Daniel Camus : un démon sur les terrains, mais un artiste dans la vie. Un artiste... qui ne fait pas dans la dentelle quand il commente son univers professionnel. On s'accroche...

Classique ou contemporain ?

Daniel Camus : Contemporain, sans hésiter. Parce que, si on veut avancer, il faut vivre avec son temps. La manière dont vous aménagez votre intérieur reflète généralement la façon dont vous menez votre vie. Je viens d'ouvrir un troisième magasin de décoration : j'en ai maintenant deux à Auvelais et un à Bruxelles. On y retrouve les deux styles, du petit meuble au linge de maison en passant par les vases, les fleurs, l'art de la table, etc. J'ai toujours été passionné par l'aménagement intérieur. L'idée de créer un commerce m'est venue lors de ma première saison à Gand. Je me suis retrouvé sur la touche pour huit mois et je me suis posé pas mal de questions. J'avais une hantise : devoir stopper le foot du jour au lendemain sans rien avoir devant moi. J'avais peur d'être subitement mis devant le fait accompli et de devoir alors choisir une nouvelle voie à la hâte. Dans la précipitation, on fait souvent des erreurs.

Mais, même si mes boutiques marchent bien, il n'est pas exclu que je me reconvertisse plus tard dans le foot. J'ai mon diplôme d'entraîneur : j'avais commencé à suivre les cours lors de la même période sombre à Gand. Je pense que mon vécu pourrait me servir dans ce métier. J'ai eu la chance û ou la malchance... û de connaître beaucoup de clubs. Autant de déménagements changent votre façon de voir le football. J'ai une plus grande ouverture d'esprit que le joueur qui a passé dix ans dans le même club. Mon parcours chahuté m'a aussi mis le nez sur mes erreurs. J'ai commis les fautes classiques, comme celle de faire un foin... ou carrément un ballot de paille quand je n'étais pas dans l'équipe de base. Quand vous êtes jeune et que vous venez de jouer cinq bons matches d'affilée, vous croyez facilement que tout vous est dû, que vous devez rester dans le 11 pendant les 15 saisons qui vont suivre ! Aujourd'hui, je comprends mieux le pourquoi du comment. Mais seule l'expérience peut vous apporter cette maturité. Je sais maintenant que, quand un entraîneur retire un joueur qui aligne de bons matches, ça peut être pour le laisser souffler. Avec l'âge, on apprend à devenir moins parano, moins narcissique.

" La vie sociale en Allemagne frise le zéro absolu "

Le noyau C de Malines ou la D2 allemande ?

La D2 allemande. Même si, sur le plan humain, mon année à Mannheim a frisé le zéro absolu. La vie sociale entre les joueurs était nulle. J'y ai connu quatre entraîneurs en sept mois. Le premier, un ancien international suisse, était un type extraordinaire mais on l'a très vite viré. Et la mentalité purement allemande s'est alors réinstallée du jour au lendemain dans le club. La direction a déclaré : -On va faire la différence avec des Allemands. Mannheim avait un budget de 30 millions d'euros mais les résultats ne suivaient pas : c'était la panique. On nous a annoncé que les joueurs qui ne parleraient pas allemand dans les six semaines ne seraient plus sélectionnables. On a voulu nous obliger à vivre comme des Allemands : il fallait bouffer des saucisses et boire de la bière après l'entraînement du vendredi... Nous avons fait cinq camps de dix jours dans la Forêt Noire. N'importe quoi ! A Noël, je ne connaissais plus la moitié du noyau. Après une défaite, le coach désignait, en entrant dans le vestiaire, deux ou trois joueurs qui pouvaient faire leurs valises sur-le-champ. Deux jours plus tard, cinq ou six nouveaux débarquaient. On pense que le football allemand est un grand football. C'est vrai sur le plan financier et au niveau du public. J'ai joué plusieurs matches devant 40.000 personnes : autant que pour les grands chocs à Bruges. Mais, en fin de saison, il n'y avait plus guère que 5.000 personnes dans notre stade parce que nous étions mal classés. Tout est démesuré, là-bas.

Michel Preud'homme ou Roland Louf ?

Roland Louf parce que c'est aujourd'hui lui qui m'emploie. Il y a longtemps qu'il avait envie de m'attirer à La Louvière : la troisième approche a été la bonne. Mais j'ai aussi une grande admiration pour Michel Preud'homme : quand nous avons négocié, l'été dernier, il était sur mes traces depuis un an. Il y avait eu un premier contact après la Coupe du Monde 2002, quand Robert Waseige était au Standard. Nous sommes finalement tombés d'accord en fin de saison dernière, mais les supporters ont décidé que je ne pouvais pas jouer avec ce maillot sur les épaules et ils ont gagné. Tant pis, c'est la vie. Je ne conserve en tout cas aucune amertume vis-à-vis de Preud'homme. Quand une personnalité pareille s'intéresse à vous, vous ne pouvez être que flatté.

Anderlecht ou Standard ?

Anderlecht parce que j'ai grandi là-bas. J'ai quitté Sambreville à l'âge de 12 ans pour aller dans un internat à quelques centaines de mètres du Parc Astrid. Tous mes copains étaient supporters du Sporting et j'allais à presque tous les matches. J'y vais encore souvent aujourd'hui, d'ailleurs.

" Je suis en perpétuelle auto-analyse "

Daniel Camus ou Albert Camus ?...

Daniel parce que je le connais beaucoup mieux (il rit). Et, d'après ce que je sais d'Albert Camus, nous sommes très différents. Il était simple, savait parfaitement d'où il venait et où il allait. Il était très social, aussi. Chez moi, c'est beaucoup plus compliqué. Je réfléchis en permanence sur mon propre cas. Je suis en perpétuelle auto-analyse. Je veux savoir le pourquoi du comment de ce que je fais et de ce que je ne fais pas. Je suis persuadé que, quand on se connaît très bien, c'est beaucoup plus facile de décrypter les autres. Je me comprends déjà beaucoup mieux qu'il y a quelques années, mais je ne suis pas encore au bout de mon étude. Je suis un isolé, un solitaire. Et les expériences que j'ai connues dans le foot m'ont enlevé presque toute mon émotivité. Je suis beaucoup plus froid qu'à mes débuts dans ce milieu, je m'implique beaucoup moins émotionnellement. Il faut voir les choses en face : le monde du foot est cruel. Presque sanguinaire. Le proverbe dit que le malheur des uns fait le bonheur des autres. Les Flamands ont une expression plus forte, mais encore plus juste : la mort des uns est le pain des autres. Il n'y a rien de plus vrai en foot. J'ai un fils de deux ans : j'espère de tout c£ur qu'il fera autre chose. J'ai trop souffert, physiquement et psychologiquement. Cela fait 15 ans que je me bats pour essayer d'apprivoiser les requins qui rôdent dans ce milieu. Je suis un écorché du ballon rond. Ma carrière, c'est 90 % de labeur, de sueur, de tristesse et de moments où j'ai dû m'accrocher. Pour 10 % de facilité et de plaisirs. Mon constat est implacable mais réaliste. Et je ne dis même pas cela dans un moment de colère ou de ranc£ur.

Loup ou Zèbre ?

Loup parce que je joue aujourd'hui en vert et blanc, plus en noir et blanc. Mon expérience à Charleroi me laisse sur ma faim. Je m'étais beaucoup investi là-bas. Quand j'ai signé mon contrat, j'étais persuadé que j'allais y rester dix ans ! Je pensais avoir trouvé la terre d'accueil que je recherchais pour du travail à long terme. Je me rapprochais de mes racines, tant émotionnellement que géographiquement. Pour le Sporting, j'ai donné de ma personne, sur les plans financier et physique. Tout cela pour devoir partir après quelques mois, faute d'accord financier. C'est la vie. Aujourd'hui, je vis à La Louvière ce que je pensais pouvoir vivre avec Charleroi.

Enzo Scifo ou Trond Sollied ?

Aïe, aïe, aïe... Allez, je choisis Scifo. Un type extraordinaire. C'est le capitaine du bateau qui m'a jeté une bouée quand j'allais me noyer dans un océan de problèmes à Malines... Scifo, c'était autrefois mon idole. Au contraire d'un Johan Boskamp, que j'avais aussi beaucoup admiré quand il jouait mais qui ne m'a plus laissé la même impression comme entraîneur, Scifo a continué à me séduire quand j'ai pu travailler sous ses ordres. Il a su rester, en tant que coach, le gentleman qu'il était en tant que joueur.

De Sollied aussi, je garde un tout grand souvenir. Un entraîneur fantastique. Dès le premier entraînement avec lui à Gand, il m'a dit : -Avec toi dans l'équipe, on ne doit plus perdre un seul match. Quand il est arrivé, je venais de connaître des problèmes avec Boskamp, j'étais dans une période sombre. Nous avons disputé une rencontre amicale contre Rosenborg. Sollied m'a fait jouer sur le numéro 10. Quand j'ai vu mon nom sur le tableau, je me suis demandé à quoi il voulait en venir parce que je ne pensais pas du tout retrouver l'équipe de sitôt. Il m'a dit : -Tu vas te coller à un tout grand meneur de jeu, il est capitaine de l'équipe norvégienne et l'AC Milan est sur lui. Essaye de faire un bon match. Nous avons gagné 3-0, j'ai marqué un but et le type est sorti dégoûté après une heure. Sollied a ensuite déclaré aux journalistes qu'il avait trouvé son milieu défensif.

" Monde de la mode et monde du foot ? Même combat : un égoïsme et un narcissisme exacerbés "

Le monde de la mode ou le monde du foot ?

Le foot, malgré tous ses vices... parce qu'ils sont encore plus marqués dans l'univers de la mode. Je côtoie un peu ce milieu superficiel via ma femme, qui est toujours mannequin. Il y a pas mal de points communs avec le football : un égoïsme et un narcissisme exacerbés. Ma femme fait dans la mode ce que j'aurais voulu faire dans le foot : réussir essentiellement grâce à son talent. Moi, j'ai toujours dû me battre pour être reconnu.

Filippo Gaone ou Abbas Bayat ?

Filippo Gaone. Un homme entier. Quand il vous regarde dans les yeux, vous savez directement ce qu'il pense. Et il n'a qu'une parole. Notez que je ne peux pas reprocher grand-chose à Abbas Bayat, même si notre histoire s'est mal terminée. J'étais tellement déçu de devoir quitter Charleroi que, quand les négociations pour un nouveau contrat ont capoté, nous avons coupé tous les ponts. Je me suis braqué sur la personne qui était tout en haut de la pyramide. Je n'avais pas assez de recul pour comprendre que Bayat faisait avec les moyens dont il disposait. Je suis certain que, si la même situation se représentait, l'issue serait différente et nous pourrions trouver un terrain d'entente. Je trouvais sa proposition indécente. Une erreur car, partout en Belgique, les salaires commençaient à diminuer. J'étais trop aveugle pour le voir. Je n'aurais pas dû comparer les chiffres de Charleroi avec les offres que je recevais en provenance d'Allemagne et de Grèce. On ne parlait pas de la même chose. Au bout du compte, je ne conserve aucune amertume ou animosité par rapport au président du Sporting. J'ai seulement peur pour son club : quand on ne travaille qu'avec des bouts de ficelle, on ne peut pas tisser grand-chose au bout du compte.

Ariel Jacobs ou René Vandereycken ?

Ariel Jacobs. J'ai côtoyé du beau linge : Hugo Broos, René Vandereycken, Johan Boskamp, Trond Sollied, Lei Clijsters, Gunther Jacob, Enzo Scifo. Pour moi, Ariel Jacobs est un des meilleurs. Sa conception du foot est proche de la mienne. Il veut pratiquer un jeu moderne, offensif et imprégné d'intelligence. Pour y parvenir, il recrute malin : il cherche des gars susceptibles d'être ses relais sur la pelouse. C'est aussi un entraîneur très chouette dans le contact avec les joueurs. Et, ce qui ne gâte rien, il est cultivé.

Les joueurs iraniens qui vous ont pourri la vie à Charleroi ou Aad de Mos qui vous a expédié dans le noyau C de Malines ?

Très difficile... Je prends encore les Iraniens. J'ai travaillé avec des joueurs d'un tas de nationalités : des Iraniens, des Allemands, des Suisses, des Belges, des Zaïrois, des Nigérians, etc. Les cultures étaient parfois très différentes. Mais j'ai rarement eu des problèmes avec des coéquipiers. Avec les Iraniens de Charleroi, toutefois, les relations étaient difficiles. Je n'ai jamais supporté qu'ils se servent de leur nationalité, qui était la même que celle du président, pour... ne pas apporter ce qu'ils étaient censés apporter à l'équipe. Ali Reza Emamifar, Mohammad Reza Mahdavi et Daryuosh Yazdani avaient, outre leur passeport iranien, un point commun : ils manquaient de talent pour faire de bons joueurs de D1. Je n'avais pas de problèmes particuliers avec eux en dehors du terrain, mais je ne pouvais pas tolérer qu'ils en fassent moins que les autres à l'entraînement. Leur comportement créait sans arrêt des tensions dans le groupe. Ils revendiquaient un tas de choses. Yazdani n'était jamais qu'un joueur moyen de D1 mais il se comportait comme une diva. A l'entendre, il avait continuellement l'une ou l'autre petite blessure. Il parlait un jour de Leverkusen, le lendemain de Barcelone. Où est-il aujourd'hui ? Je n'en sais même rien. Pas dans un de ces deux clubs, en tout cas. Moi, je suis toujours en D1...

Yazdani pensait qu'il était un tout grand ailier de débordement, mais combien d'assists a-t-il donnés ? Et il ne couvrait pas sa zone. Il ne pensait qu'à lui. J'ai connu d'autres individualistes dans ma carrière. Je pense par exemple à Frédéric Pierre. Mais lui, au moins, il apportait quelque chose à l'équipe et on lui pardonnait donc son côté personnel. L'année où il a aidé le RWDM à se qualifier pour la Coupe d'Europe, je lui disais, à la fin de chaque mois en allant chercher mon chèque : -Merci Fred. Son défaut intrinsèque était finalement une qualité pour le groupe. A Charleroi, rien de tout cela avec Yazdani. En attendant, il a bloqué la carrière d'un garçon comme Ronald Foguenne, qui aurait été bien plus utile que lui à la même place.

" Gentleman ou hooligan ? Arsène Lupin ! Le gentleman cambrioleur... "

Daniel Van Buyten ou Vincent Kompany ?

Kompany. Parce qu'il a une classe et un culot incroyables pour un gars de son âge. Moi, j'adore les joueurs qui ont du culot. Et, si tu t'imposes à 17 ans à Anderlecht, c'est d'abord grâce à ton talent. Il réunit tous les ingrédients pour devenir un tout grand. Et il est d'une simplicité touchante. Je connais un peu sa famille : l'éducation qu'il a reçue se reflète sur le terrain. Il est magnifique. Van Buyten se rapproche plus de Philippe Albert. C'est le physique, le travail, le courage, la volonté, le caractère, tout ce que vous voulez. Van Buyten-Kompany, c'est Standard-Anderlecht, finalement. L'engagement contre la beauté du geste. Là où Kompany fera une feinte de corps pour éviter son adversaire, Van Buyten ira chercher le tackle. Kompany marche sur les traces de Paolo Maldini alors que Van Buyten a déjà commencé à copier la trajectoire d'Albert.

Kim ou Justine ?

Justine. J'ai rencontré Kim à l'époque où Lei Clijsters m'entraînait à Malines. Je l'avais trouvée simple, accessible. J'ai aussi rencontré Justine, il y a bien longtemps, lors d'une émission de télévision consacrée à des jeunes qui voulaient percer dans le sport. J'étais sur le plateau avec Justine, Frank Vandenbroucke, Christophe Kinet, Eric Struelens et quelques autres. Elle était encore gamine, elle devait avoir une douzaine d'années, mais j'avais été frappé par sa volonté et sa conviction qu'elle ferait une toute grande carrière.

Gentleman de longue date ou hooligan repenti ?

Arsène Lupin ! Le gentleman cambrioleur... J'ai fait des bêtises comme tous les adolescents. Et il y en a une qui me poursuivra jusqu'à mon dernier jour. En me retrouvant, malgré moi, au milieu d'une bagarre entre supporters d'Anderlecht et du Standard, j'ai perdu toute chance de jouer un jour à Sclessin. Trente secondes d'inattention û les trente secondes où j'ai accepté de conduire des potes qui avaient envie d'affronter les hooligans du Standard û qui me coûtent très cher. Il a suffi de cela pour que l'on véhicule de moi une image qui ne me correspond pas du tout. J'avais 18 ans, je me suis laissé entraîner par un gars de 30 ans. Si j'avais été un anonyme, on ne m'aurait pas ennuyé avec cette histoire et j'aurais pu obtenir un poste important dans l'une ou l'autre grande société. Mais non, j'étais un joueur de D1 et cela s'est retourné à fond contre moi. La justice a finalement renoncé à me condamner, mais j'ai quand même casqué en voyant s'envoler mes chances de jouer dans un club comme le Standard. Finalement, la roue a rarement tourné dans le bon sens pour moi.

Pierre Danvoye

" Je suis un ECORCHE du ballon rond "" VAN BUYTEN-KOMPANY, c'est STANDARD-ANDERLECHT "

" SCIFO ? Extraordinaire. SOLLIED ? Fantastique "

Daniel Camus : un démon sur les terrains, mais un artiste dans la vie. Un artiste... qui ne fait pas dans la dentelle quand il commente son univers professionnel. On s'accroche... Daniel Camus : Contemporain, sans hésiter. Parce que, si on veut avancer, il faut vivre avec son temps. La manière dont vous aménagez votre intérieur reflète généralement la façon dont vous menez votre vie. Je viens d'ouvrir un troisième magasin de décoration : j'en ai maintenant deux à Auvelais et un à Bruxelles. On y retrouve les deux styles, du petit meuble au linge de maison en passant par les vases, les fleurs, l'art de la table, etc. J'ai toujours été passionné par l'aménagement intérieur. L'idée de créer un commerce m'est venue lors de ma première saison à Gand. Je me suis retrouvé sur la touche pour huit mois et je me suis posé pas mal de questions. J'avais une hantise : devoir stopper le foot du jour au lendemain sans rien avoir devant moi. J'avais peur d'être subitement mis devant le fait accompli et de devoir alors choisir une nouvelle voie à la hâte. Dans la précipitation, on fait souvent des erreurs. Mais, même si mes boutiques marchent bien, il n'est pas exclu que je me reconvertisse plus tard dans le foot. J'ai mon diplôme d'entraîneur : j'avais commencé à suivre les cours lors de la même période sombre à Gand. Je pense que mon vécu pourrait me servir dans ce métier. J'ai eu la chance û ou la malchance... û de connaître beaucoup de clubs. Autant de déménagements changent votre façon de voir le football. J'ai une plus grande ouverture d'esprit que le joueur qui a passé dix ans dans le même club. Mon parcours chahuté m'a aussi mis le nez sur mes erreurs. J'ai commis les fautes classiques, comme celle de faire un foin... ou carrément un ballot de paille quand je n'étais pas dans l'équipe de base. Quand vous êtes jeune et que vous venez de jouer cinq bons matches d'affilée, vous croyez facilement que tout vous est dû, que vous devez rester dans le 11 pendant les 15 saisons qui vont suivre ! Aujourd'hui, je comprends mieux le pourquoi du comment. Mais seule l'expérience peut vous apporter cette maturité. Je sais maintenant que, quand un entraîneur retire un joueur qui aligne de bons matches, ça peut être pour le laisser souffler. Avec l'âge, on apprend à devenir moins parano, moins narcissique. La D2 allemande. Même si, sur le plan humain, mon année à Mannheim a frisé le zéro absolu. La vie sociale entre les joueurs était nulle. J'y ai connu quatre entraîneurs en sept mois. Le premier, un ancien international suisse, était un type extraordinaire mais on l'a très vite viré. Et la mentalité purement allemande s'est alors réinstallée du jour au lendemain dans le club. La direction a déclaré : -On va faire la différence avec des Allemands. Mannheim avait un budget de 30 millions d'euros mais les résultats ne suivaient pas : c'était la panique. On nous a annoncé que les joueurs qui ne parleraient pas allemand dans les six semaines ne seraient plus sélectionnables. On a voulu nous obliger à vivre comme des Allemands : il fallait bouffer des saucisses et boire de la bière après l'entraînement du vendredi... Nous avons fait cinq camps de dix jours dans la Forêt Noire. N'importe quoi ! A Noël, je ne connaissais plus la moitié du noyau. Après une défaite, le coach désignait, en entrant dans le vestiaire, deux ou trois joueurs qui pouvaient faire leurs valises sur-le-champ. Deux jours plus tard, cinq ou six nouveaux débarquaient. On pense que le football allemand est un grand football. C'est vrai sur le plan financier et au niveau du public. J'ai joué plusieurs matches devant 40.000 personnes : autant que pour les grands chocs à Bruges. Mais, en fin de saison, il n'y avait plus guère que 5.000 personnes dans notre stade parce que nous étions mal classés. Tout est démesuré, là-bas. Roland Louf parce que c'est aujourd'hui lui qui m'emploie. Il y a longtemps qu'il avait envie de m'attirer à La Louvière : la troisième approche a été la bonne. Mais j'ai aussi une grande admiration pour Michel Preud'homme : quand nous avons négocié, l'été dernier, il était sur mes traces depuis un an. Il y avait eu un premier contact après la Coupe du Monde 2002, quand Robert Waseige était au Standard. Nous sommes finalement tombés d'accord en fin de saison dernière, mais les supporters ont décidé que je ne pouvais pas jouer avec ce maillot sur les épaules et ils ont gagné. Tant pis, c'est la vie. Je ne conserve en tout cas aucune amertume vis-à-vis de Preud'homme. Quand une personnalité pareille s'intéresse à vous, vous ne pouvez être que flatté. Anderlecht parce que j'ai grandi là-bas. J'ai quitté Sambreville à l'âge de 12 ans pour aller dans un internat à quelques centaines de mètres du Parc Astrid. Tous mes copains étaient supporters du Sporting et j'allais à presque tous les matches. J'y vais encore souvent aujourd'hui, d'ailleurs. Daniel parce que je le connais beaucoup mieux (il rit). Et, d'après ce que je sais d'Albert Camus, nous sommes très différents. Il était simple, savait parfaitement d'où il venait et où il allait. Il était très social, aussi. Chez moi, c'est beaucoup plus compliqué. Je réfléchis en permanence sur mon propre cas. Je suis en perpétuelle auto-analyse. Je veux savoir le pourquoi du comment de ce que je fais et de ce que je ne fais pas. Je suis persuadé que, quand on se connaît très bien, c'est beaucoup plus facile de décrypter les autres. Je me comprends déjà beaucoup mieux qu'il y a quelques années, mais je ne suis pas encore au bout de mon étude. Je suis un isolé, un solitaire. Et les expériences que j'ai connues dans le foot m'ont enlevé presque toute mon émotivité. Je suis beaucoup plus froid qu'à mes débuts dans ce milieu, je m'implique beaucoup moins émotionnellement. Il faut voir les choses en face : le monde du foot est cruel. Presque sanguinaire. Le proverbe dit que le malheur des uns fait le bonheur des autres. Les Flamands ont une expression plus forte, mais encore plus juste : la mort des uns est le pain des autres. Il n'y a rien de plus vrai en foot. J'ai un fils de deux ans : j'espère de tout c£ur qu'il fera autre chose. J'ai trop souffert, physiquement et psychologiquement. Cela fait 15 ans que je me bats pour essayer d'apprivoiser les requins qui rôdent dans ce milieu. Je suis un écorché du ballon rond. Ma carrière, c'est 90 % de labeur, de sueur, de tristesse et de moments où j'ai dû m'accrocher. Pour 10 % de facilité et de plaisirs. Mon constat est implacable mais réaliste. Et je ne dis même pas cela dans un moment de colère ou de ranc£ur. Loup parce que je joue aujourd'hui en vert et blanc, plus en noir et blanc. Mon expérience à Charleroi me laisse sur ma faim. Je m'étais beaucoup investi là-bas. Quand j'ai signé mon contrat, j'étais persuadé que j'allais y rester dix ans ! Je pensais avoir trouvé la terre d'accueil que je recherchais pour du travail à long terme. Je me rapprochais de mes racines, tant émotionnellement que géographiquement. Pour le Sporting, j'ai donné de ma personne, sur les plans financier et physique. Tout cela pour devoir partir après quelques mois, faute d'accord financier. C'est la vie. Aujourd'hui, je vis à La Louvière ce que je pensais pouvoir vivre avec Charleroi. Aïe, aïe, aïe... Allez, je choisis Scifo. Un type extraordinaire. C'est le capitaine du bateau qui m'a jeté une bouée quand j'allais me noyer dans un océan de problèmes à Malines... Scifo, c'était autrefois mon idole. Au contraire d'un Johan Boskamp, que j'avais aussi beaucoup admiré quand il jouait mais qui ne m'a plus laissé la même impression comme entraîneur, Scifo a continué à me séduire quand j'ai pu travailler sous ses ordres. Il a su rester, en tant que coach, le gentleman qu'il était en tant que joueur. De Sollied aussi, je garde un tout grand souvenir. Un entraîneur fantastique. Dès le premier entraînement avec lui à Gand, il m'a dit : -Avec toi dans l'équipe, on ne doit plus perdre un seul match. Quand il est arrivé, je venais de connaître des problèmes avec Boskamp, j'étais dans une période sombre. Nous avons disputé une rencontre amicale contre Rosenborg. Sollied m'a fait jouer sur le numéro 10. Quand j'ai vu mon nom sur le tableau, je me suis demandé à quoi il voulait en venir parce que je ne pensais pas du tout retrouver l'équipe de sitôt. Il m'a dit : -Tu vas te coller à un tout grand meneur de jeu, il est capitaine de l'équipe norvégienne et l'AC Milan est sur lui. Essaye de faire un bon match. Nous avons gagné 3-0, j'ai marqué un but et le type est sorti dégoûté après une heure. Sollied a ensuite déclaré aux journalistes qu'il avait trouvé son milieu défensif. Le foot, malgré tous ses vices... parce qu'ils sont encore plus marqués dans l'univers de la mode. Je côtoie un peu ce milieu superficiel via ma femme, qui est toujours mannequin. Il y a pas mal de points communs avec le football : un égoïsme et un narcissisme exacerbés. Ma femme fait dans la mode ce que j'aurais voulu faire dans le foot : réussir essentiellement grâce à son talent. Moi, j'ai toujours dû me battre pour être reconnu. Filippo Gaone. Un homme entier. Quand il vous regarde dans les yeux, vous savez directement ce qu'il pense. Et il n'a qu'une parole. Notez que je ne peux pas reprocher grand-chose à Abbas Bayat, même si notre histoire s'est mal terminée. J'étais tellement déçu de devoir quitter Charleroi que, quand les négociations pour un nouveau contrat ont capoté, nous avons coupé tous les ponts. Je me suis braqué sur la personne qui était tout en haut de la pyramide. Je n'avais pas assez de recul pour comprendre que Bayat faisait avec les moyens dont il disposait. Je suis certain que, si la même situation se représentait, l'issue serait différente et nous pourrions trouver un terrain d'entente. Je trouvais sa proposition indécente. Une erreur car, partout en Belgique, les salaires commençaient à diminuer. J'étais trop aveugle pour le voir. Je n'aurais pas dû comparer les chiffres de Charleroi avec les offres que je recevais en provenance d'Allemagne et de Grèce. On ne parlait pas de la même chose. Au bout du compte, je ne conserve aucune amertume ou animosité par rapport au président du Sporting. J'ai seulement peur pour son club : quand on ne travaille qu'avec des bouts de ficelle, on ne peut pas tisser grand-chose au bout du compte. Ariel Jacobs. J'ai côtoyé du beau linge : Hugo Broos, René Vandereycken, Johan Boskamp, Trond Sollied, Lei Clijsters, Gunther Jacob, Enzo Scifo. Pour moi, Ariel Jacobs est un des meilleurs. Sa conception du foot est proche de la mienne. Il veut pratiquer un jeu moderne, offensif et imprégné d'intelligence. Pour y parvenir, il recrute malin : il cherche des gars susceptibles d'être ses relais sur la pelouse. C'est aussi un entraîneur très chouette dans le contact avec les joueurs. Et, ce qui ne gâte rien, il est cultivé. Très difficile... Je prends encore les Iraniens. J'ai travaillé avec des joueurs d'un tas de nationalités : des Iraniens, des Allemands, des Suisses, des Belges, des Zaïrois, des Nigérians, etc. Les cultures étaient parfois très différentes. Mais j'ai rarement eu des problèmes avec des coéquipiers. Avec les Iraniens de Charleroi, toutefois, les relations étaient difficiles. Je n'ai jamais supporté qu'ils se servent de leur nationalité, qui était la même que celle du président, pour... ne pas apporter ce qu'ils étaient censés apporter à l'équipe. Ali Reza Emamifar, Mohammad Reza Mahdavi et Daryuosh Yazdani avaient, outre leur passeport iranien, un point commun : ils manquaient de talent pour faire de bons joueurs de D1. Je n'avais pas de problèmes particuliers avec eux en dehors du terrain, mais je ne pouvais pas tolérer qu'ils en fassent moins que les autres à l'entraînement. Leur comportement créait sans arrêt des tensions dans le groupe. Ils revendiquaient un tas de choses. Yazdani n'était jamais qu'un joueur moyen de D1 mais il se comportait comme une diva. A l'entendre, il avait continuellement l'une ou l'autre petite blessure. Il parlait un jour de Leverkusen, le lendemain de Barcelone. Où est-il aujourd'hui ? Je n'en sais même rien. Pas dans un de ces deux clubs, en tout cas. Moi, je suis toujours en D1... Yazdani pensait qu'il était un tout grand ailier de débordement, mais combien d'assists a-t-il donnés ? Et il ne couvrait pas sa zone. Il ne pensait qu'à lui. J'ai connu d'autres individualistes dans ma carrière. Je pense par exemple à Frédéric Pierre. Mais lui, au moins, il apportait quelque chose à l'équipe et on lui pardonnait donc son côté personnel. L'année où il a aidé le RWDM à se qualifier pour la Coupe d'Europe, je lui disais, à la fin de chaque mois en allant chercher mon chèque : -Merci Fred. Son défaut intrinsèque était finalement une qualité pour le groupe. A Charleroi, rien de tout cela avec Yazdani. En attendant, il a bloqué la carrière d'un garçon comme Ronald Foguenne, qui aurait été bien plus utile que lui à la même place. Kompany. Parce qu'il a une classe et un culot incroyables pour un gars de son âge. Moi, j'adore les joueurs qui ont du culot. Et, si tu t'imposes à 17 ans à Anderlecht, c'est d'abord grâce à ton talent. Il réunit tous les ingrédients pour devenir un tout grand. Et il est d'une simplicité touchante. Je connais un peu sa famille : l'éducation qu'il a reçue se reflète sur le terrain. Il est magnifique. Van Buyten se rapproche plus de Philippe Albert. C'est le physique, le travail, le courage, la volonté, le caractère, tout ce que vous voulez. Van Buyten-Kompany, c'est Standard-Anderlecht, finalement. L'engagement contre la beauté du geste. Là où Kompany fera une feinte de corps pour éviter son adversaire, Van Buyten ira chercher le tackle. Kompany marche sur les traces de Paolo Maldini alors que Van Buyten a déjà commencé à copier la trajectoire d'Albert. Justine. J'ai rencontré Kim à l'époque où Lei Clijsters m'entraînait à Malines. Je l'avais trouvée simple, accessible. J'ai aussi rencontré Justine, il y a bien longtemps, lors d'une émission de télévision consacrée à des jeunes qui voulaient percer dans le sport. J'étais sur le plateau avec Justine, Frank Vandenbroucke, Christophe Kinet, Eric Struelens et quelques autres. Elle était encore gamine, elle devait avoir une douzaine d'années, mais j'avais été frappé par sa volonté et sa conviction qu'elle ferait une toute grande carrière. Arsène Lupin ! Le gentleman cambrioleur... J'ai fait des bêtises comme tous les adolescents. Et il y en a une qui me poursuivra jusqu'à mon dernier jour. En me retrouvant, malgré moi, au milieu d'une bagarre entre supporters d'Anderlecht et du Standard, j'ai perdu toute chance de jouer un jour à Sclessin. Trente secondes d'inattention û les trente secondes où j'ai accepté de conduire des potes qui avaient envie d'affronter les hooligans du Standard û qui me coûtent très cher. Il a suffi de cela pour que l'on véhicule de moi une image qui ne me correspond pas du tout. J'avais 18 ans, je me suis laissé entraîner par un gars de 30 ans. Si j'avais été un anonyme, on ne m'aurait pas ennuyé avec cette histoire et j'aurais pu obtenir un poste important dans l'une ou l'autre grande société. Mais non, j'étais un joueur de D1 et cela s'est retourné à fond contre moi. La justice a finalement renoncé à me condamner, mais j'ai quand même casqué en voyant s'envoler mes chances de jouer dans un club comme le Standard. Finalement, la roue a rarement tourné dans le bon sens pour moi. Pierre Danvoye" Je suis un ECORCHE du ballon rond "" VAN BUYTEN-KOMPANY, c'est STANDARD-ANDERLECHT "" SCIFO ? Extraordinaire. SOLLIED ? Fantastique "