Tous deux ont vécu des moments chauds cette saison après avoir changé d'univers. Milan Jovanovic a tourné le dos à Liverpool pour retrouver la tête des hit-parades à Anderlecht. Moins démonstratif que lui, mais tout aussi solide dans ses certitudes et ses motivations, le keeper aux épaules de déménageur Bojan Jorgacevic a enflammé les débats en Flandre suite à son passage de Gand au Club Bruges, l'ennemi héréditaire des Buffalos... comme les Mauves sont ceux du Standard.
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Tous deux ont vécu des moments chauds cette saison après avoir changé d'univers. Milan Jovanovic a tourné le dos à Liverpool pour retrouver la tête des hit-parades à Anderlecht. Moins démonstratif que lui, mais tout aussi solide dans ses certitudes et ses motivations, le keeper aux épaules de déménageur Bojan Jorgacevic a enflammé les débats en Flandre suite à son passage de Gand au Club Bruges, l'ennemi héréditaire des Buffalos... comme les Mauves sont ceux du Standard. Mais il y a une réalité plus actuelle que ces oppositions ancestrales. Tant Anderlecht que Bruges lorgnent le même objectif : gagner le sprint des play-offs et empocher le titre. Unis comme des frères quand ils jouent en équipe nationale de Serbie, Jova et Jorga sont ennemis en championnat. Jovanovic : L'entraîneur de Bruges se comporte en gentleman. En nous flattant, Daum essaye de nous endormir. Si c'est le cas, il n'a pas atteint son objectif car, au contraire, on sait que tout se jouera au bout des play-offs, pas avant. Daum veut cacher les vraies ambitions de son effectif. Thomas Meunier, par exemple, l'a publiquement évoqué. Le coach peut raconter ce que bon lui semble : Bruges vise le titre, c'est évident et c'est très bien ainsi. Daum est un coach allemand, un compétiteur qui a gagné le titre en Allemagne, en Autriche et en Turquie ; il n'est pas venu faire du tourisme en Belgique. Et je ne suis pas le seul à dire que, comme Anderlecht, Bruges doit aussi porter le poids de ses ambitions et l'obligation de produire un jeu offensif... Jorgacevic : Le coach a donné son avis, qui est donc celui du Club, et il est le mieux placé pour situer les potentialités de notre effectif. Il n'est pas question de nos objectifs mais seulement de ce que tout le monde sait depuis le début de la saison : Anderlecht est favori. Après, il y a notre propre parcours et on verra où cela nous mènera. Le Club Bruges est confiant mais ce n'est pas en fonction du titre mais par rapport au travail quotidien. Le football a changé et Daum n'est pas venu à Bruges pour gagner un prix de beauté. Notre coach n'a pas le temps de fignoler ou de former patiemment des joueurs et des jeunes pour l'avenir. Les premières échéances étaient immédiates et cela n'a pas changé. Daum sait mieux que personne que le Club produisait un jeu bien léché qui ne rapportait pas grand-chose au classement général. Il faut gagner, le reste c'est pour plus tard. Jovanovic : Même si nous traversons une période plus délicate, on peut dire cela. Bojan estime que son club a emprunté le bon chemin. La remontée au classement général lui donne raison. Il y a quand même une grande différence entre les deux. Anderlecht doit gagner mais cela ne suffit pas : notre équipe a l'obligation en plus de le faire avec la manière pour satisfaire son public et les observateurs. C'est une pression logique à ce niveau et au vu des traditions. C'est quand même moins le cas au Club Bruges et Anderlecht ne peut pas se permettre de jouer comme Bruges. Daum n'a en effet pas besoin d'un prix de beauté. Je ne dis que c'est parfait chez nous mais l'attentisme brugeois ne passerait pas auprès du public anderlechtois. Jorgacevic : Il faut tout relativiser. Il faudrait que Bruges ouvre les portes ? Non, surtout pas. Cela n'a rien donné dans un passé récent et Bruges en a tiré les leçons. Rien n'est possible quand on encaisse trop de buts. Il nous est arrivé de nous découvrir et cela ne nous a pas réussi. Je n'ai pas envie d'encaisser trois buts pour prouver que nous jouons offensivement. Le problème ne se pose d'ailleurs pas ainsi. En soignant la récupération, notre équipe se protège, complique la tâche de l'adversaire qui ne rentre pas dans notre défense comme dans du beurre. Bien défendre, c'est se permettre de bien attaquer quand c'est possible. Et il faut éviter les clichés : Bruges a des stratèges dans sa ligne médiane et présente souvent trois joueurs dans le grand rectangle adverse. Quand Nabil Dirar est parti à Monaco, certains ont cru que le Club Bruges se replierait plus. J'adore Nabil qui est un grand joueur mais qu'a-t-on constaté ? D'autres joueurs ont tout simplement saisi leur chance. Cela en dit long. Jovanovic : Mais non. Au match retour de la phase classique entre Anderlecht et le Club Bruges, personne n'a posé cette question. 3-0 pour Anderlecht ! Est-ce que Daum était moins performant ? Absolument pas. Les erreurs défensives de son équipe ne lui étaient pas imputables, que je sache. Quand nous ratons un but, est-ce la faute de Jacobs ? C'est trop facile de tout expliquer, succès et défaites, par le travail et l'approche des coaches. Je ne cherche pas à diminuer leur impact mais ce sont d'abord les joueurs qui font la pluie et le beau temps. Nous devons assumer nos responsabilités : c'est d'abord sur le terrain que cela se passe. Pour moi, s'il faut chiffrer l'impact ou l'importance d'un coach sur la production d'une équipe, je l'estime à 5 % et le reste, 95 %, c'est l'affaire et le problème des joueurs. Cela vaut autant pour Jacobs que Daum. Jorgacevic : Daum me fait penser à Preud'homme avec qui j'ai eu la chance de travailler. Michel est concentré à 1.000 % sur chaque détail de son métier. Rien n'échappe à de tels coaches et ils font progresser tous les joueurs. Michel a eu un gros impact sur mes progrès et sur ceux de Gand qu'il a installé dans une autre époque. Avec lui, les Buffalos ont gagné la Coupe de Belgique et toute la vie de ce club a changé. Preud'homme avait déjà vécu tout ce que nous découvrions : ses mots étaient justes. MPH savait quand lever le pied ou, au contraire, mettre la pression. Pour moi, en tant que gardien, c'était un honneur et une motivation de bosser avec l'ancien meilleur keeper du monde. J'avais encore en tête ses exploits de la Coupe du Monde 94. Mais quand Hoefkens déclare qu'il n'a plus travaillé avec un coach aussi charismatique depuis Eric Gerets, je comprends : Daum nous a rendu du caractère par le travail. Ce coach insiste beaucoup sur le boulot, le sérieux, l'esprit collectif, la gagne. Ça me convient... Jovanovic : Le caractère... ça revient trop souvent à l'avant-plan quand on discute du football ici. Il y a des problèmes ? C'est à cause du manque de caractère. On gagne ? Cela s'explique par le caractère. C'est parce qu'on ne parle que de caractère que le football est dans le creux. Si Anderlecht et le Standard ne sont plus en Europa League, ce n'est pas à cause d'un manque de caractère. Une chose a quand même sauté aux yeux lors de nos duels face à AZ ou du Standard contre Hanovre : le manque de talent. La qualité, tout passe par là. Comme Bojan, j'ai travaillé avec Preud'homme qui avait une grosse influence sur le vestiaire. Il aurait pris un joueur par la gorge pour lui rappeler ses missions sur le terrain. Laszlo Bölöni, lui, c'est pas difficile il l'a fait et se moquait du nom du joueur qu'il agrippait dans le vestiaire. Mais ce qui est possible dans un club ne l'est pas ailleurs. Anderlecht ne fonctionne pas ainsi mais Jacobs sait mettre les choses au point avec les joueurs. En Belgique, on ne retient que le dernier match : le reste ne compte pas... Jorgacevic : Anderlecht est un grand club qui a l'habitude de réagir. Je ne crois pas que son effectif manque de caractère. Un championnat digne de ce nom ne peut pas se résumer à un cavalier seul. Si Anderlecht était hors portée, ce serait une catastrophe ; Il faut que Bruges, Gand, Genk, le Standard et Courtrai s'accrochent et on fera les comptes à la fin, pas maintenant. Jovanovic : Là, je rigole. Je me demande pourquoi Bruges aurait plus de leaders qu'Anderlecht. C'est totalement faux. Chez nous, il y a des leaders dans chaque ligne. J'ai plus de mal quand je fais le relevé à Bruges. Je respecte ce grand club qui, cette saison, a su se glisser dans la peau du sympathique outsider défiant le grand favori. La presse adore cette dualité. Quand on peut montrer un Jovanovic qui discute, on ne rate pas la photo. J'attire l'attention mais je ne suis pas le seul leader, loin de là. Oui, je rouspète ; oui, je râle mais je ne revendique rien. Ce que je dis, je le dis pour tout le monde. Ce serait plus simple de ne rien dire et Daum serait content : Anderlecht ne se ferait pas de soucis, serait plongé dans le sommeil. Je préfère réveiller. Quand on a du mal à l'extérieur, c'est d'abord à cause de moi ? Ok. Il paraît que certaines de mes critiques ont énervé Proto. Je n'ai pas visé la défense : toute l'équipe défendait mal. Il ne m'a rien dit. Au Standard, j'ai aussi affirmé régulièrement que nous jouions trop bas. Il faut chercher l'explication dans cette direction-là si Anderlecht n'a pas obtenu une plus grande différence après la phase classique. Anderlecht a tout intérêt à jouer plus vite et plus haut. Moi, je parcours désormais plus de terrain que jamais en championnat. Je ne suis pas le seul. Il y a parfois eu trop de distance entre les lignes, surtout contre les petites équipes qui en ont profité pour rester groupées. Jorgacevic : Moi, au contraire, j'estime que notre effectif compte plus que des leaders. Il y a une nouvelle dynamique brugeoise. Et ce sont les résultats qui ont permis de créer cette atmos-phère. Le public brugeois assume son rôle de 12e homme : son soutien est phénoménal. Les spectateurs mesurent que Bruges a tourné une page. Notre équipe va au charbon et les supporters s'identifient à nous. C'est le début d'autre chose pour un club qui attend le titre depuis des années. On assiste peut-être à une vraie mise en place. Je vois du talent, des personnalités et des complémentarités dans toutes les lignes. Quand Meunier est bien lancé dans le dos de la défense adverse par Vazquez avant de servir Akpala sur un plateau, je me dis qu'il y a tout dans ce but : maturité, vitesse, réalisme. Bruges sait déployer ses arguments offensifs et gérer un match collectivement. L'état d'esprit est formidable, cela compte. Anderlecht doit être champion et la deuxième place serait une catastrophe. A Bruges, rien n'est obligatoire pour le moment, si ce n'est un billet européen. Quand il y a des problèmes, Hoefkens me demande de l'accompagner. Anderlecht a des leaders, c'est évident, mais Bruges a aussi ses hommes forts qui travaillent durant 90 minutes. L'esprit est peut-être un peu plus collectif à Bruges sur le terrain et en semaine. Il y a une hiérarchie mais les anciens n'imposent rien aux jeunes. L'ambiance est chouette. La pression n'existe cependant pas qu'à Anderlecht. Le Club Bruges figure aussi au centre de toutes les attentions, ce qui est moins le cas de mon club précédent, Gand. Jorgacevic : Là, je réagis comme Jova. Il doit beaucoup au Standard et je me suis révélé à Gand. Nos chemins vers la reconnaissance ont été compliqués et je me suis battu : j'ai tout donné pour justifier la confiance des Buffalos. Mon transfert à Bruges est aussi une récompense pour eux. Si je n'avais pas été à la hauteur, Bruges ne se serait pas intéressé à moi. A un moment, j'ai dû faire un choix : la Turquie ou Bruges. L'offre brugeoise m'a tout de suite plu : grand club, tradition, une mentalité proche de la mienne. Ma femme était sur le point d'accoucher et ma famille est tout simplement heureuse en Belgique. Ce transfert est ce qui pouvait m'arriver de mieux et les supporters de Gand ont compris que leur club avait réalisé une affaire. Ils me l'ont dit. Maintenant, la page est tournée et j'espère sincèrement que Gand réalisera un bon parcours en play-offs. Jovanovic : Tout a été dit à propos de Jova et du Standard. Je n'oublie rien et ce club aura toujours une place dans mon c£ur. Cela veut tout dire et je n'ai rien à ajouter. Jorgacevic : Je ne suis pas du style à laisser tomber les bras. Il y a eu l'une ou l'autre imperfection mais cela me motive encore plus. Je mets la gomme à l'entraînement : c'est ma façon de réagir. Et j'en sors plus fort. Je n'ai jamais fonctionné autrement. Jovanovic : Comme Jorgacevic, finalement. Il a un tempérament moins explosif que le mien. Je peux m'énerver mais cela ne dure jamais longtemps. Mon métier est une chance et je la vis avec passion. Je laisse parler mon c£ur. Il m'est arrivé de ne pas être en forme, On ne peut pas l'être durant toute une saison. Je suis alors montré du doigt comme si j'étais le seul responsable quand la machine ne tourne pas. Ce n'est pas grave, je supporte et c'est aussi pour cela que j'ai réussi une carrière. On n'y arrive pas si on ne résiste pas à la critique justifiée ou pas. Si j'aime bien donner mon avis, sans jamais blesser personne, je n'évite pas les reproches. Je préfère qu'on me dise la vérité après un match : si c'est mauvais, c'est mauvais, point final. Je n'ai pas été saignant récemment, pas de problème, mais un match n'a jamais résumé une saison. Quand on me remplace après 70 minutes, je suis étonné car je peux encore faire la différence. La presse attend beaucoup et quand Bojan arrête tout, je vois un 6 dans les journaux. Je me demande parfois ce qu'il doit faire dans sa cage pour décrocher un 7... Jovanovic : Je ne pense pas. Au risque de vous étonner, cette formule ne me déplaît pas. Mais elle véhicule une injustice. Quand on réduit un écart par deux, c'est une façon de pénaliser la meilleure équipe de la saison. Elle mériterait, au contraire, un bonus mais les autres parleraient d'éthique bafouée. Ne l'est-elle pas quand on divise l'écart par deux ? A mon avis, chaque équipe devrait garder l'intégralité des points de la phase classique. Ce serait plus simple, plus logique, plus sportif. Jorgacevic : Je n'aime pas les play-offs. Cette formule n'apporte rien, si ce n'est aux médias. Ce n'est plus un vrai championnat mais l'addition de deux épreuves différentes qui ont leur propre rythme. Au bout de la saison, on voit des footballeurs épuisés, usés par un calendrier infernal qui ne permet plus de se reposer. Jovanovic : Quand on y ajoute des matches européens, c'est lourd et cela peut contribuer à expliquer la perte de points en championnat contre des équipes plus fraîches. Jorgacevic : Je crois que Gand réalisera un parcours plus intéressant et je ne pense pas que cette équipe bien rodée subira un long passage à vide comme la saison passée. Genk a du talent et le Standard luttera jusqu'au bout pour décrocher une place européenne. Je ne serais pas étonné par la présence de Courtrai qui pratique un jeu positif. Jovanovic : J'ai aussi été étonné par la maturité des Courtraisiens. Jorgacevic : Oui mais je ne sais pas si cela influencera le choix du coach national serbe. Jovanovic : Il faudrait d'abord qu'il y en ait un, alors que les éliminatoires pour la Coupe de Monde 2014 commencent en septembre. On cherche aussi un président. Jovanovic : Anderlecht. Jorgacevic : Le favori n'a pas changé : Anderlecht. Jorgacevic : Un coach qui gagne a toujours raison. Jovanovic : Il n'y a pas qu'Anderlecht qui le dit. Jorgacevic : C'est le domaine de Daum... Jovanovic : Bojan is my friend et je lui souhaite de tout c£ur de grands play-offs mais le titre, c'est pour nous. Même si on aurait dû se renforcer en janvier pour mieux aborder tous ses rendez-vous, notre effectif est plus riche. Notre département offensif est impressionnant. Je respecte Bruges mais je n'ai pas peur... Jorgacevic : Moi non plus. Jovanovic : Je sais mais je veux dire que si Anderlecht joue et à son niveau, ça ira. Jacobs connaît le football belge et les play-offs, Daum pas. C'est aussi un avantage. Je serai peut-être entraîneur plus tard, Si c'est le cas, cela me plaira : les play-offs, l'effectif à gérer, le jeu offensif... PAR PIERRE BILIC - PHOTOS : IMAGEGLOBE" En Europe, Anderlecht et le Standard ne manquent pas de caractère mais de talent. " (Jova) " Le Club compte plus que des leaders. Il y a une nouvelle dynamique. " (Jorga) " Bojan is my friend mais le titre est pour nous. " (Jova)