien gonflés et le kiné était arrivé en retard. Cela nous a rassurés, car c'est un bon signe pour la victoire du lendemain. Mon gardien de but, un super professionnel, s'est toujours répété à dire :- Avec le coach belge, même si on ne connaît pas l'anglais, on sait ce que -Out ! signifie. Tout le monde a retenu mon mot préféré. Je l'ai utilisé à maintes reprises. Out ! pour renvoyer soit un joueur pour raison disciplinaire, soit un supporter ou un intrus qui montait sur la pelouse, soit un dirigeant qui mettait son nez dans notre vestiaire. " Trois jours avant le match décisif, Zawya doit disputer une demi-finale de Coupe de Libye à Al-Ittihad. A Tripoli, Taelman ménage de nombreux titulaires. " Comme je ne songeais qu'au titre, ce rendez-vous me faisait peur. En cas de succès, Zawya n'aurait jamais gagné le dernier match du championnat, décisif pour le titre. A 2-0, j'ai fait entrer mes meilleurs attaquants pour qu'ils se dérouillent les jambes. Ils ont vite fait 2-2 ; Al-Ittihad était dans les cordes mais se qualifia heureusement pour la finale de la Coupe de Libye. Mes dirigeants étaient étonnés et je leur ai expliqué ma stratégie. Je leur ai demandé d'user de toutes leurs influences pour que nos derniers matches de championnat soient dirigés par des arbitres parfaitement neutres. Je n'étais pas naïf : la fédé était dirigée par le clan Kadhafi. Les arbitres fermaient les yeux quand c'était nécessaire pour les géants de Tripoli. Là, nous avons été plus malins pour que le sport soit le seul juge. Bien concentrés, nous avons gagné alors qu'Al Ittihad, fatigué par la fête de la qualification pour la finale de la Coupe, trébuchait. Le titre fut fêté en grandes pompes. Les supporters étaient fous de joie car Zawya avait été plus fort que Kadhafi. Mohammed dirigeait Al Ittihad, le club de Saadi. Zawya régala ses supporters et 1.500 moutons furent égorgés. Je ne savais pas encore que cette incroyable fiesta avait été payée avec ma prime pour le titre. " Ce titre est mal géré par les dirigeants de Zawya. Taelman exige des attaquants nigérians pour continuer à progresser et faire bonne figure en Ligue des Champions. Au lieu de cela, il doit batailler pour toucher ses arriérés de salaires : " Je n'ai rien vu durant sept mois et je suis revenu plusieurs fois en Belgique pour puiser dans mes économies. Zawya m'a finalement tout payé. " Le coach bruxellois s'occupa ensuite des destinées de deux autres clubs libyens : Tahhadi FC de Benghazi et le FC Akdhar de Bayda. Il s'est toujours évertué à défier les clubs de Tripoli. Un jour, son épouse fut menacée par des supporters alors que René préparait un match de l'autre côté de la Libye : il était temps de partir. " Je garde un bon souvenir de ce pays ", termine Taelman. " A Tripoli, j'ai parfois coaché mon équipe devant plus de 60.000 spectateurs. J'espère leur avoir offert un peu de bonheur. J'ai découvert ce pays méconnu, visité le désert, Tobrouk, etc. Je croise les doigts pour que les stades débordent à nouveau de joie. " Saadi, lui, ne songe plus au football et dirige les Special Forces de son père. PAR PIERRE BILIC" Bien sûr que je suis libre de ne pas faire jouer Saadi... à condition qu'il soit blessé. " (Franco Scoglio, ancien coach national libyen) " Des supporters de Benghazi se sont moqués de la mère de Saadi Kadhafi : le lendemain, des bulldozers rasaient leur stade " (René Taelman) " 1500 moutons furent égorgés : je ne savais que cette fiesta avait été payée avec ma prime pour le titre " (René Taelman)