Mahamoudou Kéré : 23 ans, à Charleroi depuis 1998, plus ancien joueur du noyau. International et capitaine avec le Burkina Faso. Marié (avec Safiatou) et père d'une fille de deux ans (Irfane). Abonné aux cartes et suspensions. Défenseur ou médian. Chouchou du président Abbas Bayat.
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Mahamoudou Kéré : 23 ans, à Charleroi depuis 1998, plus ancien joueur du noyau. International et capitaine avec le Burkina Faso. Marié (avec Safiatou) et père d'une fille de deux ans (Irfane). Abonné aux cartes et suspensions. Défenseur ou médian. Chouchou du président Abbas Bayat. Aïe, ça commence mal. Comment choisir entre deux personnes qui signifient tant pour moi ? Monsieur Raymond avait entendu parler de moi par mon compatriote Alassane Ouedraogo, qui jouait au Sporting. J'ai pris un vol Ouagadougou-Bruxelles, j'ai poussé jusqu'à Charleroi, Monsieur Raymond et Mario Notaro m'ont testé. Mes premiers entraînements ici ont été catastrophiques, je n'en touchais pas une. Ils m'ont rassuré, m'ont conseillé de travailler, de me concentrer. J'ai joué un match d'Espoirs contre Bochum, et le lendemain, Robert Waseige m'appelait dans le noyau A. Sans la collaboration de ces quatre personnes, je ne serais probablement pas footballeur professionnel aujourd'hui. Et pourtant, je choisis Abbas Bayat. Mon deuxième père. J'entretiens avec lui une relation qui dépasse de loin le cadre professionnel. C'est mon confident. Il a commencé à se rapprocher de moi après des déclarations que j'avais faites suite à mon fameux autogoal contre Geel, en février 2000. Je pensais que l'arbitre avait sifflé un coup franc contre nous et, de rage, j'avais expédié la balle dans notre goal. Mais l'arbitre n'avait pas sifflé. Tout le stade était hilare, cette phase est passée à la télé dans plusieurs pays. J'ai eu très mal et j'ai alors dit dans la presse que je ne me sentais pas bien, que c'était difficile pour moi en Belgique car je n'avais personne à qui me confier : pas ma mère, pas mon frère, pas de cousins, pas de vrais amis. Je n'avais pas de proches pour me rassurer. Mon discours a touché le président, qui a décidé de s'occuper de moi. Je peux l'appeler à tout moment de la journée si j'ai un problème. En cas de souci, je ne suis pas la procédure normale au sein du club : je fonce directement à Bruxelles, au bureau du président. Tous les joueurs n'ont pas ce privilège. Médian, sans aucune hésitation. Je me sens beaucoup mieux dans l'entrejeu, plus libéré. Mais je me plie à la demande de Jacky Mathijssen : il m'aligne cette saison dans l'axe de la défense, aucun problème. Il y avait une pénurie de défenseurs centraux dans notre noyau en début de championnat : Michaël Ciani avait été transféré à Auxerre, Mustapha Sama et Ibrahim Kargbo étaient blessés. J'ai accepté le dépannage. J'avais confiance en moi. Mais le premier match, contre La Louvière, m'a coupé les jambes : j'ai pris une carte rouge pour avoir provoqué un penalty qui n'en était pas un et toute l'équipe a bu la tasse. Ce soir-là, je me suis dit que je n'étais vraiment pas fait pour la défense centrale et j'ai décidé de quitter la Belgique le plus vite possible. J'ai proposé à la direction de casser mon contrat sur-le-champ, je voulais changer d'air. J'étais convaincu que les arbitres m'avaient collé une étiquette. J'estimais que ce penalty avait été sifflé en fonction de ma réputation de joueur qui prenait beaucoup de cartons. Entre-temps, tout s'est arrangé et je ne me sens pas trop mal en défense. Mais il y a toujours des attaquants qui me donneront des crises d'urticaire : Manaseh Ishiaku, tant il est puissant ; Sambegou Bangoura parce qu'il est complètement impossible de lui prendre des ballons de la tête ; et Aruna Dindane... dégoûtant tellement il est imprévisible. Je suis musulman pratiquant et je ne bois donc pas de vin. Les cartes rouges ? J'en ai pris un paquet depuis que je suis en Belgique. Je déteste tellement la défaite que je peux monter comme une soupe au lait dès que le cours du match nous est défavorable. Mais il y a des cartes rouges qui étaient dues à ma réputation. Un jour, dans un match à Gand, Ibrahim Kargbo a fait une faute et c'est à moi que l'arbitre a montré une deuxième carte jaune. Ouagadougou. Je me plais au Sporting, j'ai apprivoisé Charleroi, mais c'est un monde de fous. Ici, il faut se méfier de tout le monde. En Afrique, c'est différent. Là-bas, si je suis avec mes copains la veille d'un match, ils me diront, sur le coup de minuit : -Il est temps de rentrer, tu joues demain. Ici, on prendra plaisir à me retenir jusqu'à 5 heures du matin. Ouagadougou, c'est trop cool, trop chouette. Il n'y a pas de violence dans cette ville. J'y ai tous les souvenirs de mon enfance et de mon adolescence. Mon père est mort d'une crise de diabète quand j'avais 13 ans. Ma mère s'est retrouvée sans ressources, avec deux fils à élever. Elle n'avait plus les moyens de payer sa location à Ouagadougou et elle a dû fuir vers un village à cinq heures de route. J'ai insisté pour qu'elle me laisse dans la capitale avec mon petit frère de 11 ans. Je lui ai dit : -Laisse-moi faire, fais-moi confiance, on va se battre et on y arrivera. Je devais rester dans cette ville pour avoir une chance de m'en sortir. Nous nous sommes installés chez des copains, puis mon club nous a prêté un petit appartement. J'envoyais de l'argent à ma mère dès que c'était possible. En Afrique, on est déjà très mûr à 13 ans, c'est une des différences par rapport à l'éducation européenne. Aujourd'hui, ma mère vit de nouveau à Ouagadougou : je lui ai offert une maison là-bas. Robert Waseige car c'est grâce à lui, notamment, que j'ai pu devenir footballeur professionnel. Je regrette seulement qu'il ait commencé à douter de moi en fin de saison dernière, quand son séjour à Charleroi tournait au vinaigre. Il me reprochait d'être proche de la famille Bayat. Quand il nous disait des choses censées restées dans le vestiaire, il ajoutait parfois : -Je suis sûr que le président sera vite au courant. Je savais qu'il me visait. Pas besoin de me faire un dessin : je ne suis plus un gosse. Sa méfiance me faisait mal. Jacky Mathijssen signifie, lui aussi, beaucoup pour moi. Il me scie complètement. Depuis six mois, il prévoit tout ce qui va nous arriver. Avant le match contre Beveren, il nous a dit : -On reste calme et on va gagner. On est resté calme et on a pris les trois points. Avant le déplacement à Gand, il a dit : -Vous n'êtes pas dans le coup, vous planez, vous allez encaisser trois buts. Et nous avons pris trois buts. Mais le plus fort, ce fut le match de Coupe au Standard. Avant les tirs au but, il a dit : -Même si Kraouche rate son tir, on se qualifiera parce que Laquait arrêtera celui de Conceiçao. Tout juste ! En Afrique, on dirait que c'est un sorcier. L'autogoal contre Geel était plus fort d'un point de vue émotionnel. On m'en parle encore régulièrement à Charleroi, on se moque de moi. Mon tir sur l'arbitre, c'était aussi quelque chose. Nous égalisons à 1-1 après une heure de jeu, mais Lokeren nous plante un deuxième but quelques secondes plus tard. Je deviens fou et, de rage, je cherche à expédier le ballon le plus fort et le plus loin possible. Malheureusement pour moi, l'arbitre Melotte est à deux mètres et il prend ma pêche de plein fouet. Il a directement compris que mon geste était involontaire et il ne m'a même pas donné de carte jaune. Pour le même prix, j'aurais pu être suspendu plusieurs mois. Mahamoudou. Je tiens à mon véritable prénom. Mais je comprends qu'il ne soit pas simple à retenir et que les gens préfèrent Badou. En fait, Badou, c'est le prénom d'un Burkinabé qui avait débarqué à Charleroi avec moi. Les gens d'ici nous confondaient parce que nous nous ressemblons très fort. Quand ce joueur est reparti en Afrique, tout le monde a cru que c'était le Badou en question qui était resté. Charleroi-Anderlecht, parce qu'Anderlecht reste Anderlecht. Devoir arracher le maintien contre Alin Stoica, Pär Zetterberg, Walter Baseggio et d'autres stars du même calibre, c'est terrible pour les nerfs. Malgré toutes les rumeurs qui ont couru à l'époque. On a lu et entendu partout que ces matches étaient gagnés d'avance pour Charleroi : je préfère retenir que nous avons été capables de ne pas bâcler notre dernière copie, la plus importante de notre saison. Je ne choisirai pas entre deux coéquipiers. Ils sont différents. Quand je suis associé à Kargbo dans l'axe de la défense, je sais que si je commets une erreur, son explosivité lui permettra de revenir à la vitesse d'un boulet de canon et de corriger ma faute. Il est aussi beaucoup plus imprévisible que Siquet, son jeu comporte beaucoup plus de risques. Siquet, c'est l'homme tranquille, il transmet sa sérénité aux joueurs qui évoluent dans ses parages. Avec lui, nous ne sommes pour ainsi dire jamais pris de vitesse car il manie parfaitement l'art du placement intelligent. Je déteste les coéquipiers qui passent leur temps à me conseiller, à l'entraînement. Je ne suis généralement pas trop réceptif. Mais pour Siquet, j'ai fait une exception durant l'été. J'avais encore beaucoup à apprendre pour devenir bon dans l'axe défensif et je me retrouvais avec le meilleur guide possible. Il n'a pas arrêté de me parler. Au point de m'énerver, parfois. Nous avons failli en venir aux mains car j'estimais qu'il en faisait trop. Puis, j'ai compris que c'était pour mon bien. Ma formation de défenseur central, c'est d'abord à lui que je la dois. Je dois ma carrière à Charleroi, mais désolé, je prends le brassard du Burkina. Mon pays me fait l'honneur de me m'accorder sa confiance en me nommant capitaine, et pour moi, cette reconnaissance n'a pas de prix. Capitaine de Charleroi, je ne le serai sans doute jamais. J'ai encore deux ans et demi de contrat, mais j'aimerais m'en aller avant cette échéance. Je ne vais pas non plus passer toute ma vie ici. Je vais essayer de partir à la fin de cette saison déjà. Je rêve de l'Allemagne. J'adore Barthez mais je prends Laquait car il représente 50 % des résultats de Charleroi. Il a tout : il est fort, humble, sérieux. Et il guide toute l'équipe. Il gueule jusqu'au moment où il n'a plus de voix ! La ruelle sombre, sans hésiter. Je n'en ai pas peur. L'avion, par contre... C'est ma hantise. Si seulement j'avais les moyens de Dennis Bergkamp, qui peut se permettre d'organiser son calendrier en éliminant certains voyages et ainsi de contourner sa peur de l'avion. Rien que d'en parler, j'ai des sueurs froides. Je ne comprends pas les gens qui disent qu'ils aiment bien voyager en avion. Pour moi, ce n'est qu'un cercueil volant. Si vous tombez, c'est fini. La veille d'un vol, je ne mange pas. Je perds systématiquement entre 500 grammes et un kilo. Et, une fois à l'aéroport, je me bourre de tranquillisants pour être sûr de dormir pendant tout le voyage. J'ai déjà refusé des sélections à cause de mes angoisses : j'ai dit que j'étais blessé ou malade alors qu'il n'y avait rien de vrai là-dedans. Les deux trucs me stressent énormément. La télé, je la fuis parce que je ne suis pas du tout à l'aise à l'interview. Je ne suis pas timide... mais fort timide. En équipe nationale, on veut toujours interroger le capitaine. En général, je dis deux mots puis je passe le micro au vice-capitaine. L'Union Belge, ce n'est jamais une partie de plaisir non plus. Mais je connais forcément la route et les bâtiments, puisque j'y ai souvent été convoqué après mes exclusions. Mon avocat dit chaque fois aux juges : -Ayez pitié de cet enfant parfaitement sain. Et les juges répondent : -Un enfant parfaitement sain ne vient pas chaque semaine ici !Bangoura : il saute tellement haut qu'il est éc£urant pour son adversaire direct. En plus, il est puissant et explosif. Face à Roussel, il y a toujours moyen de trouver une solution. Alors que c'est peine perdue contre le meilleur Bangoura. Ce sont deux problèmes différents mais ils ont un point commun : ils peuvent tuer. J'ai eu une attaque de malaria après avoir passé quelques jours au Burkina pour un match de l'équipe nationale. J'avais fait le con : je n'avais pas pris les médicaments pour m'immuniser. En revenant ici, je ne voyais plus rien. J'ai perdu plusieurs kilos. Je me suis retrouvé aux soins intensifs. C'était très grave. Et ma femme qui se préparait à accoucher... Normalement, il faut des semaines pour se remettre d'un truc pareil. Moumouni Dagano a souffert de la même chose que moi au même moment, et on lui a laissé du temps. Moi, j'ai dû rejouer très vite, à peine sorti de l'hôpital. Un souhait de l'entraîneur. Quand le médecin du club m'a reproché d'avoir repris aussi rapidement, j'ai failli le frapper. Je pensais qu'il était dans le coup, mais ce n'était pas le cas. Il avait insisté pour qu'on me laisse reprendre progressivement des forces. Deux frères. Je ne peux pas trancher. Alassane m'a permis de venir en Belgique. Aujourd'hui, il vit une chouette expérience à Oberhausen, en D2 allemande. Chaque fois qu'il me téléphone, il me dit qu'il n'arrive pas à croire que Charleroi soit aujourd'hui dans le groupe de tête. Il a connu des galères ici et ça lui semble vraiment anormal. J'ai une double personnalité. Dans la vie, je suis un pacifique. Je me dis que la vie est trop courte pour être méchant. Sur un terrain, je raisonne autrement. Je fais mon boulot, je suis payé pour gagner en mettant le pied. J'ai déjà eu des problèmes avec beaucoup de joueurs, aussi bien à l'entraînement qu'en match. Quand je monte sur une pelouse, ce n'est pas avec l'intention de me faire des amis. Je vais à la mosquée avec Majid Oulmers mais nous avons déjà failli nous bagarrer à l'entraînement... Pierre Danvoye " DINDANE EST DéGOUTANT tellement il est imprévisible " " Ouagadougou, c'est trop cool. ICI, IL FAUT SE MÉFIER DE TOUT LE MONDE " " WASEIGE ME PRENAIT POUR UNE BALANCE : ça m'a fait mal "