L'histoire belge de Kaveh Rezaei commence comme une saga familiale. " La première personne qui m'a parlé de lui, c'est mon père ", a récemment confié Mehdi Bayat. Grand amateur de football, le géniteur des deux frères les plus omniprésents du football national n'hésite jamais à rencarder son fils sur l'un ou l'autre talent qui foule les pelouses d'Iran. Généralement, Mehdi le remercie poliment. Mais devant l'insistance paternelle, il a quand même décidé de se pencher un peu plus attentivement sur le cas de Rezaei. Quelques mois et huit buts plus tard, le cadet des frères Bayat est certainement prêt à expliquer à tout le monde qu'il faut toujours écouter ses parents.
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L'histoire belge de Kaveh Rezaei commence comme une saga familiale. " La première personne qui m'a parlé de lui, c'est mon père ", a récemment confié Mehdi Bayat. Grand amateur de football, le géniteur des deux frères les plus omniprésents du football national n'hésite jamais à rencarder son fils sur l'un ou l'autre talent qui foule les pelouses d'Iran. Généralement, Mehdi le remercie poliment. Mais devant l'insistance paternelle, il a quand même décidé de se pencher un peu plus attentivement sur le cas de Rezaei. Quelques mois et huit buts plus tard, le cadet des frères Bayat est certainement prêt à expliquer à tout le monde qu'il faut toujours écouter ses parents. Traducteur attitré de son numéro 9 depuis son arrivée en Belgique, l'administrateur-délégué du Sporting n'est cette fois pas présent dans la salle de presse du Mambour. Babaket sa mère sont venus de Bruxelles pour jouer les interprètes, du perse au français. Car si Kaveh Rezaei débarque avec un " bonjour " plein d'assurance, et a rarement besoin de passer par la case traduction pour commencer à répondre aux questions, ses cours intensifs dans la langue de Molière ne lui permettent pas encore de s'exprimer avec l'aisance nécessaire pour l'exercice d'une interview au long cours. On entend souvent dire qu'il y a beaucoup de talent en Iran, mais que la transition entre le pays et l'Europe est trop difficile pour être souvent réussie. Pour toi, ça n'a pourtant pas l'air de poser de problème. KAVEH REZAEI : C'est sûr que j'ai pris un risque. Passer de l'Iran à la Belgique, c'est tout de même assez différent. Vous savez, changer d'équipe au sein d'un même championnat, c'est déjà difficile parfois, ça demande une période d'adaptation. Et moi, j'ai carrément changé de continent. Au début, j'ai eu quelques difficultés, mais le club m'a permis de m'adapter, petit à petit. Je suis parvenu à m'intégrer assez rapidement, et à me mettre à niveau afin de pouvoir aider au mieux mon équipe. Cette mise à niveau, elle a dû se faire sur quels aspects ? REZAEI : Sur le plan physique, pour commencer. La Belgique, c'est très physique ! Tu dois être prêt à disputer trois matches en six jours et dans chacun de ces matches, je cours douze ou treize kilomètres. Mais je suis très heureux d'avoir choisi le championnat belge, il est vraiment très intéressant. Et puis, c'est un tremplin idéal pour évoluer vers les plus grandes ligues du continent. Le jeu est très tactique ici, et surtout très physique. Si je dois expliquer le football belge à mes amis iraniens, ce sont ces aspects-là que je retiens. Le staff t'a beaucoup fait évoluer depuis ton arrivée ? Tu as dû adapter ton style de jeu ? REZAEI : Quand je suis arrivé, les scouts de Charleroi m'avaient déjà analysé pendant une saison entière. Ils me connaissaient par coeur, savaient quels étaient les points positifs et les points négatifs de mon jeu. Ils m'ont demandé de continuer à améliorer les positifs, et de travailler les négatifs pour qu'ils passent dans l'autre colonne. Et puis, les conseils du coach ont été précieux. C'est en les écoutant attentivement que j'ai pu m'adapter aussi vite. Après environ deux mois passés en Belgique, j'ai fini par m'adapter à l'environnement. Tu n'as pas seulement dû t'adapter à un changement de football, mais aussi à un changement de vie. REZAEI : On pourrait croire que c'est difficile pour un Iranien, qui vient d'une culture complètement différente, de s'épanouir en Europe. Mais le monde se rétrécit, les pays n'arrêtent pas de se rapprocher. Moi, par exemple, j'étais déjà venu en Europe par le passé. Pour le football, avec la sélection, mais aussi pour le plaisir. Les Iraniens sont des gens qui voyagent beaucoup. Du coup, tout m'a directement semblé plus ou moins familier. Je n'ai pas débarqué dans l'inconnu parce qu'avant de venir m'installer ici, je savais déjà à quoi m'attendre. Comment est-ce que tu décrirais Eslamabad-e Gharb, l'endroit où tu as grandi ? REZAEI : Je viens d'une ville de l'ouest du pays, près de la frontière irakienne. C'est une région habitée par une majorité de Kurdes. À cause de la guerre, la ville a eu un passé difficile, mais cette période commence à être derrière elle. Petit à petit, ça se passe mieux dans la région. D'ailleurs, c'est un endroit où il y a beaucoup de talents au niveau sportif. Kianoush Rostani, l'haltérophile, en est un très bel exemple (médaillé d'or aux Jeux olympiques de Rio, ndlr). Il y a pas mal d'haltérophiles et de lutteurs dans les environs. Qu'est-ce qui dirige vers le football un enfant né dans une région de lutteurs et d'haltérophiles ? REZAEI : C'est aussi une région de football ! S'il y avait un peu d'investissement dans la région, je suis sûr qu'on pourrait y trouver beaucoup de talents, qui pourraient renforcer pas mal de clubs du pays, ou même de l'étranger. Mais les huit années de guerre entre l'Iran et l'Irak ont beaucoup affaibli les jeunes de la région, et les infrastructures pour la pratique du sport. Fatalement, ça a diminué les chances qu'avaient les jeunes de s'investir dans un domaine. Personnellement, j'ai eu la chance d'être repéré dès mes onze ans par le club de Foolad, basé au Khuzestan, dans le sud du pays. C'était un peu le club à la pointe au niveau de la formation des jeunes, non ? REZAEI : Ils avaient une très bonne infrastructure, c'est sûr. C'était très professionnel. D'ailleurs, l'année avant mon arrivée, l'équipe première du club avait été sacrée championne d'Iran pour la première fois de son histoire. Même chez les jeunes, ils travaillaient avec une majorité d'entraîneurs étrangers. Pour ma progression, c'était vraiment l'environnement parfait. Je me rends compte aujourd'hui que j'ai eu de la chance, parce que c'est grâce à cette formation que j'ai pu évoluer et me retrouver en première division. Une fois pro, tu fais rapidement parler de toi, au point de te retrouver dans une saga en plein mercato : tu es convoité par Esteghlal et Persepolis, les deux grands clubs de Téhéran. Et ton choix fait beaucoup parler dans la presse... REZAEI : Dans cette situation, quel que soit votre choix, vous allez avoir des critiques, c'est sûr. Elles viendront automatiquement du camp adverse, parce qu'ils veulent vous mettre des bâtons dans les roues. Donc, on écrit des choses sur vous pour tenter de faire baisser votre confiance. Ce n'est pas une réalité propre à l'Iran, ça se passe comme ça partout dans le monde. Franchement, ça n'a pas été difficile pour moi, c'était tout à fait normal de passer par là. Le foot, c'est ça : vous faites un mauvais match et les médias vous critiquent. D'ailleurs, si vous voulez savoir la vérité, je ne les lis même pas. Tu as finalement choisi Esteghlal et tu as joué le Surkhabi, le fameux derby de Téhéran. On en parle souvent comme l'un des duels les plus bouillants du foot mondial. Tu peux nous raconter l'ambiance qui entoure ce match ? REZAEI : C'est vraiment un grand derby. Le genre de match qui ne se prépare pas seulement dans les jours qui précèdent. Dès que le calendrier sort, les supporters regardent à quelle date il aura lieu, et ça ne leur sort plus de la tête. On se charrie très tôt, entre supporters des deux équipes, même si ça reste toujours dans une bonne ambiance, sans trop de débordements. C'est difficile pour moi de comparer avec ce qui se fait ailleurs dans le monde, mais c'est sûr que c'est l'un des plus grands derbies du continent asiatique. Il faut se rendre compte qu'il y a parfois plus de 100.000 spectateurs qui trouvent une place dans le stade. Il faut savoir gérer la pression, dans ces cas-là... REZAEI : Honnêtement, ça n'a jamais été un problème pour moi. Cette pression, ce stress qui entoure un match pareil... J'aimais vraiment ça. Au final, tout cela me permettait de me préparer encore mieux, d'être très concentré aux entraînements, parce que je voulais absolument être prêt pour ce match. Tes prestations ont suscité des convoitises au Qatar. Tu as souvent pensé à l'argent que tu aurais pu gagner là-bas ? REZAEI : Pendant trois années de suite, j'ai eu des offres du Qatar. Et de Chine, aussi. Mais ça ne m'a jamais vraiment intéressé. Moi, c'était en Europe que je voulais venir pour tenter ma chance. Depuis que je suis tout petit, mon rêve était de jouer en Europe, pour me tester et découvrir quel est mon véritable niveau. Et je ne suis pas le seul dans ce cas : en Iran, beaucoup d'autres joueurs n'attendent que ça. C'est pour ça que je voulais venir ici, même si les offres venues d'autres clubs asiatiques, ou même iraniens, étaient plus élevées. Le pari semblait très audacieux, mais finalement tu es deuxième du championnat, et seulement un but derrière le meilleur buteur du championnat. C'est une surprise pour toi ? REZAEI : Pas forcément, non. Je faisais déjà partie des meilleurs buteurs à Esteghlal, et j'ai été deux fois meilleur buteur de l'Asian Cup. À chaque nouvelle étape de ma carrière, je fais tout pour être à la hauteur de mes ambitions. Le titre de meilleur buteur, ça devient une de ces ambitions ? REZAEI : J'adorerais devenir meilleur buteur, c'est sûr. Mais ce n'est pas le plus important pour moi. En fait, je veux surtout que mon équipe gagne. Je ne voudrais pas être meilleur buteur sans que ça permette à l'équipe d'évoluer. Je pense que ça se voit dans ma manière de jouer : mon objectif, c'est de faire gagner mon équipe. Je ne suis pas là pour gagner individuellement. Si l'équipe gagne, moi je gagne aussi. Et pour l'instant, elle gagne plutôt souvent. REZAEI : Je suis vraiment très content de nos prestations depuis le début de saison. On est toujours en course pour espérer remporter le titre et la Coupe. Mes seuls objectifs, ils sont là. À la dernière Coupe du monde, on avait vu un Iran très bien organisé, redoutable en contre, avec des attaquants généreux... C'est un style proche de celui de Charleroi, finalement. Ça peut jouer en ta faveur pour le Mondial ? REZAEI : Le plus important, encore plus que l'adaptation à un style de jeu, ce sera le mental. Si tu veux atteindre un objectif élevé, tu dois avant tout t'en donner les moyens. Les objectifs en Russie seront difficilement ambitieux, vu le tirage au sort... REZAEI : On est dans le groupe de la mort. Il y a du bon et du moins bon, dans ce tirage. Le moins bon, c'est évidemment que le groupe est très difficile, avec l'Espagne et le Portugal à affronter. On devra s'entraîner encore plus, et je fais confiance au sélectionneur Carlos Queiroz, qui est capable de nous donner les clés pour briller dans de tels matches. Le côté positif, c'est qu'on va jouer contre les meilleures équipes du monde, et que ça nous donnera à tous des opportunités de nous montrer. Peut-être qu'après cette Coupe du monde, plusieurs joueurs iraniens auront la possibilité de faire le grand saut et de rejoindre l'Europe.