A u loin, seul le bruit de l'autoroute trouble la tranquillité de ce quartier d'Amsterdam. Un cycliste, un homme bossu qui tire un chariot de courses contenant trois sacs, un automobiliste qui klaxonne... Personne ne se retourne. Nous sommes à Betondorp, un village où règne le même anonymat qu'en ville.

Dans l'Akkerstraat, il fait tout aussi calme. Les oiseaux chantent et le soleil chauffe le pavé. Entre la sobriété des maisons de béton et les habitations en brique rouge, une plaque attire notre attention.

Devant les fenêtres de la maison qui fait le coin, au n°32, on voit la photo d'un petit bonhomme tout mince en train de jongler avec un ballon. La photo est en noir est blanc. Le gamin, c'est Johan Cruijff, l'homme qui a changé le football et qui, ici, devant la fenêtre de la maison parentale, résume tout en une phrase : " Jouer dehors devrait être un cours à l'école. "

Cruijff a habité ici jusqu'à l'âge de 12 ans. Aujourd'hui, la maison qui fait le coin est louée à une femme qui a un enfant. Les rideaux sont fermés, les portes aussi. Elle préfère éviter tout le foin qu'on fait autour de Johan Cruijff.

Magasin de légumes

La maison est construite au carrefour de la Tuinbouwstraat et a de grandes fenêtres. On imagine des étagères couvertes de bacs pleins de salades, de betteraves, de concombres, de choux et de pois, les prix écrits à la craie en cents par livre... Le magasin de légumes de la famille Cruijff reprend vie.

C'est de là que, juste après la Deuxième Guerre mondiale, Manus Cruijff partait chaque matin à six heures dans un camion qu'il partageait avec deux autres légumiers du coin. Ensemble, ils allaient à la halle aux légumes, à l'autre bout de la ville, afin de faire des provisions pour leur magasin. Une expédition difficile à travers les rues sombres pleines de pièges et de trous, sur les rails du tram glissant et sans Touring Secours.

Entre-temps, Nel Cruijff-Draaijer travaillait au magasin. Quand son mari revenait, elle l'aidait à ranger les produits achetés au marché. Jusqu'à 18 heures, ils servaient les clients au magasin. Ensuite, ils entamaient leur tournée des clients puis ils rechargeaient les bacs vides dans le camion pour aller les remplir au marché le lendemain.

Lorsque leur mère devait faire le ménage et que leur père était au marché, les fils donnaient un coup de main au magasin. Henny avait deux ans et demi de plus que Johan. Ils portaient les sacs des clients, faisaient les comptes et aidaient à porter les bacs.

Quartier de ciment

Avant la guerre, le commerce de pommes de terre de la famille Cruijff se situait encore au Jordaan, un des quartiers les plus représentatifs d'Amsterdam, connu pour ses rues sombres pleines d'ivrognes, ses canaux puants et ses ruelles étroites. C'était un quartier pauvre qui souffrait sous l'occupation des Allemands sans scrupules. On y avait faim. Très faim.

Manus Cruijff était borgne et ne pouvait pas être engagé par les Allemands pour travailler. Il apportait illégalement de petites portions de viande aux habitants du Jordaan mais au cours de l'hiver 1944/45, son magasin a dû fermer, comme tous ceux du quartier : il n'y avait plus rien à manger...

Après la libération, les vitres d'un magasin de légumes de Betondorp ont été brisées : le propriétaire était un membre du parti national socialiste (fasciste) et l'espace s'est libéré. La belle-soeur de sa femme, qui habitait tout près, a prévenu Manus et, en accord avec la commune, la famille Cruijff a été autorisée à reprendre le commerce. En partie parce que Manus avait aidé les gens du Jordaan pendant la guerre.

Betondorp était alors le Betondorp dont Gerard Reve parlait dans son roman De Avonden et qu'il appelait le Quartier de Ciment. Plus tard, il allait décrire le quartier où il a grandi comme un quartier qui dégageait " une profondeur incommensurable, une mélancolie à laquelle personne ne pouvait échapper. Toi qui as grandi ici, abandonne tout espoir. La peur, le danger, la solitude, les maisons qui sont autant de grottes habitées par d'innombrables démons : c'est ça, ma jeunesse. "

Fournisseur de la Cour

Mais la famille Cruijff venait du Jordaan et l'atmosphère villageoise qu'elle rencontrait dans son nouveau quartier n'était en rien comparable avec ce qu'elle avait connu en plein coeur d'Amsterdam. C'est l'année où Reve a écrit son classique que le deuxième enfant de la famille a vu le jour. Il s'appelle Johan mais ses parents et tout le quartier l'appellent Jopie ou Jo.

Quand il habitait au Jordaan, Manus supportait le FC Blauw-Wit Amsterdam mais à Betondorp, il habitait en face du stade De Meer et l'Ajax devint son nouveau club. Dès qu'il avait un peu de temps, il se rendait au 401 du Middenweg, où Nel était bénévole à la buvette. Le club des vrais habitants de Betondorp, c'était TWM.

Ajax, c'était le club de la ville, un grand club pour des hommes portant chapeau et fumant le cigare, accompagnés de femmes toutes pomponnées. Betondorp, fondé à la fin de la Première Guerre mondiale, était plutôt un village de travailleurs socialistes.

Pour avoir des nouvelles du club, il fallait passer par le magasin de l'Akkerstraat. À l'époque, les journaux ne donnaient pas encore d'infos sportives, tout au plus les classements. Manus, lui, savait tout ce qui se passait à l'Ajax. Il s'auto-proclamait même " Fournisseur de la Cour d'Ajax " car c'est chez lui que le club achetait ses fruits et ses légumes, que Jopie se faisait une joie de livrer : tout ce qu'il voulait, c'était être à l'Ajax.

Jopie en rouge et blanc

Les gamins de Manus rêvaient d'un avenir de l'autre côté de la rue, à moins de 400 mètres de chez eux. Le premier équipement que Jopie reçut était bien entendu rouge et blanc. Il avait trois ans et sa grand-mère le lui avait confectionné avec des loques. Elle avait tricoté les bas. Johan les portait autant que possible et tout le quartier le reconnaissait à son équipement rouge et blanc. À la buvette de l'Ajax aussi, il était déjà connu avant même d'être joueur. Manus était fier comme un paon.

Jopie était plusieurs fois par semaine à l'Ajax. À l'âge de cinq ans, il a rencontré Henk Angel, un ami de son père qui s'occupait des terrains du club et lui demandait de l'aider pour toutes sortes de choses. C'est ainsi qu'il a découvert les moindres recoins du stade. De Meer est devenu sa deuxième maison. Son avenir.

Aujourd'hui, quand on regarde le Middenweg depuis Betondorp, on ne retrouve plus rien de ce stade caractéristique. Depuis 1996, un nouveau quartier a été construit là où résonnaient les cris du public jusque dans les quartiers voisins. Ça fait mal au coeur aux nostalgiques car rien ne semble avoir existé auparavant.

Il en va de même d'autres choses dans le quartier. Pas la peine de chercher, dans Betondorp, des gens qui ont encore joué avec Cruijff. La plupart sont morts ou ont quitté le quartier depuis longtemps.

À l'autre bout de l'Akkerstraat, une femme âgée balaye le trottoir avec un balai de paille. Elle est vêtue d'un long tablier décoloré par les années, son dos semble porter le poids d'une longue vie. " Johan Cruijff ? Non ", dit Sjaan Scholtes (92) en secouant la tête. " J'habite ici depuis 36 ans mais je n'ai connu que Nel. Et pas bien. Juste bonjour. C'était une travailleuse. "

Café Betondorp

À la maison de quartier, il arrive que des gens de cette époque se rassemblent mais ce jour-là, elle est fermée. Comme le Café Betondorp, d'ailleurs. En face, une femme est assise dans son jardinet. Sa peau est rougie par le soleil. Elle n'a pas connu Cruijff non plus : elle n'habite là " que " depuis 20 ans.

Autre question pressante : y a-t-il ici un café ou un restaurant où l'on puisse aller aux toilettes ? Elle a une autre solution et tend la main : " Donnez-moi la main car je boîte. " Nous l'aidons à se lever et voyons une autre femme laisser son déambulateur près de sa chaise.

" Vous trouverez bien les toilettes, hein, je ne monte pas facilement les escaliers. " C'est une maison amstellodamoise telle qu'on les imagines : tapis persan, meubles bruns, rideaux en dentelle et fanfreluches.

Sous la fenêtre, les deux femmes parlent du temps qu'il fera demain et du soleil qui tape fort aujourd'hui. Une fois redescendus, nous la remercions pour son hospitalité : " Allez, vous êtes soulagée. "

Une fois de retour au n°32 de l'Akkerstraat, nous constatons que la porte d'entrée de la maison d'en face est ouverte. Une femme aux cheveux blonds, rouge à lèvre foncé et cils bouclés n'a pas lésiné sur le parfum. Elle charge sa voiture. Quand on lui pose une question sur Cruijff, elle rigole. Nous ne sommes pas les premiers.

Cigarettes et friandises

" Il y a beaucoup de monde ici, surtout ces dernières années, depuis sa mort. Mais j'aime bien, ça met de l'animation dans le village. "

Marian Bijenveld (74) habite depuis 1970 dans la maison en face du magasin de légumes des Cruijff mais elle n'a pas connu la famille. Manus était mort depuis longtemps, le magasin avait été remis et Nel était allée habiter deux rues plus loin avec ses deux enfants. La librairie De Akker, tenue à l'époque par Bijenveld, avait succédé à la librairie P. Nuijs, une bibliothèque où Manus empruntait des romans policiers de son auteur favori, Edward Multon.

Le pont Johan Cruiff au sein du quartier où se trouvait l'ancien stade De Meer de l'Ajax., Dirk-Jan van Dijk
Le pont Johan Cruiff au sein du quartier où se trouvait l'ancien stade De Meer de l'Ajax. © Dirk-Jan van Dijk

La librairie De Akker était plus que cela, c'était un vrai petit magasin de quartier où on pouvait acheter des cigarettes, des périodiques, des bouquins et des friandises. " C'était le bon temps ", dit Bijenveld. Il y avait un magasin à chaque coin de rue : des vêtements, des fruits secs, des légumes et, sur le Brink - le centre de Betondorp, sur lequel toutes les rues débouchent - un épicier, un boulanger et un boucher.

Bijenveld connaît le quartier comme sa poche car les gens venaient dans son magasin. Johan Cruijff aussi. " Pour acheter des cigarettes, hein... Et des friandises pour ses enfants. C'était un homme très sympathique, tout ce qu'il y a de plus normal. Sinon, je l'aurais ignoré. Beaucoup se prenaient pour des hippies mais pas Johan. "

Maison maudite

Bijenveld a vu le quartier changer. Les petits magasins ont fermé leurs portes sous la pression des grandes surfaces de la ville et les enfants qui animaient les rues du village sont partis. Les maisons libérées ont été louées. Maintenant qu'elles sont vendues, Betondorp attire à nouveau des jeunes.

" C'est vraiment un village mais les gens sont très centrés sur eux-mêmes. J'ai des voisins depuis trois ans et je ne les ai pour ainsi dire jamais vus. Avant, on vivait plus ensemble, on se connaissait mieux. Quand je suis venue habiter ici, on m'a sondée. On voulait savoir qui j'étais, d'où je venais, etc. Il fallait entretenir son jardinet. Si on ne le faisait pas, la commune le faisait et envoyait la facture. Quand on voit certains jardins maintenant... "

Bijenveld doit s'en aller. Elle monte dans sa voiture et nous fait signe. " Bonne chance, hein ! " Dans l'Akkerstraat, seul Hans Bethlehem a encore joué au football en rue avec Cruijff nous dit l'exploitant de De Lekkernij, une sandwicherie sur le Brink. Mais ici aussi, la porte est fermée. Nous laissons un message pour demander si nous pouvons téléphoner mais la vieille femme au balai qui habite en face secoue la tête : " Il n'a pas le téléphone. "

Juste après le décès de Cruijff, en 2016, Bethlehem s'est exprimé dans le Volkskrant : " Même Johan a toujours dit qu'il n'osait plus entrer dans la maison de l'Akkerstraat. Son père s'y est effondré d'une crise cardiaque. Johan l'adorait, il ne voulait pas se souvenir de la façon dont il était mort. "

Montre arrêtée

Cruijff n'avait que douze ans à l'époque. Il était aller rechercher son diplôme à l'école et l'instituteur lui a dit qu'il devait rentrer chez lui. Il ne savait pas pourquoi mais quand il est arrivé devant la maison, il a vu une ambulance. " Papa s'est senti mal ", lui a dit sa maman. Un peu plus tard, ils apprenaient qu'il était décédé.

Cruijff n'allait jamais oublier la mort de son père. Celui-ci est enterré juste en face de De Meer et quand il s'y rendait à vélo, il parlait avec lui. Il lui racontait ce qui se passait à la maison, lui disait que sa mère travaillait dur, lui parlait de football, lui disant que les arbitres étaient mauvais ou qu'il était en rogne avec la direction de l'Ajax.

À chaque fois qu'il avait une décision difficile à prendre, il lui demandait conseil. " Le lendemain, quand je me levais, je savais ce que j'avais à faire ", dit-il dans Mijn Verhaal, sa biographie.

" Il est logique qu'à un certain moment, on se mette à douter. Qu'on se demande si tout cela est bien vrai. (....) Car personne n'est jamais revenu sur terre. J'ai un peu mis mon père au pied du mur. Je lui ai demandé d'arrêter ma montre lorsqu'il serait près de moi, sous quelque forme que ce soit. C'est peut-être un hasard mais, le lendemain matin, ma montre s'était arrêtée.

Mon beau-père vendant des montres, il l'a fait vérifier par un horloger qui n'a rien trouvé mais qui l'a remise en marche. Le surlendemain : pareil, ma montre était de nouveau arrêtée. Je suis retourné au magasin et ils n'ont de nouveau rien trouvé. Ce soir-là, j'ai dit à mon père qu'il m'avait convaincu. Ma montre ne s'est plus jamais arrêtée, je la porte toujours. "

Cruijff court

L'Ajax a été champion deux jours avant notre visite et, même si De Meer n'est plus là, Betondorp a fêté cela. Depuis 1996, c'est cinq kilomètres plus au sud que bat le coeur du club. Et depuis cette saison, le stade s'appelle Johan Cruijff Arena.

Un homme vêtu d'un maillot de l'Ajax, d'une chaîne en or et d'un pantalon de pyjama à l'effigie de Batman passe devant nous. Ses genoux touchent pratiquement le guidon et les pneus de son VTT rouge crissent à chaque mouvement du corps.

Au bout de l'Akkerstraat, un drapeau de l'Ajax flotte à une fenêtre. Trois maisons plus loin, un immense maillot du club est accroché à la façade. La rue débouche sur un tronçon de verdure sous l'immense écran anti-bruit qui borde le ring d'Amsterdam. Un homme promène son chien, des sonnettes de vélo résonnent, on entend des ballons et des voix d'enfants.

Des jeunes vêtus de maillots de l'Ajax jouent sur le Cruijff Court, juste à côté d'un terrain de basket et d'une plaine de jeux. Aujourd'hui, ils ne se prennent plus pour Cruijff, mais pour Tadic, De Ligt ou De Jong.

Johan Cruijff a passé des heures à cet endroit tout comme dans les rues de Betondorp et sur le terrain derrière l'école, 't Zandje. Une parcelle de 30 mètres sur 40 où il n'y avait pas de flics. Car à l'époque, ceux-ci verbalisaient les gamins jouant en rue.

Monsieur Hamel, l'instituteur, arbitrait les matches qui empiétaient parfois sur les heures d'école. Comme ça, il s'amusait aussi. Monsieur Melis, chargé de fermer les portes de l'école à 17h30, les laissait jouer plus longtemps aussi. Il s'amusait à les regarder, tout comme les hommes qui rentraient du travail. Et Jopie dirigeait.

Bon garçon

Après la mort de Manus Cruijff, Nel et ses enfants ont emménagé dans une plus petite maison de Betondorp. Henny ressemblait à son père : il était grand, costaud, avec beaucoup de cheveux noirs, comme les gens du Jordaan. Jopie était mince et frêle, il avait les cheveux plats. Il ressemblait à sa mère et avait le même caractère. On disait de lui qu'il était " très bon garçon. " Il était ambidextre et disait qu'il le devait à son père, avec qui il rigolait beaucoup.

Balle au pied, Henny a longtemps été meilleur que Johan. Quand il y avait un petit match, c'était toujours lui qu'on choisissait en premier. Au début, Jopie n'avait même pas le droit de jouer avec son frère et ses amis alors il se mettait à râler si fort que les adversaires de Henny finissaient par le prendre. Au fil du temps, cependant, Henny a voulu Jopie dans son équipe. Et celui-ci était tellement bon qu'à la fin, l'adversaire était autorisé à jouer avec un homme de plus.

Quand il pleuvait, les gamins jouaient sous un pont franchisant l'Akkerstraat ou ils faisaient des concours de tête sans que le ballon ne puisse toucher le sol. Gravier, sable, pierre, herbe... Chaque revêtement avait son ballon... C'est toujours comme cela aujourd'hui à l'Ajax. Car c'est comme ça que Jopie a appris à jouer au football.

Enfin, appris... Cruijff est le football, il n'a fait qu'améliorer son art sur le gravier. Avec tellement d'élégance qu'à la fin, ses amis et lui ne tombaient plus. Car tomber sur le gravier, ça fait mal. En rue, ils mettaient un bloc dans les trous. Celui qui le touchait avait un point. C'était comme ça qu'ils apprenaient à viser. Et les ballons du Hema rebondissaient très bien, ça favorisait l'anticipation.

Serpent

Ils travaillaient leur technique avec des balles de tennis et Jopie les envoyait si loin et si fort qu'elles restaient parfois coincées dans les rayons d'un vélo. Quand c'était possible, ils utilisaient un vrai ballon en cuir mais aussi des boîtes métalliques, des pierres, du papier ou de l'aluminium. Pour Jopie, tout faisait office de ballon.

Lors des petits matches, ses adversaires haïssaient son habileté. C'était un serpent : ils n'avaient pas encore eu le temps de le voir arriver qu'il était déjà passé. Ce n'est qu'alors qu'ils comprenaient ce qu'il avait fait. Pas toujours, d'ailleurs. Son cerveau et son pied ne faisaient qu'un. Son frère lui demandait s'il lui arrivait de réfléchir. " Non ", répondait-il. " Celui qui réfléchit est en retard. "

Quand ils se rassemblaient pour jouer, c'était Jopie qui avait le ballon. Personne d'autre. Et c'était lui qui donnait le coup d'envoi. Normal... Il avait découvert que son pied avait plusieurs parties et qu'il pouvait manier le ballon avec chacune d'entre elles : une pour donner de l'effet et surprendre l'adversaire, une pour être efficace face au gardien, une pour la précision et une pour la vitesse. Pareil avec son corps, qu'il plaçait dans la perspective du ballon pour mieux emmener celui-ci. C'était comme ça qu'il parvenait à aller plus vite, à être plus souple, inarrêtable.

À l'époque, déjà, ses amis savaient : Jopie ne deviendra pas footballeur, il l'est déjà.

Sources : Johan Cruijff, Mijn Verhaal, Het Amsterdam van Johan Cruijff, Cruijff ! De jonge jaren.

Elisez le meilleur joueur anglais de tous les temps

Cette semaine, sur le site sportmagazine.be, vous pouvez voter pour le meilleur joueur anglais de tous les temps. Sport/Foot Magazine a établi une présélection de 10 noms : Gordon Banks, Bobby Charlton, Steven Gerrard, Kevin Keegan, FrankLampard, Gary Lineker, Stanley Matthews, Bobby Moore, Wayne Rooney et Alan Shearer. Sur le site, vous pouvez désigner votre top 3 et, qui sait, remporter un prix. Dans les semaines à venir, nous procéderons de manière analogue concernant l'Allemagne, la France, l'Italie et l'Espagne.

Un ballon en béton à l'endroit où se situait le rond central de la pelouse du stade De Meer., Dirk-Jan van Dijk
Un ballon en béton à l'endroit où se situait le rond central de la pelouse du stade De Meer. © Dirk-Jan van Dijk
La maison située au n°32 de l'Akkerstraat, où Johan Cruiff a vécu jusqu'à ses 12 ans., Dirk-Jan van Dijk
La maison située au n°32 de l'Akkerstraat, où Johan Cruiff a vécu jusqu'à ses 12 ans. © Dirk-Jan van Dijk
Le stade De Meer a fait place, à l'heure actuelle, à des logements., Dirk-Jan van Dijk
Le stade De Meer a fait place, à l'heure actuelle, à des logements. © Dirk-Jan van Dijk
© Dirk-Jan van Dijk
A u loin, seul le bruit de l'autoroute trouble la tranquillité de ce quartier d'Amsterdam. Un cycliste, un homme bossu qui tire un chariot de courses contenant trois sacs, un automobiliste qui klaxonne... Personne ne se retourne. Nous sommes à Betondorp, un village où règne le même anonymat qu'en ville. Dans l'Akkerstraat, il fait tout aussi calme. Les oiseaux chantent et le soleil chauffe le pavé. Entre la sobriété des maisons de béton et les habitations en brique rouge, une plaque attire notre attention. Devant les fenêtres de la maison qui fait le coin, au n°32, on voit la photo d'un petit bonhomme tout mince en train de jongler avec un ballon. La photo est en noir est blanc. Le gamin, c'est Johan Cruijff, l'homme qui a changé le football et qui, ici, devant la fenêtre de la maison parentale, résume tout en une phrase : " Jouer dehors devrait être un cours à l'école. " Cruijff a habité ici jusqu'à l'âge de 12 ans. Aujourd'hui, la maison qui fait le coin est louée à une femme qui a un enfant. Les rideaux sont fermés, les portes aussi. Elle préfère éviter tout le foin qu'on fait autour de Johan Cruijff. La maison est construite au carrefour de la Tuinbouwstraat et a de grandes fenêtres. On imagine des étagères couvertes de bacs pleins de salades, de betteraves, de concombres, de choux et de pois, les prix écrits à la craie en cents par livre... Le magasin de légumes de la famille Cruijff reprend vie. C'est de là que, juste après la Deuxième Guerre mondiale, Manus Cruijff partait chaque matin à six heures dans un camion qu'il partageait avec deux autres légumiers du coin. Ensemble, ils allaient à la halle aux légumes, à l'autre bout de la ville, afin de faire des provisions pour leur magasin. Une expédition difficile à travers les rues sombres pleines de pièges et de trous, sur les rails du tram glissant et sans Touring Secours. Entre-temps, Nel Cruijff-Draaijer travaillait au magasin. Quand son mari revenait, elle l'aidait à ranger les produits achetés au marché. Jusqu'à 18 heures, ils servaient les clients au magasin. Ensuite, ils entamaient leur tournée des clients puis ils rechargeaient les bacs vides dans le camion pour aller les remplir au marché le lendemain. Lorsque leur mère devait faire le ménage et que leur père était au marché, les fils donnaient un coup de main au magasin. Henny avait deux ans et demi de plus que Johan. Ils portaient les sacs des clients, faisaient les comptes et aidaient à porter les bacs. Avant la guerre, le commerce de pommes de terre de la famille Cruijff se situait encore au Jordaan, un des quartiers les plus représentatifs d'Amsterdam, connu pour ses rues sombres pleines d'ivrognes, ses canaux puants et ses ruelles étroites. C'était un quartier pauvre qui souffrait sous l'occupation des Allemands sans scrupules. On y avait faim. Très faim. Manus Cruijff était borgne et ne pouvait pas être engagé par les Allemands pour travailler. Il apportait illégalement de petites portions de viande aux habitants du Jordaan mais au cours de l'hiver 1944/45, son magasin a dû fermer, comme tous ceux du quartier : il n'y avait plus rien à manger... Après la libération, les vitres d'un magasin de légumes de Betondorp ont été brisées : le propriétaire était un membre du parti national socialiste (fasciste) et l'espace s'est libéré. La belle-soeur de sa femme, qui habitait tout près, a prévenu Manus et, en accord avec la commune, la famille Cruijff a été autorisée à reprendre le commerce. En partie parce que Manus avait aidé les gens du Jordaan pendant la guerre. Betondorp était alors le Betondorp dont Gerard Reve parlait dans son roman De Avonden et qu'il appelait le Quartier de Ciment. Plus tard, il allait décrire le quartier où il a grandi comme un quartier qui dégageait " une profondeur incommensurable, une mélancolie à laquelle personne ne pouvait échapper. Toi qui as grandi ici, abandonne tout espoir. La peur, le danger, la solitude, les maisons qui sont autant de grottes habitées par d'innombrables démons : c'est ça, ma jeunesse. " Mais la famille Cruijff venait du Jordaan et l'atmosphère villageoise qu'elle rencontrait dans son nouveau quartier n'était en rien comparable avec ce qu'elle avait connu en plein coeur d'Amsterdam. C'est l'année où Reve a écrit son classique que le deuxième enfant de la famille a vu le jour. Il s'appelle Johan mais ses parents et tout le quartier l'appellent Jopie ou Jo. Quand il habitait au Jordaan, Manus supportait le FC Blauw-Wit Amsterdam mais à Betondorp, il habitait en face du stade De Meer et l'Ajax devint son nouveau club. Dès qu'il avait un peu de temps, il se rendait au 401 du Middenweg, où Nel était bénévole à la buvette. Le club des vrais habitants de Betondorp, c'était TWM. Ajax, c'était le club de la ville, un grand club pour des hommes portant chapeau et fumant le cigare, accompagnés de femmes toutes pomponnées. Betondorp, fondé à la fin de la Première Guerre mondiale, était plutôt un village de travailleurs socialistes. Pour avoir des nouvelles du club, il fallait passer par le magasin de l'Akkerstraat. À l'époque, les journaux ne donnaient pas encore d'infos sportives, tout au plus les classements. Manus, lui, savait tout ce qui se passait à l'Ajax. Il s'auto-proclamait même " Fournisseur de la Cour d'Ajax " car c'est chez lui que le club achetait ses fruits et ses légumes, que Jopie se faisait une joie de livrer : tout ce qu'il voulait, c'était être à l'Ajax. Les gamins de Manus rêvaient d'un avenir de l'autre côté de la rue, à moins de 400 mètres de chez eux. Le premier équipement que Jopie reçut était bien entendu rouge et blanc. Il avait trois ans et sa grand-mère le lui avait confectionné avec des loques. Elle avait tricoté les bas. Johan les portait autant que possible et tout le quartier le reconnaissait à son équipement rouge et blanc. À la buvette de l'Ajax aussi, il était déjà connu avant même d'être joueur. Manus était fier comme un paon. Jopie était plusieurs fois par semaine à l'Ajax. À l'âge de cinq ans, il a rencontré Henk Angel, un ami de son père qui s'occupait des terrains du club et lui demandait de l'aider pour toutes sortes de choses. C'est ainsi qu'il a découvert les moindres recoins du stade. De Meer est devenu sa deuxième maison. Son avenir. Aujourd'hui, quand on regarde le Middenweg depuis Betondorp, on ne retrouve plus rien de ce stade caractéristique. Depuis 1996, un nouveau quartier a été construit là où résonnaient les cris du public jusque dans les quartiers voisins. Ça fait mal au coeur aux nostalgiques car rien ne semble avoir existé auparavant. Il en va de même d'autres choses dans le quartier. Pas la peine de chercher, dans Betondorp, des gens qui ont encore joué avec Cruijff. La plupart sont morts ou ont quitté le quartier depuis longtemps. À l'autre bout de l'Akkerstraat, une femme âgée balaye le trottoir avec un balai de paille. Elle est vêtue d'un long tablier décoloré par les années, son dos semble porter le poids d'une longue vie. " Johan Cruijff ? Non ", dit Sjaan Scholtes (92) en secouant la tête. " J'habite ici depuis 36 ans mais je n'ai connu que Nel. Et pas bien. Juste bonjour. C'était une travailleuse. " À la maison de quartier, il arrive que des gens de cette époque se rassemblent mais ce jour-là, elle est fermée. Comme le Café Betondorp, d'ailleurs. En face, une femme est assise dans son jardinet. Sa peau est rougie par le soleil. Elle n'a pas connu Cruijff non plus : elle n'habite là " que " depuis 20 ans. Autre question pressante : y a-t-il ici un café ou un restaurant où l'on puisse aller aux toilettes ? Elle a une autre solution et tend la main : " Donnez-moi la main car je boîte. " Nous l'aidons à se lever et voyons une autre femme laisser son déambulateur près de sa chaise. " Vous trouverez bien les toilettes, hein, je ne monte pas facilement les escaliers. " C'est une maison amstellodamoise telle qu'on les imagines : tapis persan, meubles bruns, rideaux en dentelle et fanfreluches. Sous la fenêtre, les deux femmes parlent du temps qu'il fera demain et du soleil qui tape fort aujourd'hui. Une fois redescendus, nous la remercions pour son hospitalité : " Allez, vous êtes soulagée. " Une fois de retour au n°32 de l'Akkerstraat, nous constatons que la porte d'entrée de la maison d'en face est ouverte. Une femme aux cheveux blonds, rouge à lèvre foncé et cils bouclés n'a pas lésiné sur le parfum. Elle charge sa voiture. Quand on lui pose une question sur Cruijff, elle rigole. Nous ne sommes pas les premiers. " Il y a beaucoup de monde ici, surtout ces dernières années, depuis sa mort. Mais j'aime bien, ça met de l'animation dans le village. " Marian Bijenveld (74) habite depuis 1970 dans la maison en face du magasin de légumes des Cruijff mais elle n'a pas connu la famille. Manus était mort depuis longtemps, le magasin avait été remis et Nel était allée habiter deux rues plus loin avec ses deux enfants. La librairie De Akker, tenue à l'époque par Bijenveld, avait succédé à la librairie P. Nuijs, une bibliothèque où Manus empruntait des romans policiers de son auteur favori, Edward Multon. La librairie De Akker était plus que cela, c'était un vrai petit magasin de quartier où on pouvait acheter des cigarettes, des périodiques, des bouquins et des friandises. " C'était le bon temps ", dit Bijenveld. Il y avait un magasin à chaque coin de rue : des vêtements, des fruits secs, des légumes et, sur le Brink - le centre de Betondorp, sur lequel toutes les rues débouchent - un épicier, un boulanger et un boucher. Bijenveld connaît le quartier comme sa poche car les gens venaient dans son magasin. Johan Cruijff aussi. " Pour acheter des cigarettes, hein... Et des friandises pour ses enfants. C'était un homme très sympathique, tout ce qu'il y a de plus normal. Sinon, je l'aurais ignoré. Beaucoup se prenaient pour des hippies mais pas Johan. " Bijenveld a vu le quartier changer. Les petits magasins ont fermé leurs portes sous la pression des grandes surfaces de la ville et les enfants qui animaient les rues du village sont partis. Les maisons libérées ont été louées. Maintenant qu'elles sont vendues, Betondorp attire à nouveau des jeunes. " C'est vraiment un village mais les gens sont très centrés sur eux-mêmes. J'ai des voisins depuis trois ans et je ne les ai pour ainsi dire jamais vus. Avant, on vivait plus ensemble, on se connaissait mieux. Quand je suis venue habiter ici, on m'a sondée. On voulait savoir qui j'étais, d'où je venais, etc. Il fallait entretenir son jardinet. Si on ne le faisait pas, la commune le faisait et envoyait la facture. Quand on voit certains jardins maintenant... " Bijenveld doit s'en aller. Elle monte dans sa voiture et nous fait signe. " Bonne chance, hein ! " Dans l'Akkerstraat, seul Hans Bethlehem a encore joué au football en rue avec Cruijff nous dit l'exploitant de De Lekkernij, une sandwicherie sur le Brink. Mais ici aussi, la porte est fermée. Nous laissons un message pour demander si nous pouvons téléphoner mais la vieille femme au balai qui habite en face secoue la tête : " Il n'a pas le téléphone. " Juste après le décès de Cruijff, en 2016, Bethlehem s'est exprimé dans le Volkskrant : " Même Johan a toujours dit qu'il n'osait plus entrer dans la maison de l'Akkerstraat. Son père s'y est effondré d'une crise cardiaque. Johan l'adorait, il ne voulait pas se souvenir de la façon dont il était mort. " Cruijff n'avait que douze ans à l'époque. Il était aller rechercher son diplôme à l'école et l'instituteur lui a dit qu'il devait rentrer chez lui. Il ne savait pas pourquoi mais quand il est arrivé devant la maison, il a vu une ambulance. " Papa s'est senti mal ", lui a dit sa maman. Un peu plus tard, ils apprenaient qu'il était décédé. Cruijff n'allait jamais oublier la mort de son père. Celui-ci est enterré juste en face de De Meer et quand il s'y rendait à vélo, il parlait avec lui. Il lui racontait ce qui se passait à la maison, lui disait que sa mère travaillait dur, lui parlait de football, lui disant que les arbitres étaient mauvais ou qu'il était en rogne avec la direction de l'Ajax. À chaque fois qu'il avait une décision difficile à prendre, il lui demandait conseil. " Le lendemain, quand je me levais, je savais ce que j'avais à faire ", dit-il dans Mijn Verhaal, sa biographie. " Il est logique qu'à un certain moment, on se mette à douter. Qu'on se demande si tout cela est bien vrai. (....) Car personne n'est jamais revenu sur terre. J'ai un peu mis mon père au pied du mur. Je lui ai demandé d'arrêter ma montre lorsqu'il serait près de moi, sous quelque forme que ce soit. C'est peut-être un hasard mais, le lendemain matin, ma montre s'était arrêtée. Mon beau-père vendant des montres, il l'a fait vérifier par un horloger qui n'a rien trouvé mais qui l'a remise en marche. Le surlendemain : pareil, ma montre était de nouveau arrêtée. Je suis retourné au magasin et ils n'ont de nouveau rien trouvé. Ce soir-là, j'ai dit à mon père qu'il m'avait convaincu. Ma montre ne s'est plus jamais arrêtée, je la porte toujours. " L'Ajax a été champion deux jours avant notre visite et, même si De Meer n'est plus là, Betondorp a fêté cela. Depuis 1996, c'est cinq kilomètres plus au sud que bat le coeur du club. Et depuis cette saison, le stade s'appelle Johan Cruijff Arena. Un homme vêtu d'un maillot de l'Ajax, d'une chaîne en or et d'un pantalon de pyjama à l'effigie de Batman passe devant nous. Ses genoux touchent pratiquement le guidon et les pneus de son VTT rouge crissent à chaque mouvement du corps. Au bout de l'Akkerstraat, un drapeau de l'Ajax flotte à une fenêtre. Trois maisons plus loin, un immense maillot du club est accroché à la façade. La rue débouche sur un tronçon de verdure sous l'immense écran anti-bruit qui borde le ring d'Amsterdam. Un homme promène son chien, des sonnettes de vélo résonnent, on entend des ballons et des voix d'enfants. Des jeunes vêtus de maillots de l'Ajax jouent sur le Cruijff Court, juste à côté d'un terrain de basket et d'une plaine de jeux. Aujourd'hui, ils ne se prennent plus pour Cruijff, mais pour Tadic, De Ligt ou De Jong. Johan Cruijff a passé des heures à cet endroit tout comme dans les rues de Betondorp et sur le terrain derrière l'école, 't Zandje. Une parcelle de 30 mètres sur 40 où il n'y avait pas de flics. Car à l'époque, ceux-ci verbalisaient les gamins jouant en rue. Monsieur Hamel, l'instituteur, arbitrait les matches qui empiétaient parfois sur les heures d'école. Comme ça, il s'amusait aussi. Monsieur Melis, chargé de fermer les portes de l'école à 17h30, les laissait jouer plus longtemps aussi. Il s'amusait à les regarder, tout comme les hommes qui rentraient du travail. Et Jopie dirigeait. Après la mort de Manus Cruijff, Nel et ses enfants ont emménagé dans une plus petite maison de Betondorp. Henny ressemblait à son père : il était grand, costaud, avec beaucoup de cheveux noirs, comme les gens du Jordaan. Jopie était mince et frêle, il avait les cheveux plats. Il ressemblait à sa mère et avait le même caractère. On disait de lui qu'il était " très bon garçon. " Il était ambidextre et disait qu'il le devait à son père, avec qui il rigolait beaucoup. Balle au pied, Henny a longtemps été meilleur que Johan. Quand il y avait un petit match, c'était toujours lui qu'on choisissait en premier. Au début, Jopie n'avait même pas le droit de jouer avec son frère et ses amis alors il se mettait à râler si fort que les adversaires de Henny finissaient par le prendre. Au fil du temps, cependant, Henny a voulu Jopie dans son équipe. Et celui-ci était tellement bon qu'à la fin, l'adversaire était autorisé à jouer avec un homme de plus. Quand il pleuvait, les gamins jouaient sous un pont franchisant l'Akkerstraat ou ils faisaient des concours de tête sans que le ballon ne puisse toucher le sol. Gravier, sable, pierre, herbe... Chaque revêtement avait son ballon... C'est toujours comme cela aujourd'hui à l'Ajax. Car c'est comme ça que Jopie a appris à jouer au football. Enfin, appris... Cruijff est le football, il n'a fait qu'améliorer son art sur le gravier. Avec tellement d'élégance qu'à la fin, ses amis et lui ne tombaient plus. Car tomber sur le gravier, ça fait mal. En rue, ils mettaient un bloc dans les trous. Celui qui le touchait avait un point. C'était comme ça qu'ils apprenaient à viser. Et les ballons du Hema rebondissaient très bien, ça favorisait l'anticipation. Ils travaillaient leur technique avec des balles de tennis et Jopie les envoyait si loin et si fort qu'elles restaient parfois coincées dans les rayons d'un vélo. Quand c'était possible, ils utilisaient un vrai ballon en cuir mais aussi des boîtes métalliques, des pierres, du papier ou de l'aluminium. Pour Jopie, tout faisait office de ballon. Lors des petits matches, ses adversaires haïssaient son habileté. C'était un serpent : ils n'avaient pas encore eu le temps de le voir arriver qu'il était déjà passé. Ce n'est qu'alors qu'ils comprenaient ce qu'il avait fait. Pas toujours, d'ailleurs. Son cerveau et son pied ne faisaient qu'un. Son frère lui demandait s'il lui arrivait de réfléchir. " Non ", répondait-il. " Celui qui réfléchit est en retard. " Quand ils se rassemblaient pour jouer, c'était Jopie qui avait le ballon. Personne d'autre. Et c'était lui qui donnait le coup d'envoi. Normal... Il avait découvert que son pied avait plusieurs parties et qu'il pouvait manier le ballon avec chacune d'entre elles : une pour donner de l'effet et surprendre l'adversaire, une pour être efficace face au gardien, une pour la précision et une pour la vitesse. Pareil avec son corps, qu'il plaçait dans la perspective du ballon pour mieux emmener celui-ci. C'était comme ça qu'il parvenait à aller plus vite, à être plus souple, inarrêtable. À l'époque, déjà, ses amis savaient : Jopie ne deviendra pas footballeur, il l'est déjà. Sources : Johan Cruijff, Mijn Verhaal, Het Amsterdam van Johan Cruijff, Cruijff ! De jonge jaren.