En cette fin d'après-midi sombre comme la nuit, il avait laissé les siens sur le carreau, le cinquième métatarse dans le sac et le moral dans sa chaussette blanche. Il filait aussi vite qu'il était arrivé, un mois auparavant, en Messie prêt à purger une machine enrayée. Sur la côte, en ce 13 février 2017, dans cette station balnéaire de Bournemouth où les touristes avaient déguerpi depuis des lustres, le vent soufflait où il voulait.
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En cette fin d'après-midi sombre comme la nuit, il avait laissé les siens sur le carreau, le cinquième métatarse dans le sac et le moral dans sa chaussette blanche. Il filait aussi vite qu'il était arrivé, un mois auparavant, en Messie prêt à purger une machine enrayée. Sur la côte, en ce 13 février 2017, dans cette station balnéaire de Bournemouth où les touristes avaient déguerpi depuis des lustres, le vent soufflait où il voulait. Il entendait sa voix, mais ne savait ni d'où il venait, ni où il allait. Il enfilait alors son lycra manche longue, le poussait jusque dans la paume de ses mains pour parer les rafales dont il était la cible. Lui, l'exilé en fin de croissance, le Brésilien qui commençait déjà à épeler chacune des lettres du mot saudade tel un compte à rebours. En quatre joutes, il avait planté trois roses et offert deux caviars. Un buffet alléchant pour celui qui n'avait pas encore connu vingt printemps et qui venait de débarquer incognito sur le Vieux Continent. Il reléguait le " Kun " à la touche, ignorait les comparaisons classiques et ennuyeuses (Pelé, Romario, Ronaldo, Neymar), puis écoutait les louanges de son nouveau mentor, Pep Guardiola. " Dans la surface de réparation, ce gamin a quelque chose de spécial. " La dévotion du Catalan naissait une semaine plus tôt, après un succès difficile contre Swansea (2-1) sur un doublé tardif du fils prodigue. Sur le pré, il se faufilait à la façon d'un accord de Gilberto Gil, pour avancer avec foi. Parce que, depuis sa première larme, Gabriel Jesus avait décidé de marcher sur l'eau. Gabriel Fernando de Jesus apercevait la lumière un jeudi d'avril 1997. À Jardim Peri, un bairro pauvre et difficile du nord de São Paulo, il grandissait sans père, parti avec une autre alors que sa mère le portait encore dans son ventre. Un géniteur décédé ensuite sans prévenir. Comme tout gosse du coin, Jesus frappait le cuir en bande, dans la rue. Matin, midi, soir. Les heures passaient comme des voitures et les arabesques se peaufinaient comme des copies soignées, justement celles qu'il tardait à rendre en classe. À huit ans, son grand frère Felipe le prenait sous son aile pour aller jouer avec des petits du quartier. Un long trajet en bus et quarante minutes de marche pour atteindre la prison militaire de Romão Gomes, dans un autre bairro, celui de Tremembé. Là, un terrain cabossé, cendré, rongé par la décrépitude était le premier théâtre de ses rêves. Là, les " Pequeninos " de Meio Ambiente se faisaient les dents. Les plus aisés arrivaient chaussures aux pieds. Gabrielzinho et son pote Fabinho se montraient d'abord en claquettes, symboles de la modestie de leurs origines. Les différences s'effaçaient au coup de sifflet. Très vite, ce " gamin " tout frêle, qui évoluait pourtant en défense, obtenait le surnom de Tetinha. Dans le langage commun, on l'entendait comme la stricte traduction de " tétons ". Mais dans celui du coin, on se plaisait à l'associer à " teta ", synonyme de " facile ". Nul doute que Jesus l'était déjà. Il mettait tellement de coeur à l'ouvrage qu'un jour, il était tombé et s'était explosé le doigt sur une pierre. Sa mère, Vera Lúcia Diniz, a alors pris le bus pour le rejoindre mais Felipe l'avait déjà emmené aux urgences. Verdict : deux mois sans foot. Elle lui demandait s'il avait mal, s'il était triste. Il lui répondait simplement. " Ça fait mal, mais moins que de ne pas pouvoir jouer pendant deux mois... " Gabrielzinho avait choisi son camp. Il allait vouer sa vie au ballon rond. Après deux autres clubs de quartier, il quittait le foot de rue en 2012 pour s'inscrire à l'Associação Atlética Anhanguera. Il rencontrait Fábio Caran et Cristiano Simões, resté son conseiller. Le temps de huit petit mois, d'un replacement en pointe et d'un amical contre le géant vert de Palmeiras, son club de toujours. En plus d'un vécu de Palmeirense hérité de sa mère, il avait déjà l'oeil, le sens du but et la vitesse d'exécution qui va avec. On chuchotait son nom comme celui qui aurait inscrit 29 banderilles en un seul tournoi. Palmeiras, à la recherche d'une idole depuis le départ Vágner Love en 2004 et surtout d'un titre depuis 1994, ne pouvait pas se louper. 37 buts en 22 matches dans le championnat de São Paulo U17. 54 pétards en 48 rencontres U18. Surclassé en U20 début 2015, il était encore meilleur buteur de la Copa São Paulo Futebol Júnior, coupe de jeunes très prisée du côté de la capitale auriverde. Suffisant pour le board de Palmeiras, qui lui alignait un contrat de quatre ans sous les yeux. Il pouvait enfin aider sa mère à payer le loyer. On ne chuchotait plus son nom, on le criait. On le réclamait. Assis sur le banc un dimanche de mars à São Bernardo, Gabrielzinho tendait l'oreille. Les supporters, qui nourrissaient en lui les espoirs les plus dingues, hurlaient pour forcer son entrée en jeu. Oswaldo de Oliviera, qui finissait par se plier à leur exigences après 70 minutes, comparait ensuite cette folie à la Beatlemania des sixties. Jesus n'avait besoin que d'amour. Il naissait enfin, vraiment. Sa fossette gauche trahissait ses émotions. Tantôt la colère, tantôt la joie. Il avait fini par choisir la seconde option. Il n'oubliait pas les années galères, il les bonifiait. Il se souvenait qu'au moment de la Coupe du Monde au pays, il avait passé un moment de son été à repeindre les rues et leurs trottoirs des couleurs festives qui lui allaient si bien. Jaune, vert, bleu. Il n'avait que dix-sept ans, le sourire jusque-là et un maillot orange digne des plus terribles des mangas. Il était insouciant et ne savait probablement pas que l'Olympique Lyonnais, averti par son recruteur brésilien Marcelo, n'avait pas voulu sortir un petit million pour s'attacher ses services. Lyon venait de récupérer Mohamed Yattara et n'avait pas de temps à perdre avec une nation fraîchement humiliée (voir cadre). Jesus peignait, tout simplement. Jaune, vert, bleu. Les mêmes couleurs qu'il portait, de nouveau surclassé, pour le Mondial U20 en Nouvelle-Zélande. Aux côtés de la future location rouche Gabriel Boschilia, il se hissait en finale pour s'incliner contre la Serbie (2-1). La même année 2015 où il poussait déjà sur le banc un gros calibre de la profession, Lucas Barrios, et ramenait la Coupe du Brésil à la maison. Dans le cocon familial, il se pliait surtout aux volontés de sa mère. Délaissée, éreintée par son quotidien de femme de ménage, Vera se voulait sévère avec le dernier d'une fratrie de trois frères et une soeur, la plus âgée. Elle martelait ses crédos sans relâche. " Les Noirs qui sont pauvres doivent plus étudier que les autres " ; " Mes garçons n'iront jamais mettre enceinte les filles des autres " ; " J'exige du respect pour les femmes et pour moi, parce que je vous ai élevée toute seule, avec l'aide de Dieu "... Elle lui imposa de terminer ses études secondaires. Gabrielzinho s'exécuta. Elle l'éleva dans la croyance, il devint Jesus. " J'étais parfois un peu jaloux quand je voyais des copains sortir avec leur papa mais, en fait, notre mère s'occupait tellement bien de nous qu'on n'y pensait pas. Pour moi, elle a toujours tenu le rôle de papa et maman à la fois ", disait-il pour Band TV. Alors quand il dut choisir son numéro à Palmeiras ou à City, le choix se fit naturellement. 33, comme l'âge présumé du Christ lors de sa crucifixion. Quand il plantait un doublé contre Joinville fin août 2015 (3-2) et que les supporters chantaient solennellement " Glória, glória, aleluia... É Gabriel Jesus ", elle rappelait pour Globo Esporte que " le football est comme ça, il est un peu fou. Je suis très touchée quand j'entends ces chants, mais je demande pardon à Dieu tous les soirs avant de me coucher. Je n'aime pas jouer avec le Seigneur ". Quelques mois plus tard, la révélation apparaît réellement lors de la Libertadores. Palmeiras ne dépassait pas les poules, mais Jesus, avec quatre banderilles, devenait l'incarnation du nouveau souffle du Joga Bonito. Mais il n'oubliait toujours pas les années galères. De retour sur le terrain de Meio Ambiente pour distribuer des belles paires de marque, il écoutait à nouveau les précieux conseils de son premier coach José Francisco Mamede. " Pas parce que tu es beau, mais parce que tu vas avoir beaucoup d'argent, il faut que tu aies toujours un préservatif sur toi. Les filles vont commencer à tomber du ciel. " Le pécule, c'est encore sa mère qui le gérait. Elle lui donnait seulement de l'argent de poche. Les femmes, il finissait par les comprendre, du moins le système de certaines. Il n'avait plus de nouvelles de celle censée partager sa vie. Jusqu'à son départ en Angleterre, où la douce se réveillait pour lui envoyer un message. Pour lui montrer son ignorance et se moquer d'elle, il célébrait ses premiers buts britanniques en mimant un coup de téléphone. " Si je pouvais, je prendrais avec moi tous ceux qui ont compté depuis que je suis né. Si je pouvais, j'aurais pris tout mon quartier ici pour recréer Jardim Peri en Angleterre. C'est un endroit où j'ai la paix ", glissait-il à son arrivée à Manchester. City n'avait pas tardé à l'arracher à sa terre, en plein tournoi olympique qu'il a remporté avec Neymar, son capitaine. Mais Jesus avait posé une condition : il devait rester pour ramener ce fameux titre à Palmeiras. Chose faite, Bola de Ouro (meilleur joueur du championnat) en prime, il signait contre 32,7 millions, du haut de ses 19 piges, et débarquait en janvier 2017. Quatre mois plus tôt, il martyrisait les filets de l'Équateur par deux fois pour son baptême du feu en sélection (0-3). Du jamais vu depuis 1932. Avant la rencontre, sa mère lui demandait de se concentrer pour ne pas être... hors-jeu. Un mois plus tard, contre le Venezuela, il devait pallier l'absence de Neymar. Sa mère lui disait encore de ne pas se mettre la pression. Au bout de huit minutes, il ouvrait la marque. " Avec lui, quand le ballon arrive, il y a but ", assurait dès août 2016 Guardiola, qui a su trouver les mots pour le prendre sous son aile, devenir son père spirituel et opérer la mue qu'il souhaite observer chez les Sky blues. Gabrielzinho montrait des qualités et un potentiel que Sergio Agüero n'aura peut-être jamais. Dès fin janvier, soit deux semaines après qu'il avait fait leur connaissance, les supporters citizens chantaient déjà à sa gloire. Ils fredonnaient davantage au retour de sa bouille de minot en avril, qui s'illuminait par quatre fois sur les cinq dernières rencontres de Premier League. Jesus était revenu parmi les siens. par Nicolas Taiana - photos Belgaimage" Avec lui, quand le ballon arrive, il y a but. " Pep Guardiola