A onze heures pile, Roger Federer apparaît, souriant. Sa poignée de mains est ferme. Il s'enquiert immédiatement de la journée qu'ont passée les trois journalistes qui vont l'interviewer. Une fois l'enregistreur en marche, le Suisse est aussi ferme que sur les courts. Il domine l'entretien, plaisante et gesticule pour donner plus de poids à des paroles. Il est élégant, raffiné. Il renforce encore un peu plus sa légende.

Vous aurez bientôt 38 ans. Vous jouez au plus haut niveau depuis 21 ans et vous avez tout gagné. Avez-vous encore une marge de progression ?

ROGER FEDERER : Oui ! Il est toujours possible de s'améliorer un peu, qu'il s'agisse d'un coup, de son organisation, de son style de vie, de la manière dont on imagine le déroulement d'un match, de la préparation mentale, de l'endroit où on s'entraîne... On peut toujours peaufiner des tas de détails. Une fois qu'ils ont 20 ou 25 ans, beaucoup de joueurs s'attachent surtout à conserver un certain niveau.

Ne me faites pas dire que c'est frustrant mais entre vos dix et vos vingt ans, vous courez de plus en plus vite, vous frappez la balle toujours plus fort et un beau jour, vous remarquer que cette progression devient minime. C'est horrible si on appréhende ça négativement mais ça peut être intéressant et même excitant si on le vit autrement. J'essaie toujours de retrouver mon meilleur niveau. Je dois faire mes preuves jour après jour.

On vante surtout votre élégance. Que représente ce concept pour vous et quelle place l'élégance a-t-elle en sport ?

FEDERER : Le monde du sport use des superlatifs. Ce n'est pas nouveau et je le prends avec le sourire : d'accord, si vous le dites. Je pense que le fait que je n'utilise qu'une main pour mon revers joue un grand rôle. On est plus enclin à qualifier d'élégants les joueurs qui y parviennent. Ajoutez-y le succès que j'ai eu et les gens diront que je suis un des joueurs les plus élégants qui effectuent leur revers d'une main. L'élégance devient un style qu'on représente sur le circuit mais aussi en dehors, par la manière dont on s'exprime, l'impression qu'on donne... Si on me trouve élégant de ce point de vue, je le prends comme un grand compliment car j'essaie d'être un bon ambassadeur de mon sport.

Cette finale de l'Open d'Australie contre Nadal, en 2017, c'est peut-être le plus beau moment de ma carrière. " Roger Federer

J'essaie d'être un bon père, un bon mari, un bon citoyen. Je fais de mon mieux pour ma fondation ( la Roger Federer Foundation, ndlr), j'essaie d'aider les autres, de les inspirer et de les motiver. Si on s'attarde sur le terme élégance, on se rend compte qu'elle représente beaucoup plus. Quand je regarde en arrière, je me considère comme un pont entre l'ancienne et la nouvelle générations. C'est une source de joie. Je suis le seul joueur du programme de Roland Garros en 1999 à être encore là vingt ans plus tard.

" Les autres joueurs sont ma seconde famille "

Le milieu spécule sur le moment où vous prendrez votre retraite. Est-ce que ça doit être au moment parfait, par exemple juste après un succès dans un Grand Chelem ?

FEDERER : La réponse est très simple. Un sportif professionnel veut pouvoir arrêter quand il le décide lui-même. Ça peut très bien se passer en vacances. Ou je pourrais subitement penser que c'en est assez et l'annoncer durant une conférence de presse.

A moins qu'après un match, je me dise : c'est fini. Le scénario est parfait tant que le sportif reste maître de sa décision. Le quand, comment et où fait partie d'un processus qui mûrit en soi.

Je ne recherche pas une fin digne d'un conte de fées. Beaucoup de gens estiment que ma carrière doit connaître une fin parfaite mais je trouve que c'est un point de vue erroné. J'aurais déjà pu l'appliquer plusieurs fois si je l'avais voulu. Je suis souple et décontracté de ce point de vue.

Comment entretenez-vous votre passion ? Qu'est-ce qui vous inspire le plus, après toutes ces années ?

FEDERER : J'aime tout simplement jouer au tennis. Quand je pense à ma jeunesse, je me souviens que le tennis était déjà mon activité favorite. S'y ajoutent maintenant les voyages dans le monde entier et la qualité des courts. Je m'amuse. Je suis soutenu par une équipe fantastique. Les gens se demandent comment je fais.

Eh bien, une large part du mérite revient à mon équipe. Elle m'offre 10% de plus. J'espère en tout cas que mon réservoir contient encore beaucoup d'énergie. J'adore disputer des tournois et voir les autres joueurs. Ils sont en quelque sorte ma seconde famille.

" Je vis dans une bulle qui ne correspond pas à la réalité "

Vous jouez depuis deux décennies. Avez-vous tissé des liens avec vos supporters, la presse et vos sponsors ?

FEDERER : Je pense surtout que les joueurs de tennis ont énormément de chance. Je nous compare à un musicien qui effectue une tournée mondiale. Les gens vont le voir chaque année. Je crois que les supporters sont généralement contents qu'on retourne à leur tournoi. Ils l'apprécient et applaudissent donc. Ce n'est pas comme en football, où on récolte des applaudissements quand on est le meilleur mais où on est aussi exposé aux huées. Nous n'en avons pas l'habitude en tennis. Ce serait un manque de respect. Mais il serait peut-être intéressant que ça se produise de temps en temps.

Ce qui est magnifique, c'est de s'entendre souhaiter la bienvenue, comme si on faisait partie des meubles. Le tennis est un tout grand sport. Les gens célèbrent les victoires des joueurs issus de tous les pays, de toutes les couches sociales parce que leur personnalité, leur style ou que sais-je d'autre leur plaît. Ce lien avec les supporters m'a certainement aidé.

Je suis un de ceux qui parlent le plus souvent avec la presse. Ça m'aide à toucher les gens. Je suis depuis des années en sport... Nous nous connaissons tous. Il faut constamment montrer sa valeur, on ne peut pas se cacher. Quand la caméra zoome sur un joueur, le spectateur sait qui il est. Il perce aussi la carapace qu'il se forge. Il voit la vérité derrière la façade.

Si vous pouviez être quelqu'un d'autre, ne serait-ce qu'un jour, qui voudriez-vous être ? Une star du rock, un politicien, un prêtre ?

FEDERER : Peut-être un homme normal. A quoi ressemblerait une existence normale ? Comment vit un homme normal ? Je voudrais pouvoir découvrir ça non pas un jour mais une semaine. Je n'aurais même pas besoin d'un boulot formidable qui m'inspire, juste d'un travail normal. Quand je pars en tournoi avec ma famille, nous vivons dans une sorte de bulle confortable qui ne correspond pas à la réalité. Nous en sommes conscients. Aller travailler et rentrer dans ma famille au terme de la journée ou, si je n'en ai pas, aller boire un verre serait génial. Quel effet cela fait-il ? Je peux me l'imaginer mais j'aimerais vraiment essayer une fois.

" La célébrité ne doit pas être négative "

Comment serez-vous dans dix ans ?

FEDERER : Bonne question. Je ne sais pas. J'aurai sans doute choisi des voies qui me paraissent intéressantes après le tennis et me procurent du bonheur. Je devrai aussi tenir compte de l'âge de mes enfants : les filles auront alors vingt ans, les garçons quinze. Ce sera très différent et ça déterminera ce que nous entreprendrons.

J'espère que ma fondation aura bien grandi et que j'aurai beaucoup voyagé. J'espère rester lié au tennis, d'une façon ou d'une autre, comme mentor de jeunes joueurs ou dans un rôle radicalement différent. Il y a beaucoup de possibilités. Je me réjouis de vivre ces dix prochaines années.

Vous êtes tranquille et contrôlez parfaitement vos émotions. Qu'est-ce qui vous énerve ?

FEDERER : Mes enfants sont là pour ça. Ils peuvent vraiment me mettre à l'épreuve. J'essaie d'anticiper car un joueur de tennis doit souvent le faire mais ça ne fonctionne pas toujours. Même leur opposer un visage indéchiffrable ne réussit pas toujours. Ils sont importants et quand quelqu'un compte, il provoque des émotions. On ne s'ennuie jamais avec quatre enfants, dans les bons moments comme dans les mauvais.

Votre fondation aide beaucoup de gens, vous avez une forte conscience sociale mais ne trouvez-vous pas que certains sportifs vivent dans une bulle, un monde irréel ?

FEDERER : Si, c'est un fait. D'une certaine façon, on nous pousse vers ce monde. Ce n'est pas notre faute. Ça dépend aussi des origines d'un sportif. Il est important de connaître ses racines et ses vrais amis car ce processus peut être vraiment trompeur, surtout pour les jeunes. Ils se retrouvent d'un coup dans un univers de managers, avec des contrats de sponsoring, de l'argent alors qu'ils n'en ont peut-être pas eu beaucoup jusque là. Ça peut être mettre à l'épreuve leur caractère et leurs liens avec la famille et les amis. C'est une phase très compliquée, pendant laquelle il vaut mieux être entouré de bons conseillers.

© belgaimage

Mais bon, nous vivons un peu dans une bulle. Il est important de reconnaître que notre monde est un peu irréel tout en étant aussi une réalité. J'aime y pénétrer et en ressortir. La célébrité est une épreuve mais elle ne doit pas être négative.

" Je pense avoir été normal tout au long de ma carrière "

Avez-vous des trucs pour rester les pieds sur terre ?

FEDERER : Non, je n'en ai pas et je pense avoir été normal tout au long de ma carrière. Quand je quitte le court et que je monte dans ma voiture, j'abandonne le joueur de tennis. Je sais que je suis un sportif professionnel et que je dois me soigner pour être performant mais quand je rentre chez moi, je ne me vois pas comme le célèbre joueur de tennis. Je pense être capable d'opérer cette transition rapidement, avec naturel, sans réfléchir. Et ça m'est très utile.

Que souhaiteriez-vous que les gens retiennent de vous ?

FEDERER : C'est plutôt simple. J'espère qu'ils se souviendront de moi comme d'un bon gars qui a fait de bonnes choses pour le circuit. Prenez par exemple David Ferrer, qui vient de raccrocher. Il a fait de son mieux, il a donné le meilleur de lui-même. Dans ce cas, peu importe que vous ayez gagné cinq ou cinquante tournois. J'éprouve un profond respect pour David et j'aimerais que les gens ressentent la même chose pour moi. Qu'ils se rappellent que j'ai aidé le circuit, que je lui ai donné une forme, que j'ai été une bonne référence, que je n'ai pas uniquement pensé à moi-même. Comme je l'ai déjà dit, je considère un peu le circuit comme ma deuxième famille.

Beaucoup de gens trouvent que ma fin de carrière doit être parfaite mais je ne suis pas d'accord. " Roger Federer

Quel est le plus grand exploit de votre carrière ?

FEDERER : Là, je dois réfléchir. Je ne sais pas... Il est difficile d'en retirer un moment. C'est peut-être étrange mais peut-être est-ce la finale de l'Open d'Australie 2017. Je n'ai jamais vu autant de résumés de la dernière demi-heure de ce match. Je ne sais pas pourquoi mais on m'a envoyé des milliers de vidéos et de compilations des meilleurs coups. J'ai commencé à les regarder parce que j'avais du mal à réaliser que j'avais gagné ce match, sans même parler du tournoi. Ce retour était un vrai conte de fées. Il restera un des moments les plus incroyables de ma carrière. Oui. Aussi parce que j'affrontais Rafael Nadal. Ce match avait tout et les vingt dernières minutes étaient vraiment très spéciales.

Roger Federer et les femmes de sa vie : ses filles Charlene Riva et Myla Rose, sa mère Lynette et son épouse Mirka. Sur la photo, on voit aussi ses deux jumeaux Lenny et Leo., belgaimage
Roger Federer et les femmes de sa vie : ses filles Charlene Riva et Myla Rose, sa mère Lynette et son épouse Mirka. Sur la photo, on voit aussi ses deux jumeaux Lenny et Leo. © belgaimage

Grâce aux femmes

Roger Federer a souvent évoqué l'importance des femmes dans sa vie : sa mère, son épouse, ses jumelles... " Je n'ai pas à me plaindre ", rit-il. " J'aime être entouré de femmes ! " Il a également une soeur mais pas de frère. " Ma mère a joué un rôle crucial dans ma vie. Puis j'ai eu des jumelles. Je voulais encore des filles mais j'ai eu des jumeaux. OK, pas de problème. Ils étaient si mignons, si adorables... Ma femme a été un soutien énorme. Elle est fantastique. Elle n'a jamais cessé de m'épauler durant ma longue carrière. Elle est la meilleure des mères et des épouses. J'ai vraiment le sentiment que les femmes ont façonné la personne que je suis et je leur en suis profondément reconnaissant. "

A onze heures pile, Roger Federer apparaît, souriant. Sa poignée de mains est ferme. Il s'enquiert immédiatement de la journée qu'ont passée les trois journalistes qui vont l'interviewer. Une fois l'enregistreur en marche, le Suisse est aussi ferme que sur les courts. Il domine l'entretien, plaisante et gesticule pour donner plus de poids à des paroles. Il est élégant, raffiné. Il renforce encore un peu plus sa légende. Vous aurez bientôt 38 ans. Vous jouez au plus haut niveau depuis 21 ans et vous avez tout gagné. Avez-vous encore une marge de progression ? ROGER FEDERER : Oui ! Il est toujours possible de s'améliorer un peu, qu'il s'agisse d'un coup, de son organisation, de son style de vie, de la manière dont on imagine le déroulement d'un match, de la préparation mentale, de l'endroit où on s'entraîne... On peut toujours peaufiner des tas de détails. Une fois qu'ils ont 20 ou 25 ans, beaucoup de joueurs s'attachent surtout à conserver un certain niveau. Ne me faites pas dire que c'est frustrant mais entre vos dix et vos vingt ans, vous courez de plus en plus vite, vous frappez la balle toujours plus fort et un beau jour, vous remarquer que cette progression devient minime. C'est horrible si on appréhende ça négativement mais ça peut être intéressant et même excitant si on le vit autrement. J'essaie toujours de retrouver mon meilleur niveau. Je dois faire mes preuves jour après jour. On vante surtout votre élégance. Que représente ce concept pour vous et quelle place l'élégance a-t-elle en sport ? FEDERER : Le monde du sport use des superlatifs. Ce n'est pas nouveau et je le prends avec le sourire : d'accord, si vous le dites. Je pense que le fait que je n'utilise qu'une main pour mon revers joue un grand rôle. On est plus enclin à qualifier d'élégants les joueurs qui y parviennent. Ajoutez-y le succès que j'ai eu et les gens diront que je suis un des joueurs les plus élégants qui effectuent leur revers d'une main. L'élégance devient un style qu'on représente sur le circuit mais aussi en dehors, par la manière dont on s'exprime, l'impression qu'on donne... Si on me trouve élégant de ce point de vue, je le prends comme un grand compliment car j'essaie d'être un bon ambassadeur de mon sport. J'essaie d'être un bon père, un bon mari, un bon citoyen. Je fais de mon mieux pour ma fondation ( la Roger Federer Foundation, ndlr), j'essaie d'aider les autres, de les inspirer et de les motiver. Si on s'attarde sur le terme élégance, on se rend compte qu'elle représente beaucoup plus. Quand je regarde en arrière, je me considère comme un pont entre l'ancienne et la nouvelle générations. C'est une source de joie. Je suis le seul joueur du programme de Roland Garros en 1999 à être encore là vingt ans plus tard. Le milieu spécule sur le moment où vous prendrez votre retraite. Est-ce que ça doit être au moment parfait, par exemple juste après un succès dans un Grand Chelem ? FEDERER : La réponse est très simple. Un sportif professionnel veut pouvoir arrêter quand il le décide lui-même. Ça peut très bien se passer en vacances. Ou je pourrais subitement penser que c'en est assez et l'annoncer durant une conférence de presse. A moins qu'après un match, je me dise : c'est fini. Le scénario est parfait tant que le sportif reste maître de sa décision. Le quand, comment et où fait partie d'un processus qui mûrit en soi. Je ne recherche pas une fin digne d'un conte de fées. Beaucoup de gens estiment que ma carrière doit connaître une fin parfaite mais je trouve que c'est un point de vue erroné. J'aurais déjà pu l'appliquer plusieurs fois si je l'avais voulu. Je suis souple et décontracté de ce point de vue. Comment entretenez-vous votre passion ? Qu'est-ce qui vous inspire le plus, après toutes ces années ? FEDERER : J'aime tout simplement jouer au tennis. Quand je pense à ma jeunesse, je me souviens que le tennis était déjà mon activité favorite. S'y ajoutent maintenant les voyages dans le monde entier et la qualité des courts. Je m'amuse. Je suis soutenu par une équipe fantastique. Les gens se demandent comment je fais. Eh bien, une large part du mérite revient à mon équipe. Elle m'offre 10% de plus. J'espère en tout cas que mon réservoir contient encore beaucoup d'énergie. J'adore disputer des tournois et voir les autres joueurs. Ils sont en quelque sorte ma seconde famille. Vous jouez depuis deux décennies. Avez-vous tissé des liens avec vos supporters, la presse et vos sponsors ? FEDERER : Je pense surtout que les joueurs de tennis ont énormément de chance. Je nous compare à un musicien qui effectue une tournée mondiale. Les gens vont le voir chaque année. Je crois que les supporters sont généralement contents qu'on retourne à leur tournoi. Ils l'apprécient et applaudissent donc. Ce n'est pas comme en football, où on récolte des applaudissements quand on est le meilleur mais où on est aussi exposé aux huées. Nous n'en avons pas l'habitude en tennis. Ce serait un manque de respect. Mais il serait peut-être intéressant que ça se produise de temps en temps. Ce qui est magnifique, c'est de s'entendre souhaiter la bienvenue, comme si on faisait partie des meubles. Le tennis est un tout grand sport. Les gens célèbrent les victoires des joueurs issus de tous les pays, de toutes les couches sociales parce que leur personnalité, leur style ou que sais-je d'autre leur plaît. Ce lien avec les supporters m'a certainement aidé. Je suis un de ceux qui parlent le plus souvent avec la presse. Ça m'aide à toucher les gens. Je suis depuis des années en sport... Nous nous connaissons tous. Il faut constamment montrer sa valeur, on ne peut pas se cacher. Quand la caméra zoome sur un joueur, le spectateur sait qui il est. Il perce aussi la carapace qu'il se forge. Il voit la vérité derrière la façade. Si vous pouviez être quelqu'un d'autre, ne serait-ce qu'un jour, qui voudriez-vous être ? Une star du rock, un politicien, un prêtre ? FEDERER : Peut-être un homme normal. A quoi ressemblerait une existence normale ? Comment vit un homme normal ? Je voudrais pouvoir découvrir ça non pas un jour mais une semaine. Je n'aurais même pas besoin d'un boulot formidable qui m'inspire, juste d'un travail normal. Quand je pars en tournoi avec ma famille, nous vivons dans une sorte de bulle confortable qui ne correspond pas à la réalité. Nous en sommes conscients. Aller travailler et rentrer dans ma famille au terme de la journée ou, si je n'en ai pas, aller boire un verre serait génial. Quel effet cela fait-il ? Je peux me l'imaginer mais j'aimerais vraiment essayer une fois. Comment serez-vous dans dix ans ? FEDERER : Bonne question. Je ne sais pas. J'aurai sans doute choisi des voies qui me paraissent intéressantes après le tennis et me procurent du bonheur. Je devrai aussi tenir compte de l'âge de mes enfants : les filles auront alors vingt ans, les garçons quinze. Ce sera très différent et ça déterminera ce que nous entreprendrons. J'espère que ma fondation aura bien grandi et que j'aurai beaucoup voyagé. J'espère rester lié au tennis, d'une façon ou d'une autre, comme mentor de jeunes joueurs ou dans un rôle radicalement différent. Il y a beaucoup de possibilités. Je me réjouis de vivre ces dix prochaines années. Vous êtes tranquille et contrôlez parfaitement vos émotions. Qu'est-ce qui vous énerve ? FEDERER : Mes enfants sont là pour ça. Ils peuvent vraiment me mettre à l'épreuve. J'essaie d'anticiper car un joueur de tennis doit souvent le faire mais ça ne fonctionne pas toujours. Même leur opposer un visage indéchiffrable ne réussit pas toujours. Ils sont importants et quand quelqu'un compte, il provoque des émotions. On ne s'ennuie jamais avec quatre enfants, dans les bons moments comme dans les mauvais. Votre fondation aide beaucoup de gens, vous avez une forte conscience sociale mais ne trouvez-vous pas que certains sportifs vivent dans une bulle, un monde irréel ? FEDERER : Si, c'est un fait. D'une certaine façon, on nous pousse vers ce monde. Ce n'est pas notre faute. Ça dépend aussi des origines d'un sportif. Il est important de connaître ses racines et ses vrais amis car ce processus peut être vraiment trompeur, surtout pour les jeunes. Ils se retrouvent d'un coup dans un univers de managers, avec des contrats de sponsoring, de l'argent alors qu'ils n'en ont peut-être pas eu beaucoup jusque là. Ça peut être mettre à l'épreuve leur caractère et leurs liens avec la famille et les amis. C'est une phase très compliquée, pendant laquelle il vaut mieux être entouré de bons conseillers. Mais bon, nous vivons un peu dans une bulle. Il est important de reconnaître que notre monde est un peu irréel tout en étant aussi une réalité. J'aime y pénétrer et en ressortir. La célébrité est une épreuve mais elle ne doit pas être négative. Avez-vous des trucs pour rester les pieds sur terre ? FEDERER : Non, je n'en ai pas et je pense avoir été normal tout au long de ma carrière. Quand je quitte le court et que je monte dans ma voiture, j'abandonne le joueur de tennis. Je sais que je suis un sportif professionnel et que je dois me soigner pour être performant mais quand je rentre chez moi, je ne me vois pas comme le célèbre joueur de tennis. Je pense être capable d'opérer cette transition rapidement, avec naturel, sans réfléchir. Et ça m'est très utile. Que souhaiteriez-vous que les gens retiennent de vous ? FEDERER : C'est plutôt simple. J'espère qu'ils se souviendront de moi comme d'un bon gars qui a fait de bonnes choses pour le circuit. Prenez par exemple David Ferrer, qui vient de raccrocher. Il a fait de son mieux, il a donné le meilleur de lui-même. Dans ce cas, peu importe que vous ayez gagné cinq ou cinquante tournois. J'éprouve un profond respect pour David et j'aimerais que les gens ressentent la même chose pour moi. Qu'ils se rappellent que j'ai aidé le circuit, que je lui ai donné une forme, que j'ai été une bonne référence, que je n'ai pas uniquement pensé à moi-même. Comme je l'ai déjà dit, je considère un peu le circuit comme ma deuxième famille. Quel est le plus grand exploit de votre carrière ? FEDERER : Là, je dois réfléchir. Je ne sais pas... Il est difficile d'en retirer un moment. C'est peut-être étrange mais peut-être est-ce la finale de l'Open d'Australie 2017. Je n'ai jamais vu autant de résumés de la dernière demi-heure de ce match. Je ne sais pas pourquoi mais on m'a envoyé des milliers de vidéos et de compilations des meilleurs coups. J'ai commencé à les regarder parce que j'avais du mal à réaliser que j'avais gagné ce match, sans même parler du tournoi. Ce retour était un vrai conte de fées. Il restera un des moments les plus incroyables de ma carrière. Oui. Aussi parce que j'affrontais Rafael Nadal. Ce match avait tout et les vingt dernières minutes étaient vraiment très spéciales.