Des rivières de rhododendrons coulent dans le magnifique Centre Technique National Fernand Sastre. Clairefontaine-en-Yvelines se love confortablement au c£ur de la forêt domaniale de Rambouillet et Versailles n'est pas loin. C'est dans ce palais de la nature que le football français pense, vit, innove, jette des regards vers demain et, surtout, travaille.
...

Des rivières de rhododendrons coulent dans le magnifique Centre Technique National Fernand Sastre. Clairefontaine-en-Yvelines se love confortablement au c£ur de la forêt domaniale de Rambouillet et Versailles n'est pas loin. C'est dans ce palais de la nature que le football français pense, vit, innove, jette des regards vers demain et, surtout, travaille. Directeur Technique National, Aimé Jacquet est plus que jamais un homme d'avenir. Il transmet son savoir et ses acquis aux jeunes, est le chef de service d'une quarantaine de personnes qui £uvrent pour le bien du football tricolore. Mais Jacquet est aussi l'homme qui a permis à son pays de vivre le 13 juillet 1998 un énorme moment en prenant la mesure du Brésil en finale de la Coupe du Monde. C'était la France qui gagne, celle d'un esprit d'équipe, d'un plan sportif et éducatif orchestré autour des centres de formation, des couleurs à l'image de sa société. Huit ans plus tard, juillet 98 est quasiment aussi célèbre que mai 68 car c'est un mois qui a marqué l'histoire. Aimé Jacquet : La mise en place d'un projet deux ans avant que la Coupe du Monde n'arrive en France. Dès la fin de l'Euro '96 en Angleterre, nous avons tenu compte de notre bilan intéressant en raison de notre présence en demi-finales. Je me suis accordé de la réflexion pour me donner les moyens de la réussite. J'avais du matériel, de bons joueurs. J'étais très content de mon Championnat d'Europe où nous avons été éliminés par la Tchécoslovaquie. Il y avait du répondant. Dans le vestiaire, au c£ur de la déception née d'une élimination, j'ai affirmé : - Les gars, c'est dur mais une chose est claire, on a pour faire. 11 joueurs de cet effectif ont été recrutés et sont partis en Italie, en Allemagne, en Angleterre. Rien que cela symbolisait leur talent. Mais encore fallait-il offrir la possibilité de bâtir un groupe, quelque chose de très ambitieux était jouable. Une équipe, ce n'est pas que 11 joueurs et, en Angleterre, je n'avais pas, par exemple, bien géré les remplaçants sans qui rien n'est possible. Je m'étais aussi rendu compte qu'on ne pouvait pas tout faire seul. A un moment, la fatigue, l'usure, la pression et l'isolement ont raison de vous : on loupe des choses. Dès lors, sur la route de la Coupe du Monde, j'ai choisi mon staff avec trois entraîneurs ayant chacun des responsabilités, des orientations et des missions parfaitement ciblées. Philippe Bergeroo était mon second, très proche de moi, chargé de l'entraînement des gardiens de but et, surtout, de la surveillance des équipes étrangères. Il regardait, observait, étudiait les autres équipes nationales dans leur fonctionnement afin qu'une éventuelle nouveauté, intéressante pour la France, ne nous échappe pas. Henri Emile avait la responsabilité de toute la logistique : l'organisation des voyages devait être parfaite (terrains d'entraînement près des hôtels, etc.) afin d'éviter les pertes de temps. Encore plus important : Henri Emile était l'interface avec les joueurs. Il était à leur écoute et je l'emmenais toujours avec moi quand j'allais discuter avec un de mes internationaux. Roger Lemerre nous a rejoints un peu plus tard et a géré la préparation physique. Deux ans avant 98, j'ai dit à mon président : -Je suis prêt, laissez-moi faire et nous serons champions du monde. Il exprima son accord, débloqua les fonds nécessaires, et nous nous sommes lancés dans cette grande aventure. Lors des matches amicaux, la gagne est venue après les essais, l'étude de la complémentarité des gens à gauche et à droite, le doublement des postes, la mise en place du système... Mon souci principal tournait autour de l'utilisation du joueur à son poste, dans son rôle et dans son expression. Ce sont les trois critères essentiels de ma vision des choses et il en allait déjà ainsi quand j'étais entraîneur à Bordeaux. En sélection, c'est plus difficile car le groupe ne se réunit que cinq ou six fois par an. De plus, au gré des blessures, des problèmes personnels ou familiaux, des difficultés dans leurs clubs et des suspensions, on ne retrouve pas les mêmes un mois plus tard. J'ai parcouru des milliers de kilomètres pour rencontrer les joueurs, parlementer, les aider, les soutenir, les encourager. Nous avons essayé et quelque chose a progressivement vu le jour comme je l'avais prévu. Ce ne fut pas toujours facile mais cet équipage avait tout à bord pour naviguer loin. J'ai passé du temps à tout expliquer mais les médias, obnubilés par l'immédiat, ne retransmettaient pas le fond de ma pensée, les bases de mes plans, la nature de notre travail. Le résultat ne s'arrêtait pas à la sanction d'un match ou au spectacle. Il y avait plus important : les progrès du groupe, que tout le monde ne voulait ou ne pouvait voir. Mais, honnêtement, cela ne m'a jamais perturbé. J'avais mon fil conducteur, mon organisation, un langage intérieur extrêmement sincère, authentique, sans langue de bois : c'est comme cela qu'on avance. Un sélectionneur national doit s'offrir des sécurités, c'est-à-dire penser à l'éventualité de remplacer son buteur, un des piliers de la ligne médiane ou de la défense. Cela ne se fait pas du jour au lendemain et c'est au bout de deux ans de travail, de communication et de relationnel que tout a été envisagé avec des solutions à la clef. Le groupe a suivi car les joueurs voyaient que mes paroles n'étaient jamais vaines : je faisais ce que je disais. Je ne m'épuisais pas. Les joueurs vérifient toujours l'application du langage. Un entraîneur peut être rapidement mis en difficulté s'il ne joint pas le geste à la parole. Beaucoup m'ont dit qu'ils avaient intégré la certitude de réaliser une magnifique Coupe du Monde '98. La manière avait transformé mon ambition en langage collectif. C'est un tout mais je savais que les Bleus comptaient en leur sein un joueur exceptionnel : Zinédine Zidane. En 1995, alors que tout le monde s'y opposait, j'ai procédé à la relève de la garde, au changement de générations. Eric Cantona, Jean-Pierre Papin, David Ginola et beaucoup d'autres ont cédé le témoin à une nouvelle vague : Zinédine Zidane, Youri Djorkaeff et consorts. On parlotte beaucoup en France mais cette décision très importante a été prise en '95 : la suite prouva que l'analyse avait été bonne. Zidane, je l'ai convoqué pour la première fois à l'occasion d'un match contre les Tchèques dans un stade qui m'est cher : Bordeaux. Et Zinédine jouait aux Girondins. A un moment, nous avons été menés 0-2 avant de revenir à 2-2. Deux buts de Zidane. Finale de la Coupe du Monde en 1998 : deux buts de... Zidane. Voilà, on a fait le tour. Derrière tout cela, il y a donc du professionnalisme, du travail, du calcul mais aussi de l'audace. Savez-vous que Zidane avait été victime d'un grave accident ? Il était esquinté un peu partout mais on l'a retapé sans rien dire à personne. Je l'ai obligé à répondre présent : -Je t'ai fait confiance, il faut que tu y ailles. Zinédine n'a rien dit, ne s'est pas plaint, a été au bout. En voyant cela, on savait que quelque chose était en train de se passer. Il y avait son talent, lumineux, auquel s'ajoutaient sa volonté, sa force de travail et une personnalité unique. Dans tout ce concert, j'ai remplacé des grognards comme Jocelyn Angloma et Eric Di Méco par Bixente Lizarazu et Lilian Thuram qui n'avait jamais évolué à l'arrière droit. Marcel Desailly était un incontournable de la ligne médiane de l'AC Milan. Je lui ai demandé d'intégrer le c£ur de notre défense : il l'a fait avec le bonheur qu'on connaît. Il avait aussi l'immense Laurent Blanc. Je savais qu'il serait l'homme de la relance derrière. C'était mon Beckenbauer. J'ai tout reconstruit et je connaissais cette équipe sur le bout des doigts. Il fallait rester humbles car les hommes sont des hommes. Tout cela a été érigé alors que je ne disposais pas d'attaque. Je n'avais que des malheurs dans ce secteur. J'étais parfois obligé d'aligner un troisième milieu récupérateur car je n'avais pas d'attaquant. Je savais que mon équipe devait partir de ses bases défensives pour être très percutante. Qui a été le plus dangereux ? Lizarazu, côté gauche. J'associais Zidane à Djorkaeff et son intelligence de jeu et la précision de ses passes créaient des espaces dont profitait entre autres Lizarazu. J'ai mesuré les dégâts, bien sûr. Mais je me suis dit, et j'ai transmis le message au groupe : - On jouera sans lui. Et on avancera sans lui qu'on retrouvera plus tard. Mais, je vous dis pas : le lendemain de son exclusion, ouf ! Il a fallu remobiliser. Le groupe était prêt pour la tâche, a été à la hauteur des attentes, mais un joueur d'exception ne se remplace pas. Il y a eu des matches formidables. Les Bleus ont été impressionnants face à l'Italie mais ils ne marquaient pas et le risque d'être surpris par un contre était réel. Il a fallu attendre, attendre, attendre avant de connaître la vérité des tirs au but. En demi-finales, la Croatie a ouvert la marque et il a fallu que notre équipe s'élève et explose grâce à Lilian Thuram. Ce dernier a été monstrueux et fut le meilleur arrière droit de la Coupe du Monde. La France était dans une situation de confiance. C'était un atout énorme avant d'aborder la finale contre le Brésil. Le matin de ce choc, j'ai arrêté très vite le petit entraînement. La concentration était à son maximum : -Les gars, c'est ce soir qu'on joue. Il y a eu au moins un moment de partages, d'échanges, de fierté : c'était beau et, logiquement, cela ne nous a plus appartenu exclusivement. Tout le monde a vécu la finale. Même les gens qui ne sont pas concernés par le football sont descendus dans la rue et ont fait la fête. La multiculturalité ? On a toujours été comme cela. Quand j'étais jeune, j'étais entouré d'Italiens, de Polonais, de Hongrois, etc. L'équipe nationale de l'époque, avec Raymond Kopa, était déjà une photographie de la société française. Il était normal qu'elle le soit aussi en 1998. Le sport a toujours permis aux nations de se retrouver et le football est universel, rapproche les gens, les réunit. Cette joie reste : des gens qui ne se côtoyaient sont devenus des amis le soir de la finale. J'avais annoncé très tôt que 98 serait la fin de mon parcours au très haut niveau. Certains n'y croyaient pas. J'aurais pu accepter un pont d'or. Les offres n'ont pas manqué mais, non, ce n'était pas ma philosophie et je voulais rendre quelque chose au football, revenir à la base. C'est ce que je fais dans mon rôle de Directeur Technique National. Quand on se retire, c'est toujours un peu triste. Le moment le plus fort, c'est le succès en finale face au Brésil. Je redoutais les Pays-Bas. Je me suis imposé un black-out total durant la Coupe du Monde : je ne lisais pas la presse, je ne regardais que les autres matches nous concernant et j'ai suivi la demi-finale Pays-Bas-Brésil. J'ai eu très peur. On voulait tellement le Brésil. Pas par crainte des Néerlandais. Non, nous rêvions du Brésil, la meilleure équipe hier, aujourd'hui et demain. Cette finale on l'a tellement bien négociée. La progression brésilienne au fil du tournoi n'avait pas été terrible. Mais ce fut le cas aussi aux Etats-Unis, en 1994, quand le Brésil gagna quand même la finale. Ronaldo peut ne pas toucher un ballon avant de le mettre au fond sur un éclair. Ces mecs-là sont terribles. Les Brésiliens ont eu des occasions alors que nous avions gaspillé des ballons de but. S'ils étaient revenus à 2-1, cela aurait été très dur. C'est magique mais le plus beau moment réside ailleurs. Je songe à notre premier match qui survenait après deux ans de travail. Durant cette période, j'ai tout entendu : -On ne va rien faire, nous sommes nuls, cela n'ira pas... C'était du vrai défaitisme français légendaire. L'Afrique du Sud n'était pas un adversaire facile. La nuit avant ce match, je n'ai pas fermé l'£il. Le lendemain, c'était le Jour J. Le premier rendez-vous est toujours décisif. La France a brillé pour ses débuts et on savait que nous avions bien travaillé. Rien n'était acquis mais j'avais la preuve que le groupe était dans le bon, comme je le pensais. La vérité du terrain soulignait le chemin parcouru en profondeur. Après 20 minutes, j'avais perdu Stéphane Guivarc'h. Je l'ai remplacé par Christophe Dugarry. On a dit après : -Ouais, il a joué car c'est un copain de Zidane. Il y a des jours où je me demande si on fonctionne tous de la même manière... Dugarry est un des meilleurs jeunes que j'ai connus de ma vie d'entraîneur. Je l'avais vu arriver très jeune à Bordeaux. Je le connaissais parfaitement comme Lizarazu. C'est Dugarry qui a ouvert la marque, comme par hasard. Tout avait été étudié à l'avance. Cela nous a permis plus tard de remplacer Laurent Blanc. Ce sont des faits qui vous renforcent dans vos convictions. Je me souviens à la minute près de tout ce qui a entouré notre premier match : les chants des Sud-Africains nous défiant, l'entrée sur la pelouse, le mistral qui compliquait le contrôle du jeu et une équipe de France prenant son envol. Fantastique. Non, je n'ai rien inventé, moi. J'ai juste bénéficié de 25 ans de travail. J'ai mis tout mon potentiel, mon acquis, au service de ce groupe. Tout ce que je possédais, je l'ai engagé sur cette action, la Coupe du Monde, qui, vous vous rendez compte de la responsabilité, se disputait dans mon pays. C'était bien mais la France avait déjà eu de beaux moments : Reims, la Coupe du Monde '58, les Verts de Saint-Etienne, l'Euro '84, Marseille, Bordeaux, le Mondial '86, etc. Là, on a été au bout alors qu'on était passé à coté du rêve, et de peu à l'époque platinienne. En '98, en plus du génie de Zidane, on a vu la psychologie, le travail, la méthodologie du football français. Moi, je me suis senti dépositaire du travail de tous durant tant d'années. Je suis avant tout un éducateur avant d'être un entraîneur. La Coupe du Monde '98 a tout synthétisé. Tout cela date d'il y a huit ans. Après l'Allemagne, des piliers de cette époque vont prendre leur retraite. Je suis persuadé qu'ils finiront bien leur passage en équipe nationale. Ils savent après un Mondial raté et un Euro mitigé que c'est le moment de soigner le point final. Tout le symbole de cette attitude est illustré par Zinédine Zidane. Il est revenu, a sécurisé l'équipe, l'a relancée. Et qu'a-t-il fait pour préparer la Coupe du Monde ? Il a annoncé sa retraite. C'est fantastique car il pourrait encore jouer, même au Real. Zizou ne dit rien mais c'est quand même le maître là-bas. Son raisonnement est extrêmement honnête, intègre. Il ne veut pas tricher. Les joueurs de ce niveau ont des difficultés au moment de mettre un terme à leur carrière. On ne leur pardonne rien en bout de course. Zidane va sortir par la grande porte. Vous allez voir. Moi, je vous le dis aujourd'hui, je le connais parfaitement : il se prépare fameusement. Zidane est entouré. Il y a du monde près de lui et il jouera en grand leader. C'est le symbole, c'est 98 avec cette préparation, cette mise en place, ce sérieux. J'attends le Mondial 2006 avec impatience. Il faut aider les arbitres. Je suis un homme de terrain, je les respecte. Si on veut protéger le spectacle et punir les tricheurs, c'est le moment de se pencher sur le problème de l'arbitrage car c'est l'identité du football qui est en jeu. J'ai mes idées mais je les garde pour moi. Ce sera aux instances supérieures du football de lancer des idées si cela les intéresse. La Coupe du Monde ne peut qu'être belle car elle a lieu dans un pays qui aime ce sport, qui a une culture du ballon rond et qui aime le football joyeux. Les stades sont extraordinaires, conviviaux, et le public sera à la hauteur. Je souhaite que le jeu gagne et qu'on le protège. Sur les corners, n'êtes-vous pas gênés ? L'arbitre devrait siffler neuf fois sur 10 un penalty. Il ne le fait pas et c'est le jeu qui paye la facture. Quand on a puni les tacles par l'arrière d'une carte rouge, le jeu s'est éclairci. Les lois existent et il faut les appliquer. C'est le grand défi de 2006 : le jeu sera-t-il respecté ? Si c'est le cas, nous aurons une très grande Coupe du Monde. PIERRE BILIC, ENVOYÉ SPÉCIAL À CLAIREFONTAINE.