Après une longue carrière entre les perches du Standard, ponctuée par quelques escapades à Brescia, Ravenne et surtout Bordeaux, Gilbert Bodart (42 ans) s'est reconverti avec succès dans le métier d'entraîneur. A Visé d'abord, où son aventure s'est terminée en eau de boudin, puis à Ostende, qu'il a fait monter de D2 en D1. En naviguant entre le passé et le présent, il s'est plié au jeu du joker interdit.
...

Après une longue carrière entre les perches du Standard, ponctuée par quelques escapades à Brescia, Ravenne et surtout Bordeaux, Gilbert Bodart (42 ans) s'est reconverti avec succès dans le métier d'entraîneur. A Visé d'abord, où son aventure s'est terminée en eau de boudin, puis à Ostende, qu'il a fait monter de D2 en D1. En naviguant entre le passé et le présent, il s'est plié au jeu du joker interdit. Gilbert Bodart : La Coupe de Belgique avec le Standard. Elle recèle une saveur particulière, pour plusieurs raisons. D'abord, je courais derrière ce trophée depuis tellement d'années que la joie fut à la mesure de l'attente. Ensuite, cette finale 1993 se disputait à Anderlecht, face à Charleroi... sans doute les deux plus grands rivaux du Standard. Monter en D1 avec Ostende fut, bien sûr, une énorme satisfaction, mais en tant qu'entraîneur, j'ai encore de belles années devant moi et j'aurai encore d'autres occasions de faire la fête. Du moins, je l'espère. En outre, comme entraîneur, on vit les exploits différemment. On a moins le sentiment d'être un acteur. Ce sont les joueurs qui agissent sur le terrain. On peut travailler, tactiquement et psychologiquement, pendant la semaine, mais le jour du match, on devient spectateur. Eddy Vergeylen... et Franklin Sluyter, qui lui a succédé à la présidence d'Ostende. Je les place sur le même pied, bien que ce soient deux personnages très différents : l'un est fonceur, l'autre est plus réfléchi. Ils m'ont accepté d'une façon extraordinaire et me laissent travailler. On se réunit simplement une fois par mois, pour discuter de ce qui va et de ce qui ne va pas. Ostende a parfois des allures de club amateur, mais eux se comportent de façon très professionnelle. Guy Thiry ? Ce qui s'est passé à Visé me reste toujours en travers de la gorge. J'ose affirmer, sans prétention aucune, que si j'avais pu rester, ce club serait aujourd'hui en D1. C'était une chance unique d'accéder à l'élite : une telle occasion ne se représentera peut-être plus jamais. On venait de prendre 27 points sur 33 et on comptait dix points d'avance sur Denderleeuw à neuf journées du terme : le tour final était dans la poche. Et là, on aurait émergé grâce à un meilleur physique. J'ai été limogé pour des raisons... que je ne qualifierais pas d'obscures, car je les connais, mais sur lesquelles je ne veux pas m'étendre. Je ne donnerai que quelques indices : des gens se sont infiltrés de partout. Qui est arrivé à ce moment-là, et qui est arrivé comme joueur en même temps ? Drapeau belge. Je suis fier d'être wallon, mais je le suis tout autant de travailler dans un club flandrien. L'amalgame des deux fait de moi un bon Belge. Ce problème communautaire, qui hante les nuits des politiciens, n'a aucune raison d'être dans le monde du football. Certes, les mentalités sont un peu différentes entre le nord et le sud du pays. Au nord, on est plus travailleur et plus terre-à-terre. Si Ostende est monté en D1, c'est en se remettant en question chaque semaine. En contrepartie, je trouve qu'un Flamand dramatise moins une défaite qu'un Wallon. Au sud, lorsqu'on perd un match, c'est la fin du monde. Et lorsqu'on en gagne un, on s'imagine déjà champion de Belgique. Le Flamand relativise plus facilement. La côte belge. Cela peut paraître surprenant, alors que je suis un adepte de la chasse et de la pêche, mais j'opte pour le littoral. On y trouve tout ce qu'il faut : la mer, la plage, le soleil... parfois. En hiver, il fait moins froid à la côte que dans les Ardennes. Et puis, la vie est agréable : les cités balnéaires regorgent d'hôtels et de restaurants. On peut s'y croire en vacances toute l'année. Verlaine. Oléron est un endroit magnifique, mais Verlaine, pour moi, c'est sacré. C'est là que je voudrais terminer mes jours. Je me vois déjà, à 65 ans, avec une canne à pèche au bord de l'eau. Aujourd'hui encore, j'y réside et je fais la route quotidiennement. Je fais la navette avec Ostende six fois par semaine, en me farcissant 500 kilomètres par jour. Je quitte la maison vers 9 h 30, le matin, et je rentre vers 21 h 30, le soir. A ces heures-là, j'évite généralement les bouchons. Je sais que ce n'est pas l'idéal, mais je ne veux pas imposer des déménagements à mes enfants. Le métier d'entraîneur est instable. Si j'étais le directeur sportif d'Ostende, avec un contrat de six ou sept ans en poche, je viendrais habiter à la côte. Mais dans la position que j'occupe, il n'y a aucune garantie de longévité. Si je suis dehors dans trois ou quatre mois, je devrai chercher de l'embauche ailleurs. Ostende n'a pas été gâté par le calendrier. Au cours des six premières journées, on se tape Westerlo, Bruges et Anderlecht à la maison, et le GBA, Mons et Saint-Trond en déplacement. Serai-je encore là après cela ? Anderlecht ET Bruges lorsqu'ils jouent en Coupe d'Europe. Ostende, pour le championnat. Qui sera champion ? Anderlecht OU Bruges ! Paul Okon, bien sûr. C'est plus qu'un joueur : c'est un ami, une personne que je respecte énormément. Je respecte Timmy Simons comme joueur, mais je ne le connais pas comme homme. Je ne me permettrai donc pas de le juger. Lorsque Paul Okon a débarqué à Ostende en janvier, tout le monde a rigolé. J'avais toujours déclaré que si on engageait un bon défenseur, on pouvait monter en D1. Cela s'est vérifié. Je ne le remercierai jamais assez, car il est venu pour moi. Paul Okon est un grand monsieur du football. Rien ne remplacera jamais un Soulier d'Or. Les quatre Gants d'Or que j'ai remportés (en 1985, 1986, 1992 et 1995) ne me consoleront pas. Remporter le Soulier d'Or, c'était le rêve de ma carrière. J'ai dû me contenter d'une deuxième (en 1995) et d'une troisième place (en 1986). J'en ai parfois discuté avec Paul Okon. En 1995, il avait raflé la mise et cela lui a permis de réaliser une belle carrière. Tant mieux pour lui, tant pis pour moi. A l'époque, j'avais mon franc-parler et je m'étais laissé aller à certaines déclarations. Cela m'a sans doute coûté cher. Tout le monde commet des erreurs. Certains mûrissent peut-être plus rapidement que d'autres. Lorsque j'étais jeune, je pensais que tout m'était dû. Certains événements m'ont remis les pieds sur terre. J'ai perdu le Soulier d'Or 1995 sur mon match international contre le Danemark. Ce soir-là, j'avais été mauvais. Certains ont voulu en faire une question communautaire, en affirmant que la presse néerlandophone avait voté pour un joueur de Bruges. Mais, lors du deuxième tour, les journalistes francophones ont voté également, et il n'y avait pas beaucoup de points pour moi dans l'urne. Fabien Barthez. Il a toujours été mon modèle. Parfois, il commet des erreurs, mais qui peut se targuer d'être irréprochable ? C'est un gardien moderne, qui participe au jeu comme un libero et qui a énormément de personnalité. Parfois, il fait penser à Louis de Funès, mais je le préfère de loin à Oliver Kahn, à la froideur imperturbable et qui s'affirme comme un " Moi, je suis... ". Ce n'est pas à moi à juger. Il y a un sélectionneur national à la tête des Diables Rouges et il faut lui faire confiance. Déjà, je m'irrite lorsque j'entends parler de guerre ouverte entre Tristan Peersman et Daniel Zitka. Deux gardiens se doivent le respect, et je tiens à rappeler que lorsque Michel Preud'homme et moi-même nous livrions une guerre sans merci pour le poste de n°1 au Standard, aucune parole négative n'a jamais été reproduite dans la presse. Y a-t-il, actuellement, une crise des gardiens en Belgique ? C'est peut-être un grand mot, mais il est temps que la relève arrive. L'an passé, le meilleur gardien du championnat était encore Dany Verlinden, à 40 ans. Filip De Wilde tenait toujours bon également. Chapeau à eux, mais c'est significatif : les jeunes tardent à s'affirmer. Qui prendra place dans la lignée des Jean-Marie Pfaff, Michel Preud'homme et consorts ? Silvio Proto deviendra-t-il le grand gardien d'avenir ? Pour cela, il faudra d'abord le voir dans un grand club. A La Louvière, il évolue sans pression. Mais, pour qu'il franchisse un palier, il faudra aussi qu'un grand club lui offre la chance de jouer. Dany Verlinden. Malgré sa petite taille, il a des points communs avec moi : son style de jeu, avec ses sorties dans les pieds, se rapproche du mien. Il aurait mis la tête là où d'autres hésitent à mettre le pied. Nous étions en concurrence dans les équipes nationales de jeunes, et comme moi, il a toujours été barré chez les Diables Rouges. Michel Preud'homme. On s'est fait concurrence pendant des années, mais c'était une rivalité extraordinaire car elle se limitait au domaine sportif. Personne n'a jamais émis la moindre critiqué sur l'autre. Au contraire : on sortait ensemble, on dormait ensemble. Et je dois le reconnaître : Michel Preud'homme était plus fort que moi. Les deux. Je les ai eus tous les deux comme préparateurs, et je les ai autant appréciés l'un que l'autre. Ils savent que j'étais un tricheur : à l'entraînement, je faisais le strict minimum. Je n'ai jamais été un forçat du travail. Mais, lorsque le match arrivait, je répondais présent. Ernst Happel. C'est lui qui m'a lancé, à 17 ans, lors d'un match amical contre le New York Cosmos disputé à... Jambes. C'est le plus grand entraîneur que j'ai connu. Il mettait tout le monde, jeunes et anciens, sur un pied d'égalité. Mais je tiens Robert Waseige en très haute estime également. C'est un grand monsieur, très pointilleux. Ceux qui l'ont critiqué étaient surtout des jaloux. Deux personnalités totalement différentes. Raymond Goethals, c'était la belote, les systèmes tactiques. Aujourd'hui encore, on en rigole lorsque je le revois. Guy Thys, c'était l'anti-tacticien. C'était l'entraîneur le plus cool du monde. Toujours relax. Mais il avait une patte de lapin dans sa poche qui lui permettait de sortir gagnant de tous les défis qu'il relevait. Plutôt que de chance, je parlerais toutefois de feeling. Bordeaux. En revenant au Standard, en 1997, j'ai commis la plus grosse bêtise de ma carrière. J'étais au top en Gironde : j'ai été élu meilleur gardien de France et meilleur étranger du championnat. Je suis revenu à Sclessin pour André Duchêne, parce que cela allait mal et qu'il avait besoin de moi. J'y suis resté une saison avant de repartir à l'étranger. En Italie, cette fois. Roger Petit. C'était un personnage, un monsieur dans tous les sens du terme, qui me rappelait mon grand-père. Pour lui, un franc était un franc. Tout le monde en avait peur. Lorsqu'on avait besoin d'une paire de lacets, il fallait aller la lui demander dans son bureau. Luciano D'Onofrio ? Je n'ai rien contre lui, mais je préfère ne pas en parler. Le caractère de Régis Genaux se rapprochait plus du mien. C'était un bagarreur, un râleur. Mika est plus filou. Mais ce sont deux bons garçons. On a fait beaucoup de foin pour rien, en épinglant certaines de leurs escapades. Tout le monde a été jeune. Il leur fallait simplement un papa à côté d'eux. Guy Hellers, Marc Wilmots et moi-même avons essayé de jouer ce rôle. Marc Wilmots, parce que c'est un ami. On a fait énormément de choses ensemble. Mais je respecte énormément Eric Gerets. Au même titre que j'ai essayé de guider Régis Genaux et Michaël Goossens, il a incarné la figure paternelle lors de mes débuts. Il était le premier à me gifler lorsque je faisais un pas de travers. Godverdomme, quelle question ! Je suis devenu entraîneur dans un club flamand, alors même sur le banc, je... jure en flamand ! Daniel Devos " Si j'avais pu RESTER à VISé, ce club serait aujourd'hui en D1 "