L'agent Christophe Henrotay, qui a été inculpé le mois dernier, a gagné des millions sur le transfert de Youri Tielemans à l'AS Monaco en 2017. Mais le joueur n'était pas au courant. Romelu Lukaku, lui aussi, s'est rendu compte que son ancien agent avait placé ses propres intérêts avant les siens.
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L'agent Christophe Henrotay, qui a été inculpé le mois dernier, a gagné des millions sur le transfert de Youri Tielemans à l'AS Monaco en 2017. Mais le joueur n'était pas au courant. Romelu Lukaku, lui aussi, s'est rendu compte que son ancien agent avait placé ses propres intérêts avant les siens. BigRom a donc décidé, lors de son transfert de Manchester United à l'Inter Milan l'été dernier, de ne pas seulement faire appel à l'agent Federico Pastorello, mais aussi au bureau d'avocats Cresta. Celui-ci - un ' Sports Law Firm' - est la propriété de Sébastien Ledure, Arnaut Kint et Wouter Janssens. On ne peut donc pas vous considérer comme les agents de Lukaku ? Sébastien Ledure : Non. Nous ne rechercherons jamais un nouveau club pour un joueur. Sur ce plan-là, nous n'avons aucune légitimité. Mas votre question touche à l'essence même du problème. Tout le monde pense que, pour un joueur, tout est réglé à partir du moment où il a un agent. D'ailleurs, l'agent dira souvent à son joueur : " Concentre-toi sur le terrain, je m'occupe du reste. " Mais les intérêts de l'agent et du joueur ne sont pas toujours identiques. Souvent, il arrive que les agents négocient leur propre commission. Mais, dans ce cas, où commence l'intérêt de l'agent et dans quelle mesure celui-ci interfère-t-il avec l'intérêt du joueur ? Le message que nous adressons aux joueurs est donc : " Ne confie jamais ton sort aux mains d'une seule personne. " Veille à ce qu'il y ait un système de contrôle, afin que tu puisses décider toi-même de ta carrière. Car, lors de chaque transaction, il y a un gâteau dont il faut couper des parts : la somme de transfert, le salaire, la commission de l'agent, le sell on fee, etc. Si chacun comprend à qui revient chaque part, il n'y a aucun problème. Mais la question est de savoir si tout le monde est au courant de tout. Si Henrotay avait gagné des millions sur le transfert de Tielemans à Monaco, mais que le joueur était au courant, il n'y aurait eu aucun problème ? Ledure : Il y aurait peut-être eu un problème d'éthique, mais c'est un autre débat. Lorsqu'un joueur marque son accord pour qu'un club réalise une plus-value de dix millions d'euros sur son transfert, et que son agent reçoit aussi six millions, il y a une transaction entre des parties qui ont pris connaissance des faits à un niveau équivalent et qui ont marqué leur accord. Nous disons aux joueurs : donne à chacun ce que tu veux, mais reste informé. Petit à petit, très lentement, nous voyons qu'il y a une prise de conscience à ce niveau. Vraiment ? Des joueurs comme le défenseur de Genk Sébastien Dewaest et le milieu de terrain d'Anderlecht Adrien Trebel n'ont pas remis en cause leur agent Mogi Bayat lorsqu'il a été arrêté dans le cadre du Footbelgate pour pratiques financières frauduleuses. Ledure : Ces joueurs se disent sans doute que leur agent leur a permis de tripler ou de quadrupler leur salaire. Peut-être pensent-ils : je ne veux pas savoir combien ils ont eux-mêmes gagné sur la transaction, je suis content. Mais peut-être raisonneraient-ils différemment s'ils connaissaient le fin fond de l'histoire. Cet été, en plus de Lukaku, nous avons conseillé un autre international lors d'un transfert, un grand joueur étranger. Lors de ces deux dossiers, nous nous sommes rendus compte que beaucoup de joueurs n'étaient pas suffisamment au courant des mécanismes qui entrent en jeu lors d'un transfert. Et je peux m'imaginer que, pour les propriétaires de clubs, tout n'est pas toujours très clair non plus. Wouter Janssens : Récemment, j'ai rencontré l'avocat brésilien de Neymar. Il m'a dit : "Il y a deux choses qui sont très compliquées et dont peu de gens connaissent tous les aspects : la physique quantique et les transferts de footballeurs." Ledure : Mais, à la base, ce n'est pas si compliqué. Le problème, c'est qu'on les rend compliqués. " On ", ce sont ceux qui profitent du système actuel ? Ledure : Ils se trouvent peut-être un peu partout. Et surtout dans le monde des agents. Pastorello n'a probablement pas apprécié que vous contrôliez ses activités. Ledure : Mais si Lukaku dit que ce sera ainsi et pas autrement, l'agent répond : OK. C'est le droit du joueur. Vous ne nous trouverez pas en D1 Amateurs. Là, un joueur est déjà content lorsqu'il peut signer un petit contrat. Quoi qu'il en soit, vous ne risquez pas de vous rendre populaires auprès des agents. Ledure : Les agents sérieux et les dirigeants de club ne voient pas d'inconvénients à notre intervention. Ils se rendent compte qu'ils ont intérêt à travailler dans un environnement sain, car ils peuvent alors faire davantage encore la différence avec des concurrents qui n'en sont pas. Certains agents font d'ailleurs eux-mêmes appel à nous, par exemple pour assurer leurs contrats avec les clubs. Vous devez alors veiller à ce qu'il n'y ait pas de conflit d'intérets. Ledure : Nous avons une déontologie fixée par la loi. Si nous travaillons pour un client et que nous prenons connaissance de certains faits, nous ne pouvons pas travailler pour quelqu'un d'autre, dans ce même dossier, qui pourrait utiliser cette connaissance. Y a-t-il souvent des choses essentielles qui échappent à la connaissance des intéressés, lorsqu'ils signent un contrat dans le monde du football ? Ledure : Dans le sport en général, et certainement en football, on travaille encore beaucoup sur base de la confiance. Mais il y a beaucoup d'argent en jeu, de plus en plus. Et nous sommes souvent surpris de constater le peu d'importance que l'on accorde à certains aspects. Nous constatons que, dans le monde du sport, les contrats ne sont pas toujours relus très attentivement. Ce sont des textes secs, bien sûr. Mais ces textes secs déterminent le rapport de forces entre les différentes parties concernées par le contrat. C'est comme dans la vie de tous les jours : lorsqu'on signe un document, on ne prend pas toujours conscience qu'il peut y avoir des défauts. Lorsqu'on achète une maison, par exemple, il vaut mieux vérifier certaines choses. Mais, très souvent, les gens se disent simplement : cette maison, je la veux. Et lorsque les problèmes surgissent, il est trop tard. Dans le monde du football, c'est pareil. A un moment donné, le joueur, le club et l'agent ne veulent plus qu'une seule chose : signer. Et ils préfèrent qu'il n'y ait pas trop de remarques, sur des choses qui peuvent paraître accessoires à leurs yeux, mais dont nous savons qu'elles peuvent avoir de grandes conséquences. Janssens : Et, lors de l'achat d'une maison, il y a un notaire qui contrôle certains aspects. En football, ce n'est pas le cas. Lorsque les joueurs font appel à vos services, ne craignent-ils pas que leur agent considèrent cela comme un manque de confiance à leur égard ? Arnaut Kint : On pourrait se faire du souci s'il s'agissait d'un individu qui entretient une relation personnelle. Mais nous parlons ici d'un monde professionnalisé. Lorsqu'un footballeur de haut niveau prend conscience qu'il est en lui-même une petite entreprise, il fait ce que toute entreprise ferait : négocier un contrat de service. Les clubs le voient de cette manière, les agents s'organisent en ce sens, et les joueurs doivent se comporter de cette manière également. Et si des juristes interviennent dans la négociation du contrat, c'est pour examiner certains points, afin que tout soit bien clair pour tout le monde. Cela n'a rien de romantique. Devons-nous accepter que le monde du football agisse de plus en plus comme le monde des affaires ? Ledure : Plus un sport a une valeur économique, plus sa structure extrasportive se développe. L'aspect juridique en fait partie. Aujourd'hui, presque tous les clubs belges de division 1 ont un avocat à leur service. Janssens : L'introduction du VAR représente aussi une certaine forme de professionnalisation dont on pourrait dire qu'elle ôte une part de romantisme au football. Mais je vois peu de romantisme dans des affaires qui ne sont pas correctes ou pas transparentes. Aux états-Unis, on a bien compris que tout doit être transparent lorsqu'on veut donner une valeur ajoutée au sport. Ledure : Chez nous, on ne s'en préoccupe encore que trop peu. Aux Pays-Bas, Rabobank vient de décider de ne plus accepter de clubs de football professionnels comme clients ( car cela apporte " un risque accru, voire inacceptable, de blanchiment, corruption, fraude et autres abus ", ndlr). Lorsque de tels signaux retentissent, le football doit faire très attention. Heureusement, les dirigeants de la nouvelle école comprennent très bien que la valeur doit aller de pair avec la sécurité. On attend toujours un cadre qui définit parfaitement les règles pour les agents. Janssens : En 2015, la FIFA a dit aux fédérations nationales : voici les règles minimales que vous devez introduire pour les agents, mais vous pouvez aller plus loin. En Belgique, on s'est contenté de traduire ces règles minimales. La fédération anglaise, la Footbal Association (FA), a constamment adapté ces règles. Là-bas, ces règles sont suivies et toute violation est sanctionnée. Ledure : L'un des grands problèmes en Belgique, c'est qu'il n'y a aucune coordination entre les différents acteurs. Une chambre de compensation apporterait-elle des solutions ? Janssens : Cela dépend des compétences qui seraient attribuées à cette chambre. Serait-elle une simple passerelle, un compte sur lequel on verserait de l'argent qui serait ensuite redistribué ? Ou cette chambre de compensation pourrait-elle enquêter sur des transactions ? Pourrait-elle contrôler la dynamique d'un transfert, où va l'argent, si tout a été fixé contractuellement ?Mais on peut pousser la transparence à son paroxysme. Lorsque des commissions sont payées en noir, la chambre de compensation ne les retrouverait pas dans ses livres. Ledure : Il y a des choses que l'on ne pourra jamais contrôler, mais ce n'est pas une raison pour ne rien faire. Je pense qu'en Belgique, les clubs de football et leurs dirigeants sont demandeurs pour plus de transparence. Mais, même depuis l'éclatement du Footbelgate, d'autres dirigeants, joueurs et agents continuent à prétendre qu'ils ne voient pas le problème. La question est de savoir quel groupe prendra le dessus. La réponse semble évidente, non ? Certains grands clubs, eux-mêmes, ne se sont pas fait prier pour poursuivre leur collaboration avec Mogi Bayat. Janssens : Dans le règlement de la FA que nous venons d'évoquer, des incompatibilités ont été fixées pour les agents. Il est écrit, par exemple, qu'un agent ne peut pas appartenir officiellement à un club, mais aussi qu'il ne peut pas être de la famille d'un dirigeant de club. En Angleterre, Mogi devrait donc abandonner son rôle d'agent ? Janssens : Ou alors, son frère Mehdi Bayat devrait mettre ses mandats au Sporting Charleroi et à l'Union belge à disposition. Mais, sans parler de situations spécifiques : la Belgique pourrait peut-être s'inspirer de ces règles de la FA pour progresser dans la réglementation concernant les agents.