Le mercato d'été vient de fermer ses portes depuis plusieurs jours lorsque Bruno Venanzi ouvre celles du cabinet de David Meekers, son homologue à Saint-Trond. En ce mois de septembre 2018, le président liégeois a encore un dossier à régler. Malgré lui. La réunion a davantage les allures d'une convocation que d'une visite amicale. Seul, il s'installe en face de David Meekers, mais aussi de Takayuki Tateishi et d' Andre Pinto, respectivement CEO et directeur sportif des Canaris. À l'ordre du jour : le transfert d' Edmilson Junior Paulo Da Silva, dit " Junior ", parti début août chez les Qataris d'Al-Duhail, contre un montant de deux millions d'euros. C'est en tout cas ce qu'assure Bruno Venanzi, preuve à l'appui.
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Le mercato d'été vient de fermer ses portes depuis plusieurs jours lorsque Bruno Venanzi ouvre celles du cabinet de David Meekers, son homologue à Saint-Trond. En ce mois de septembre 2018, le président liégeois a encore un dossier à régler. Malgré lui. La réunion a davantage les allures d'une convocation que d'une visite amicale. Seul, il s'installe en face de David Meekers, mais aussi de Takayuki Tateishi et d' Andre Pinto, respectivement CEO et directeur sportif des Canaris. À l'ordre du jour : le transfert d' Edmilson Junior Paulo Da Silva, dit " Junior ", parti début août chez les Qataris d'Al-Duhail, contre un montant de deux millions d'euros. C'est en tout cas ce qu'assure Bruno Venanzi, preuve à l'appui. Le cofondateur de Lampiris tente d'éclairer la lanterne de ses interrogateurs en montrant le document TMS (le système de régulation des transferts de la FIFA), qui valide le fameux montant. Dans le cadre de cette transaction, le STVV vient de recevoir un virement de 320.000 euros. Les dirigeants trudonnaires avaient négocié, au moment du passage du Belgo-Brésilien vers Sclessin en janvier 2016 et en l'échange d'1,2 million d'euros, un pourcentage à la revente de 40% sur la plus-value d'un futur transfert. Le compte est bon ? Pas vraiment. Bruno Venanzi a beau jurer de ses grands dieux n'avoir touché que deux millions, le trio limbourgeois reste plutôt perplexe devant de tels chiffres, tout particulièrement au vu du profil du principal intéressé : un ailier de vingt-deux ans qui sort tout juste d'une saison conclue en boulet de canon où ses onze buts et cinq passes décisives ont permis aux Rouches de décrocher la Coupe de Belgique, puis de terminer deuxièmes du championnat. " Si dans deux ans il ne joue pas au Barça, on aura raté notre truc ", nous avait confié en 2016, l'agent de Junior, Karim Rafiki. C'est raté. Malgré l'intérêt de plusieurs clubs issus de grands championnats européens, le Qatar et ses pétrodollars l'emportent. Enfin, pas pour tout le monde. " Je savais que cette affaire finirait par sortir, mais je veux être clair : cela n'a rien à voir avec nous, à Doha ", souffle un proche du dossier, basé aux Émirats. " Nous sommes des gens corrects, nous payons les gens correctement. Que le Standard dupe d'autres clubs, c'est leur problème. Pas le nôtre. " Mais comment Bruno Venanzi s'y est-il pris ? Six mois plus tôt, la direction du Standard prend conscience qu'elle pourra difficilement prolonger l'aventure de son joyau. Le garçon n'a plus qu'un an de contrat et enchaîne les performances de haut-vol. Alors autant anticiper son départ et en tirer le maximum. Dès mars 2018, Bruno Venanzi chauffe son téléphone. Le président maison contacte Philippe Bormans, qui vient de quitter son poste de CEO de Saint-Trond mais reste au fait de ce qui se trame au Stayen. La raison de cet appel est simple : racheter l'entièreté des droits du footballeur en vogue à Sclessin, soit les 40% que détiennent les Limbourgeois sur la plus-value d'un probable futur transfert. Une clause de " sell-on ", comme on dit dans le milieu, qui pourrait rapporter gros au STVV et pousser les potentiels acheteurs à négocier à la baisse avec le RSCL. " Le joueur ne voulait prolonger qu'à des conditions très élevées et ils étaient dans une situation délicate ", rembobine Bormans, aujourd'hui CEO de l'Union Saint-Gilloise. " Ils ne pouvaient pas prolonger un joueur à de telles conditions et ne pas disposer de 100% de ses droits. " Philippe Bormans passe le mot, David Meekers et Takayuki Tateishi prennent la main. Le Japonais, CEO depuis janvier 2018 et visage des proprios de DMM.com (société nippone d'e-commerce), tranche rapidement. Ancien du FC Tokyo, Tateishi sait de quoi il parle. Il balaie l'éventualité d'une vente des parts d'Edmilson, persuadé de pouvoir toucher davantage en cas de transfuge l'été suivant. Il active même son réseau afin de trouver une offre de transfert lucrative et faire grimper les enchères. Mais il n'a pas idée de ce qu'il vient de déclencher. " Prolonger, c'était difficile ", avoue Karim Rafiki, en position de force à l'époque. " Junior avait fait son temps, même s'il n'était pas contre le fait de rester. Puis, l'offre du Qatar est arrivée et c'était presque impossible de la refuser. " Bruno Venanzi va devoir trouver un autre moyen de rentabiliser son poulain. En juillet 2018, il invite Karim Rafiki dans sa résidence secondaire, sur les hauteurs de Nice. L'agent de toujours de Junior ne débarque pas seul. À ses côtés, un confrère appelé à l'aide pour faciliter le voyage vers les Émirats : Mohamed Al Faiech. Le conseiller d' Ishak Belfodil joue les intermédiaires entre Rafiki et le représentant d'Al-Duhail, Mitch Bakkovens, un Belge actif dans le Golfe depuis plusieurs années. Sur la Côte d'Azur, la triplette s'entend sur la prochaine destination d'Edmilson, le partage des commissions et établit surtout la combine gagnante, celle vouée à contourner le pourcentage que détient Saint-Trond. Bruno Venanzi émet un dernier souhait. Il demande que ce pacte soit strictement confidentiel et que son ailier virevoltant dispute la Supercoupe de Belgique, prévue le 22 juillet face au Club Bruges, avant de rallier le Qatar. Accordé. Le businessman liégeois donne même sa parole au joueur : un petit match et il peut partir. Il doit uniquement garder l'info pour lui. Mais, la veille de la Supercoupe, Edmilson Junior tient néanmoins à saluer ses coéquipiers. Un geste qui sonne comme un adieu et qui remonte aux oreilles de Michel Preud'homme, à peine en poste, au courant des tractations autour de son élément offensif mais pas de son départ imminent. L'entraîneur-vice-président du Standard apprécie assez peu la surprise. Le 2 août 2018, Edmilson Junior, qui n'a pu empêcher la défaite des siens dans la Venise du Nord malgré un but inscrit (2-1), est enfin transféré à Al-Duhail. Montant officiel : deux millions d'euros. À la vue de celui-ci, et du document TMS, les dirigeants de Saint-Trond sont à deux doigts de s'étouffer. À vrai dire, ils n'y croient pas une seconde. Dans la foulée, soit le 11 août 2018, le président trudonnaire David Meekers écrit un mail en ce sens à Pierre François, CEO de la Pro League. L'expert-comptable de formation y dénombre les incohérences, décrit son étonnement et assure vouloir tout faire pour " comprendre ". Il demande également la tenue d'une réunion en présence de Bruno Venanzi. Pierre François l'appelle, relativise la situation et ajoute ne pas vouloir y participer. L'un des seuls pouvoirs de la Pro League en matière de litiges revient pourtant à proposer une médiation aux deux parties. C'est d'ailleurs ce que la ligue fera par la suite dans les dossiers Alexis De Sart et Faïz Selemani, deux feuilletons de l'été 2019 dans lesquels elle jouera un rôle déterminant. Livré à ses accusations, le STVV se débrouille pour rencontrer Bruno Venanzi, en septembre 2018. Lors de l'entrevue, un nouvel acteur fait irruption dans le cabinet de David Meekers : un agent proche d' Ali Lukunku, à la base de l'offre d'Al-Duhail, finalement mis de côté. L'homme amène un argument significatif aux débats : comment le Standard a-t-il pu accepter la modique somme de deux millions d'euros, en provenance d'un club du Qatar, quand un autre, plus prestigieux, en aurait donné cinq ? Bruno Venanzi ne bronche pas et tient sa version. Un mail de sa propre institution vient la contredire. Au cours des négociations, Pierre Locht, directeur de l'Académie et représentant des intérêts du matricule 16, confirme à Al-Duhail que les " montants " des " offres " conviennent au Standard et promet l'envoi de " conventions " pour " finaliser les autres aspects des accords ". Le tout, en anglais et au pluriel. Karim Rafiki, Olivier Renard, encore directeur sportif, Bruno Venanzi et Pierre Jacquet, responsable des ressources humaines, sont mis en copie. Le 20 juillet 2018, Pierre Locht s'adresse aux mêmes destinataires, à nouveau au sujet d'" accords " au pluriel, dont, cette fois, un " accord de coopération ". Plus tard, il informe ses interlocuteurs qu'après " le premier paiement ", son club enregistrera le transfert auprès de TMS. Les formulations de ces échanges interpellent. Il semblerait que les têtes pensantes du Standard de Liège aient construit un montage financier pour minimiser le pourcentage dû à Saint-Trond. Des documents, consultés par Sport/Foot Magazine, le confirment. En signant avec Al-Duhail une transaction officiellement portée à deux millions d'euros, les Liégeois ne se sont acquittés que de 40% de 800.000 euros - équivalents à la plus-value au-dessus du transfert originel de 1,2 million - en en payant seulement 320.000 au STVV. En parallèle, via ledit " accord de coopération ", qui prévoit la venue en stage des Standardmen à Doha en janvier 2019, ils se sont fait rétribuer grassement 3,2 millions d'euros. Du pain béni, net de toute clause de " sell-on ", livré sur leur compte BNP Paribas Fortis, situé place Xavier-Neujean, à Liège. Le véritable montant du transfert revient alors à un total de 5,2 millions et le RSCL aurait ainsi dû verser 1,6 million à Saint-Trond. Une fraude à 1,280 million d'euros, donc, qui pourrait coûter plus cher que ce qu'elle n'a rapporté. " Je peux confirmer que le Standard a manipulé ce transfert et que ce qu'ils ont fait n'est pas légal ", atteste une source dans le secret du deal, précisant qu'Al-Duhail a accepté de marcher dans la combine parce que " c'était le seul moyen d'avoir le joueur ". La Fiorentina n'a justement pas voulu emprunter ce chemin. Prête à mettre cinq millions d'euros, l'entité toscane se retire dès que la possibilité d'une telle machination est abordée. Plutôt que la Serie A, Junior doit se contenter de la Qatar Stars League et des fastes de son quotidien. Un mal pour un bien pour celui que les supporters rouches aimeraient revoir à Sclessin. De retour dans l'Enfer, l'espace d'un instant et d'un coup d'envoi le 22 décembre 2018, il ne recroisera pas ses anciens coéquipiers le mois suivant, comme prévu. En dépit de l'" accord de coopération ", les décisionnaires des bords de Meuse préfèrent Marbella à Doha pour leur stage hivernal de 2019. En interne, on charrie sur la phobie de Michel Preud'homme de se rendre dans cette zone du globe, depuis qu'il avait dû quitter Riyad en 2013 après avoir été visé dans une affaire d'adultère, délit punissable par la loi saoudienne. Si MPH n'aurait probablement pas mis sa liberté en danger, compte-tenu des actuelles inimitiés diplomatiques entre le Qatar et l'Arabie Saoudite, le choix de la Costa del Sol, en lieu et place des plages privées du Golfe, pourrait en tout cas être lourd de conséquence. Non seulement le prix du stage est aussi exorbitant que suspect - même si, selon les termes du document de " coopération ", les Liégeois devaient faire bénéficier leurs collègues qataris de leur expertise " mondialement " reconnue en matière de formation - mais le Standard se prive également de son unique alibi ( voir cadre). Malgré cela, force est de constater que le matricule 16 jouit d'abord d'une relative tranquillité et ce, bien que l'affaire soit évoquée en prime time, quelques mois plus tard. Entre deux paraboles de Stephan Streker, les ponctuations de Philippe Albert et les certitudes de Nordin Jbari, Thierry Luthers glisse, dans La Tribune du 29 avril 2019, " qu'il y a quand même un truc qui est passé un petit peu inaperçu ". Le journaliste de la RTBF fait référence au montage, le détaille avec plus ou moins de précision, et conclut : " Tout cela est tout à fait légal et cela a été accepté par la commission des licences, mais c'est quand même une info un peu border line, trouve-je ". Effectivement. L'intervention, longue d'une grosse minute, et l'annonce, d'envergure, ne créent aucun remous dans le landernau footballistique. Business as usual. Le feuilleton de l'été qui vient concerne Alexis De Sart, ex- Rouche passé par le Stayen, à l'image de plusieurs joueurs ces dernières années. Lors du retour de Junior à Sclessin, en janvier 2016, il fait figure de monnaie d'échange, en compagnie de Damien Dussaut. Au même moment, Jean-Luc Dompé effectue le trajet inverse. En juillet 2016, Lucas Pirard part dans l'autre sens. Le Standard conserve un pourcentage sur les futurs transferts du cadet des De Sart et Pirard, en plus d'un droit de préemption - c'est-à-dire la possibilité de s'aligner sur une prochaine offre - dans le chef du désormais gardien de Waasland-Beveren. Mais, l'été dernier, Alexis De Sart file à l'anglaise à l'Antwerp et le RSCL ne peut pas récupérer son dû. Jusqu'à ce que Saint-Trond s'arrange à l'amiable avec le club de Luciano D'Onofrio. Fin octobre 2019, la nouvelle tout juste sortie, Bruno Venanzi s'empresse d'envoyer la facture. Dans ce dossier, la Pro League propose en outre ses bureaux comme table des négociations à l'Antwerp et Saint-Trond, qui préfèrent décliner. Le " cas Edmilson Junior " suscite moins d'enthousiasme. " C'est un litige en cours ", concède Pierre François, en novembre. " Je ne souhaite jamais - et le mot jamais est important - m'exprimer sur un litige entre deux clubs de la Pro League, tant que le litige n'est pas solutionné. Ni sur une éventuelle médiation, si on est appelé à jouer ce rôle. " L'ancien directeur général du Standard préfère renvoyer la balle vers le Manager des licences, Nils Van Brantegem. Lui aussi botte en touche : " Je ne donne pas de commentaires là-dessus. Ça a été traité par la commission des licences, l'année passée déjà. [...] Si Edmilson joue au Qatar, c'est que le transfert a été validé. " Sentant le vent tourner ces derniers mois, le Standard tente de trouver un terrain d'entente avec le STVV. Benjamin Nicaise est même missionné afin d'organiser une rencontre avec Mitch Bakkovens, le conseiller particulier d'Al-Duhail. En vain. Ce qui remet l'affaire à l'ordre du jour, c'est l'invitation à un lunch d' Alexandre Grosjean, directeur général des Rouches, à David Meekers. Le 16 septembre 2019, le président trudonnaire rallie Sclessin et son restaurant, Rouge du Poivre, sans trop savoir à quelle sauce il va être cuisiné. Un lundi midi comme un autre, en somme. Bruno Venanzi, dont la présence avait été notifiée, se fait remarquer par son absence. Ce n'est qu'à son retour dans le Limbourg que David Meekers saisit réellement l'objet du rendez-vous. Alexandre Grosjean lui envoie un mail récapitulant plusieurs contentieux entre les deux clubs, qu'ils doivent régler et qu'il lui demande de signer. Demande farfelue, puisque le document en question reste vague. Surtout, la bafouille du numéro trois liégeois mentionne le nom d'Edmilson Junior, alors que les deux hommes n'en ont pas touché un mot à table. Ils discutent des litiges " De Sart " et " Pirard ", pour qui le Standard réclame 800.000 euros aux Canaris, relatifs à un présumé non-respect du droit de préemption et à la valeur du portier en juillet 2016 sur le site spécialisé Transfermarkt, et même d' Iván Bulos, bref international péruvien passé par les deux clubs sous l'ère Roland Duchâtelet, sans jamais avoir foulé la pelouse du stade Maurice-Dufrasne. Mais avant ce mail, pas une syllabe ne concerne le Belgo-Brésilien. Cette entrevue, pourtant à l'initiative du matricule 16, relance tout. Les dirigeants du Stayen, de nouveau déterminés à faire la lumière sur une affaire qui n'est plus qu'un secret de polichinelle au sein des hautes sphères du football noir-jaune-rouge, rencontrent les acteurs du deal et se procurent des preuves tangibles. Dans un courrier adressé à la police d'Hasselt en date du 18 décembre 2019, le STVV se constitue partie civile dans le cadre d'une plainte déposée au pénal par le juge d'instruction qualifié, entre Noël et le Nouvel An, à l'encontre du RSCL et de son président, Bruno Venanzi. Une autre plainte, cette fois à la FIFA ( voir cadre), au même titre que des perquisitions, devraient suivre. Contacté, le Standard de Liège ne se dit " pas au courant " de la procédure pénale.